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L'image du set de couteaux n'arrête pas de resurgir dans sa tête, elle le visualise, choisit mentalement celui qui a la lame la plus large ; son esprit ne se  défend pas pour arrêter ce train de pensées macabres cette fois-ci. Ces prémices d'organisation ont quelque chose de rassérénant ; se lever, aller à la cuisine, l'éclairer, avancer jusqu'au plan de travail, prendre le grand couteau, l'empoigner à deux mains, le tenir pointé face à ce ventre vide et endolori qui ne donnera pas la vie et qui n’ a jamais été que source de souffrances et de honte... Mais avant d'avoir pu se voir réaliser le geste conclusif, elle pensa au fait que l'instrument de son funeste projet était mal aiguisé, il ne ferait donc pas l'affaire. Cela refit surgir un souvenir qui interrompit sa morbide rêverie. Elle se rappela d'une troublante scène à laquelle elle avait assisté . Un médecin chef, lors d'une visite qu'il menait accompagné d'internes, était arrivé devant la porte ouverte de la chambre d'une patiente qui avait tenté de se suicider en se poignardant à l'abdomen, mais qui avait miraculeusement survécu, la lame du couteau s'étant arrêté à quelques millimètres des vaisseaux et organes vitaux. Il avait alors lancé d'un ton théâtral, sans se soucier que celle-ci puisse l'entendre : « La cuisinière ! » L'image de cet affreux personnage, dont elle avait dû subir les brimades et les commentaires acerbes, n'était certainement pas celle qu’elle voulait voir flotter parmi les fragments de sa conscience à ses derniers instants.
Une autre chose la tourmentait, est ce qu'elle pouvait disparaître sans avoir laissé de lettre ? Mais elle n'avait rien à dire à personne, elle n'avait pas d'excuses à présenter à qui que ce soit. Ou peut-être que si après tout. Elle devait demander pardon, mais pas à quelqu'un d'autre, non, à elle-même. A cette petite fille curieuse et espiègle dont la joie de vivre était contagieuse. A l'adolescente studieuse mais pleine d'humour et d'empathie, qui a tenu les garçons à l'écart pour avoir une chance de réaliser ses rêves. Puis à la jeune femme travailleuse, serviable, prêtant une oreille attentive et une main tendue à quiconque ayant croisé son chemin et qui a fini par s'oublier. Elle devait leur demander pardon d'être devenue cette personne étrangère à elle-même, triste et cynique, qui a été incapable d'amener l'amour dans leurs vies, alors que c'est tout ce qu'elles ont jamais réellement voulu.
Les larmes courraient sur son visage creusé, pendant qu'elle repensait avec une nouvelle tendresse et une déchirante mélancolie à toutes ces personnes qu'elle a successivement été, au cours de sa vie. Elle réalisa amèrement qu'au moment où elle avait été toutes ces ébauches désormais disparues, elle n'avait jamais été bienveillante envers elles. Elle avait toujours confondu ça avec de la complaisance, voire du laisser-aller, pensant que seule l’exigence lui assurerait d'avoir la meilleure vie à laquelle elle puisse aspirer. La médiocrité dans laquelle elle s'était embourbée n'en était que plus douloureuse. Les pleurs l'étranglaient et le sentiment de gâchis brûlait dans sa poitrine. Elle était assise tête baissée, l'échine courbée, les bras croisés, chaque main agrippant le côté opposé de sa taille, en se balançant rythmiquement, un faible geignement échappant ses lèvres, comme une prière entonnée.

La lumière avait changé dans la pièce, le soleil allait se coucher. Elle se sentait lourde mais étrangement calme à présent. Elle se leva péniblement, se traîna vers la fenêtre et écarta les rideaux. La rue était entrain de se vider et les commerces commençaient à fermer. Ça l'apaisait toujours un peu de voir la frénésie extérieure s'atténuer, elle avait l'impression que le reste du monde ayant fini de faire ses preuves dans son costume de jour, abandonnait celui-ci et venait alors la rejoindre dans sa passivité, la délivrant ainsi de la culpabilité de son imposture, au moins pour quelques heures.
Elle tirait les rideaux quand son téléphone sonna. Elle le ramassa au sol. C'était un texto d'une collègue : « Coucou, ça va ? Je sais que tu as pris des jours de repos mais peux-tu me remplacer demain STP ? Ma fille est malade, j'ai personne pour la garder. Merci. » Elle fixa le message quelques instants puis répondit : « OK, ça marche, prends soin de ta fille. Bisous. » Elle reposa son téléphone sur la table de nuit, prit une profonde inspiration, expira de manière lente et maîtrisée, et se dirigea vers la cuisine. Elle s'est tenue debout devant le plan de travail, examinant du regard le set de couteaux, puis elle s’accroupit, ouvrit le sèche linge et en tira un uniforme blanc.

