Guide du voyageur en mal d'évasion

il y a
3 min
57
lectures
51 voix
En compétition

L'écriture est un leurre, un regard discordant sur le monde et ses multiples possibles  [+]

Image de 2020

Thème

Image de Très très court
« Si vous rongez votre frein depuis des lustres entre l’abri bus d’une rame désoeuvrée et la déconfiture d’un centre-ville désert, tordez le cou au train-train quotidien en suivant votre instinct jusqu’à la terre des Ecrins et ses vallées profondes nichées au cœur de l’Isère... »

Pourquoi pas, se dit Arthur en contemplant l’annonce trouvée ce matin même dans sa boîte aux lettres en partie cabossée... En plus la carte sentait la fraise des bois, ou peut-être bien la myrtille, avec une pointe de chocolat noir qui le faisait déjà saliver...
Il appela au numéro indiqué et tomba sur une voix de fée, si bien qu’il fut aux anges dès la première seconde. C’est à peine s’il réussit à griffonner quelques notes sur l’itinéraire à suivre pour se rendre au lieu indiqué en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Son paquetage sous le bras – un sac à dos usé jusqu’à la corde qui lui tiraillait déjà les épaules – il emprunta un chemin semé d’embûches qui le mena tout droit vers une piste d’envol réservée aux espèces protégées. Là, il dut subir un check-point par deux canards boiteux sensés le rassurer sur l’état du coucou gisant sur le tarmac. Il soudoya les deux compères en leur promettant monts et merveilles, lac des Pisses à la clé pour barboter jusqu’à la fin de leurs jours, et ce dès son retour d’évasion.
Du coup, il voyagea en première classe sur le dos d’un aigle qui l’emmena jusqu’au sommet du ciel, oui monsieur ! Redescendu enfin des nuages (il était temps car les flocons avoinaient comme des ânes devant un troupeau de moutons prêt à fondre sur l’herbe des plaines), il se retrouva sur la Barre des Ecrins où il put se goinfrer de glace à la vanille avant qu’un éclair ne le fasse chuter de sa presqu’île en flocons de neige près de l’Ailefroide. De là, l’Aigle le ramena jusqu’au versant opposé avant de rejoindre son nid où l’attendaient des oisillons très en colère.
Ne sachant où aller, il suivit son instinct de voyageur en mal d’évasion en marchant jusqu’au fameux Lac du Lauvitel (Les Pisses pouvaient attendre). Il put effectivement constater la profondeur des vallées aux figures d’érosion ; les marnes des robines exhortant à la prudence, une nature intense sertie de pentes aux boursouflures ancrées au cœur des roches...
Loin du tumulte des villes, il sentit les harmoniques dans la tessiture des vallons vers les sommets translucides où l’Aigle glisse vers les courants naissants au gré des vents, bercé de lents remous jusqu’au cœur des Alpines. Ici, le glacis vertical faisait choir des notes éphémères aux doux arpèges qui mouraient presque avant d’avoir vécues. Une chute vertigineuse dans le grand vide...
Il vit des merveilles qu’aucun homme n’aurait pu concevoir : des blocs diaprés de résineux et de cascades qui ceignaient les parois abruptes en un dédale de ruisseaux où s’inscrit le regard des rêves à pic ; les veines des falaises qui s’ouvrent au chant des cantiques, assises au bord du gouffre ; l’horizon se dévoilant aux yeux émerveillés du concert des murmures vers les voies ancestrales jusqu’au sommet du ciel...
Son estomac n’arrêtait pas de gargouiller et il fit une halte au Château d’Herbelon, où un ogre rieur mangeur d’herbe et d’elfes cuisiniers lui préparèrent un véritable festin de fleurs des champs. « Point de gentiane au menu, l’avertirent les bons samaritains, mais du Chénopode-Bon-Henri ! » Ca sonnait comme le Roi du même nom et il se prit tout à coup pour le seigneur des lieux. Ne manquait plus que la Damoiselle pour le tenir au chaud sous une voûte étoilée et il serait de nouveau aux anges...
Il fit bombance, à tel point qu’il préféra passer la nuit sur place, en espérant que l’ogre ne le prenne pas pour le Petit Poucet... Il se trouvait dans une sorte de rêve minéral noyé dans l’immensité des nues, et il se réveilla aux aurores revigoré.
Il repartit à la découverte de son nouveau royaume, bien décidé à dénicher de nouveaux joyaux dans cet écrin de verdure. De visage en visage, le présent se dessinait, acrylique d’une peinture aux multiples couleurs, voies indélébiles à la composition complexe qu’il lui fallait tracer au gré des nuances afin d’en conquérir la toile.
Plus loin, la route s’inscrivit en un voyage intemporel sur les passerelles himalayennes, les courbes à peine mouvantes sur fond de rêve absolu, franchissant le Drac et l’Ebron en une offrande vertigineuse, surplombant le bleu turquoise des lacs jusqu’aux contreforts du Vercors. Ses yeux se fermèrent, inutiles à décrire le souffle grandissant qui animait son corps, le chant de l’eau s’insinuant aux quatre vents, vibrant d’intenses signaux. La paix s’accentuait, propice à l’avenir.
Il comprit qu’il y avait des mystères impossibles à percer, des dolines lascives qui scintillaient de lendemains printaniers à la couleur de miel, le lapis-lazuli des lacs d’aubaine vers le menuet des rivières nichées aux cœurs des vallons, spectacle grandiose des mélopées scintillantes du soleil s’étalant de l’adret à l’ubac.
Au-delà des cimes du trépas printanier s’ouvrait béate la naissance estivale pour son plus grand bonheur. En glissant vers l’onde des rêves saturniens, coulaient les liqueurs vert émeraude de méandre en méandre jusqu’aux aux pieds des collines. La forêt luxuriante s’étendait jusqu’au septentrion, et de la ligne bleue plantée sur l’horizon s’élèvait le murmure d’un doux zéphyr caressant le marcheur captivé par les intonations d’un rêve offert.


