Histoire de Taishō Hirokazu

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Portraitiste et appropriateur culturel de 17 ans. Galeriste de portraits que je brosse au fil de mes "Histoires de...". Poète certainement pas, poésiste peut-être... Bienvenue  [+]

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Taishō Hirokazu disparut sans explication l’une de ces soirées d’été où l’on ne peut pas fermer l’œil. L’une de ces soirées où la chaleur est trop lourde, où la Lune brille trop et où le vent, sans pour autant être rafraichissant, secouait bruyamment les cimes des pins rouges. Taishō se retournait sans cesse dans son lit, incapable de fermer l’œil, œil qu’il avait rouge, des suites d’une démangeaison partie du haut du crâne, sur le cuir chevelu, et descendue, telle une coulée de lave, dans l’aval de la montagne qu’était son visage.
Cette irritation faciale était comme l’incarnation de son incompréhension du monde. Il se convainquait, chaque jour un peu plus, que le monde dans lequel il vivait lui était étranger, et qu’il était dépassé. Il avait vécu quatre-vingt-trois ans sans être victime de la moindre maladie, et voilà qu’il était en proie à ces infâmes brûlures. De même il avait vécu une vie de tailleur modeste et heureux dans son biotope si rassurant du vieux Kyoto pendant plusieurs décennies avant d’être pris d’assaut par des dettes, des propositions de rachat dans le but d’une gentrification qui le dépassait complètement, une technologie toujours plus rapide et des deuils de plus en plus rapprochés à mesure que les mois passaient. Taishō n’était pas un homme heureux. Il vivait très mal ce monde globalisé, et voyait dans l’abandon de la spiritualité une menace dangereuse pour son pays comme pour l’ensemble de la planète. Le vieil homme avait toujours respecté les esprits, les kamis, les traditions, et il avait l’impression que l’héritage qu’il perpétuait se perdait chaque jour, chaque heure, un peu plus.

Taishō finit par trouver le sommeil. Dehors, le vent hurlait.


Le vent hurlait encore lorsqu’il s’éveilla. Sans doute pas heureux, mais probablement satisfait d’avoir dormi une heure, le vieillard descendit se préparer quelque chose à boire, pour retrouver un sommeil qui lui manquait toujours plus.
Les marches craquaient sous ses jambes frêles et fragiles, double signe du temps qui fit un instant s’arrêter Taishō. Sa maison lui avait toujours semblé âgée, mais d’une telle façon c’était étonnant. Mais quoi, sans doute fallait-il y voir un message de la fin : cette maison et lui, survivants d’un bombardement en juillet 1945, n’en avaient plus pour très longtemps. Mais tout de même... Il pensait sa demeure plus solide que cela.



Comment aurait-il pu deviner que la maison dont il descendait tristement les escaliers était devenue une masure médiévale ? Comment aurait-il su que cette nuit estivale qu’il pensait appartenir au troisième millénaire était celle du vingt-et-unième jour du septième mois de la troisième année de l’ère Tenshō ? Comment aurait-il été au courant qu’à plus de dix mille kilomètres de là, des centaines de personnes mouraient de la peste à Venise ? Taishō se moquait bien de la Sérénissime, et même s’il avait su qu’en l’instant où il remplissait sa tasse, on y charriait des cadavres, peu lui aurait chalu.
Ce qui allait lui importer, cependant, c’était que pour cette nuit, pour cette nuit seulement, Heian et Venise partageaient quelque chose : toutes deux étaient barricadées, les fenêtres et les portes closes et leurs habitants terrés par crainte d’un dehors terrifiant.