PRIX

Image de Été 2018
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Hervé Mazoyer · il y a
J ai eu beaucoup de compassion et d empathie pour ce personnage...vous m avez touché. Certains disent que c est vivre le plus dur et que c est facile de mourir...ont ils raison ?
Sans aucune obligation vous pouvez venir decouvrir mes deux textes en competition. Tres amicalement.

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Jennyfer Miara · il y a
Elle a donc choisi la vie, mais jusqu'à quand? Telle est la question.
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Didier Lemoine · il y a
La jolie torture des mots ... Bravo ! Mes voix.
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Intime confliction · il y a
Merci beaucoup pour votre encouragement.
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Dranem · il y a
A un moment donné, j'ai cru qu'en tirant les rideaux, votre personnage aurait suivi l'exemple de Mishima !
" Le devoir est plus lourd qu'une montagne, la mort plus légère qu'une plume " Parole de samouraï .
Dans un autre registre je vous invite à découvrir mon texte sur Verlaine :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/oh-jeunesse-insolente-jeunesse et sur la mort du rêve : Délire des îles .

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Intime confliction · il y a
Merci, votre commentaire me touche beaucoup et ces paroles de samouraï ne pourraient être plus justes...
Je ne suis pas une connaisseuse en poésie, mais j'ai pris plaisir à lire la votre.

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Dranem · il y a
Merci à vous d'être passée sur ma page, continuons d'écrire et d'échanger pour le plaisir des mots !
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Benjamin Sibille · il y a
Texte assez torturé mais de ce fait intéressant. Des frissons pour ce seppuku raté.
Si vs voulez justement une histoire deferlant d asie https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Intime confliction · il y a
Merci beaucoup. Je lirai votre nouvelle avec plaisir.
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Zouzou · il y a
...comme quoi l'informatique vous sauve du néant ! mes voix
si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique '( entre autres )

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Intime confliction · il y a
Merci. Je ne manquerai pas d'aller jeter un œil.
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Daniel Nallade · il y a
Vivre pour les autres est une mort personnelle, l'ingratitude use à petit feu. Et pourtant un appel nous saigne à la vie. Votre texte bien écrit rallume le vouloir être! ( J'ai un ange sur ma page qui se passe du mortel).
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Intime confliction · il y a
Merci. J'irais avec plaisir.
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Fred Panassac · il y a
C'est touchant d'assister au cheminement souterrain de la vie qui reprend le dessus, puis à l'élément déclencheur du sursaut. Un processus bien décrit, celui de la vie chevillée au corps, et ce rappel que nous ne sommes pas seuls. Mes 5 voix (bravo au passage pour le jeu de mot de votre pseudo) et à bientôt peut-être sur nos pages respectives pour d'autres lectures (je m'abonne en votant)
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Intime confliction · il y a
Merci beaucoup, j'apprécie sincèrement votre encouragement.
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Christine Śmiejkowski · il y a
Un sms qui arrive juste à temps !!! Ce récit nous prend les tripes du début à la fin et on souffle à la sonnerie du GSM, gros soulagement...
5 bisous réconfortants et encourageants pour lui prouver qu'elle doit continuer à vivre...
Tiens, à propos, j'ai en compétition, 2 sonnets dans l'humour ... Le blues de l'éléphant et Belle marquise
Je t'invite à les lire, par curiosité du moins au début... Et dis-moi ce que tu en penses...

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Intime confliction · il y a
C'est l'effet que je voulais produire, et le fait que vous l'ayez ressentie de la sorte me réjouit sincèrement. Merci pour les bisous;)
Merci pour l'invitation, j'y vais avec plaisir.

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François Duvernois · il y a
Un texte poignant, une écriture forte. On se laisse embarquer par l'histoire. Toutes mes voix.
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Intime confliction · il y a
Merci beaucoup pour vos impressions et votre soutien.
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François Duvernois · il y a
Mais de rien, j'ai eu plaisir à vous lire. Si cela vous dit, je vous propose un autre univers "Maréchal nous voilà".
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