Alors qu’il déambulait près du ruisseau des Demoiselles, un affluent de l’Eau d’Olle, il entendit le chant d’une sirène qui le mena tout droit à la réalité. C’était la voix de sa mère qui lui demandait gentiment de bien vouloir se lever pour ne pas rater le contrôle de géographie prévu à 9h...
— J’espère que tu as bien révisé, lui demanda-t-elle.
Il se frotta les yeux avant de répondre :
— Promis-juré, je connais l’Isère sur le bout des doigts !
Et il pensa : « Jusqu’au Chénopode-Bon-Henri du Château d’Herbelon ».

En compétition

51 voix

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Françoise Desvigne
Françoise Desvigne · il y a
Belle imagination, texte richement bien écrit ! Bravo, belle continuation! Une invitation à lire "Erreur d'impression" , qui parle d'une annonce aussi mais bien différente ! :-)
Image de Vrac
Vrac · il y a
Ce voyageur a quelque chose de Nils... qu'il ne néglige pas les provisions est un bon point pour lui ! et en géographie de l'Isère, il est trop fort, et fin observateur
Image de Jeanne en B
Jeanne en B · il y a
Une lecture qui demande du souffle :-) j'ai beaucoup aimé la première partie jusqu'aux "Pisses pouvant attendre", l'humour, l'intervention de la voix de fée & des animaux. De la seconde partie je retiens ceci que je trouve très beau " les veines des falaises qui s’ouvrent au chant des cantiques, assises au bord du gouffre ; l’horizon se dévoilant aux yeux émerveillés du concert des murmures vers les voies ancestrales jusqu’au sommet du ciel..."
Bonne journée !

Image de Tnomreg Germont
Tnomreg Germont · il y a
Mes 5 voix....très belle manière d'apprendre la géographie...
Image de Vinvin Vinvin
Vinvin Vinvin · il y a
Paysage ,faunes et flores s'animent dans la tête d'un enfant.
Image de Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Très beau rêve d'enfant. Belles révisions. 5/5.
Si vous voulez croiser une enfant dans un voyage improbable je vous invite.

Image de ALYAE B.S
ALYAE B.S · il y a
J'aime beaucoup. Mes 5 voix et bonne chance ;)
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un rêve à vol d'aigle , entre monts et merveilles , un moment d'enchantement .