Lorsque Taishō Hirokazu se préparait du thé, il ne pensait plus à rien, pas même à ses démangeaisons, et n’était concentré que sur la bonne tenue de l’infusion qui avait lieu sous ses yeux. Aussi ne remarqua-t-il point le rayon de Lune que filtraient ses fenêtres ouvertes (puisqu’il ne savait rien des instructions données aux citoyens de Heian plus tôt dans la journée) – et il ne fit pas plus attention au fait que sa fenêtre donnait sur un parapluie, une ombrelle close depuis bien vingt ans, dont les attaches étaient si fragiles que Taishō préférait la laisser fermée. Objet précieux réalisé par sa grand-mère et dont il en avait hérité à la mort de celle-ci. Or l’objet avait précisément cent ans ce jour-là, et, après un siècle d’immobilité, il allait prendre sa liberté. Ce fut par le manche qu’il commença sa métamorphose. Progressivement, de la chair recouvrit ce morceau de bois qu’on avait cessé d’entretenir depuis plusieurs années. L’écorce se muait en peau, et les échardes en poil ; enfin la figure indistincte qui se formait à l’extrémité de ce conglomérat de chair devint pied, et l’on put finalement distinguer une jambe, une cuisse sans bassin qui conduisait à un pied aux ongles incarnés, qui permit au parapluie de se lever. Concentré sur son breuvage, Taishō ne remarquait rien de l’hideux processus qui avait cours dans son dos. Il faut dire que la chose, pour l’instant, était silencieuse.
Observée de près, une paire d’yeux n’a rien de rassurant. Imaginez donc ce qu’est l’apparition, sur un parapluie fermé d’un unique globe oculaire, visqueux et blanc, et la formation d’une prunelle d’un bleu abysse en celui-ci. Imaginez un liquide noir couler de cet œil, et ce que l’on nommera un sourcil se froncer au-dessus en un air malveillant. Impossible ? Pourtant tel était le spectacle qui se déroulait dans un recoin de la cuisine d’un octogénaire japonais somnolant.
Taishō lâcha sa tasse de surprise et d’effroi. Le cœur de n’importe quelle personne de son âge aurait sans doute abandonné ses fonctions en de pareilles circonstances, mais pas le sien. Il y avait, pourtant, de quoi. Quelle sensation plus terrifiante que de sentir une langue humide vous caresser le cou ? Lentement, le vieillard se retourna. Face à lui se dressait non plus le traditionnel parapluie de papier qu’il avait fini par assimiler comme partie prenante de son environnement sans pour autant le remarquer, mais un Karakasa.
Notre homme tomba face contre terre devant le yōkai et récita une prière. Il connaissait, bien sûr, la légende qui veut que certains objets, dans leur centième année, deviennent ces esprits malins et frappeurs, mais se trouver en présence de ce démon-parapluie l’étonna tout particulièrement – l’obsolescence du matériel avec lequel il avait été contraint de vivre ne leur permettant plus d’atteindre cet âge vénérable. Se sachant en présence d’un homme bon et pieux, et n’étant par ailleurs pas réellement malintentionné (après tout, il n’était qu’un esprit de bas-étage, léchant une ou deux nuques de temps à autre, mais n’étant guère capable de faire plus. Il se chaussa alors d’une sandale de Taishō et bondit hors de la maison, par la fenêtre.


Lentement, le vieil homme se releva et osa jeter un coup d’œil au dehors. Il ne crut d’abord pas, malgré sa foi considérable dans les rites et les traditions, l’image que ses yeux renvoyaient à son cerveau. Défilé de fééries : guidés par un petit bonze en kimono de soie, des centaines de monstres processionnaient dans les rues de Heian : sur leur chemin, les lanternes prenaient vie et se joignaient à la fête. Les Tengu, ces petits lutins rouges ailés au long nez fracassaient depuis les airs les malheureux objets que les habitants avaient pu laisser dans leur ville. À droite, Tanuki et Bakeneko semblaient converser avec la douceur des idiots. Plus loin encore, fermant la marche, trois Oni veillaient à ce qu’aucun de ces yōkai indisciplinés ne s’échappe ou ne pénètre à l’intérieur d’une maison barricadée – car tel était le marché implicite entre les humains et ces esprits terrifiants : les premiers devaient céder la ville aux seconds mais pouvaient rester chez eux, à la seule condition qu’aucun d’entre eux ne regarde la parade. Sans quoi il mourrait.
Ce contrat, Taishō le connaissait. Il en savourait même pleinement la saveur. Il ouvrit sa porte et se laissa porter, les yeux fermés, par Nuppeppō et un Nopperabō, dans ce défilé éternel. Les plaques de son visage disparaissaient. Une chaleur rassurante l’envahissait. Il partait dans un monde qui n’était pas le sien et s’y sentait pourtant plus chez lui que dans l’époque qui aurait dû le voir mourir. Il était heureux.

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Tnomreg Germont · il y a
Beaucoup de talent !
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Ombrage lafanelle · il y a
Bravo! L'écriture est agréable à lire et les descriptions sont très bien! Vous avez mes voix!

Si le coeur vous en dit de passer voir mon texte en finale... 🙂

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Louis Rubellin · il y a
Merci beaucoup Ombrage ! Je file voir votre texte :)
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Eric diokel Ngom · il y a
Un talent précoce Tu a mes voix Un plaisir et une chance de découvrir ta page .j'ai bcp aime.. un texte original et bien structuré.. merci de consulter l mien pour me donner un avis et voter si sa vous tente..
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Louis Rubellin · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire Éric ! Je n'ai pu qu'accorder une voix symbolique malheureusement, mais quel beau parcours pour une très belle œuvre vous avez fait !
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DEBA WANDJI · il y a
Bravo, Luis!
Ce texte est très intéressant et vivant.

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en compétition si vous le voulez bien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas à laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Louis Rubellin · il y a
Merci Deba ! Je vais de ce pas voir votre histoire, bonne journée ! :)
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Brandon Ngniaouo · il y a
Beau texte. Je me demande bien s'il y'a une suite. Vous-avez ma voix.

*Besoin de soutien*
Je vous prie de me soutenir en allant voter pour mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11 *et à partager ce lien au max de personnes*.

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Louis Rubellin · il y a
Merci beaucoup Brandon ! Je n'avais pas envisagé de suite mais votre remarque m'y fait réfléchir... Peut-être une allusion à cette disparition dans une "Histoire de" à venir ! Et bravo pour votre "chose" qui m'a beaucoup plu malgré une ou deux maladresses vers la fin. Bonne chance !
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Daënor Sauvage · il y a
Hello Louis Rubellin,
Très beau voyage au monde des Yokaï et du Japon traditionnel ! Le texte se lit agréablement bien, avec un rythme tout à la fois posé et porteur. On sent une bonne connaissance du Japon, tant dans les termes utilisés que dans l'ambiance construite autour de ce vieux monsieur, vestige oriental pour nous autre occidentaux modernes. Je me permet une remarque sur la construction du récit : je trouve que certaines phrases sont trop longues, rendant parfois difficile la compréhension d'une idée ou d'un instant décris. Mais c'est là une écriture jeune, et l'apprentissage corrigera ce léger défaut, sans aucun doute. Au plaisir de se recroiser sur Short.
Mes salutations,

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Louis Rubellin · il y a
Bonjour Daënor ! Merci de ce commentaire autant construit que constructif ! En effet, à relire encore et encore ce texte j'y trouve à chaque fois quelques nouvelles imperfections... Mais avec le temps ça s'améliorera ! Au plaisir de vous lire, à bientôt.
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cendrine borragini-durant · il y a
Merveilleux et inquiétant voyage au pays des esprits. :-)
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Louis Rubellin · il y a
Content que ce voyage vous ait plu ! :) Merci de votre soutien.
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Chris Junior Yeboua · il y a
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/peine-de-mort

Je t'invite également à lire mon texte et, s'il te plaît à voter pour moi.

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Louis Rubellin · il y a
C'est fait !
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Chris Junior Yeboua · il y a
Merci de nous avoir fait découvrir les Yokai japonais.. je like complètement.
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Louis Rubellin · il y a
Merci beaucoup Chris !
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Tarek Bou Omar · il y a
Bonjour, je vous soutiens avec mes 5 voix :). Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995.
Bonne chance !

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Louis Rubellin · il y a
Merci de votre soutien Tarek, je vais de suite vous lire !