Film en noir ou blanc

il y a
3 min
12
lectures
2

écrire, jardiner, lire, musique, en chambre, théâtre, à la télé, c'est toujours ça !  [+]

C’est une campagne noire, un soir, sous une pluie glacée de bise. Je marche vite. Le froid s’attaque au visage et aux mains. Il fouille vilain sous l’anorak. Il me défie. Allons donc ! qu’ils cinglent, lui et la pluie sa complice. Qu’ils perdent leur temps ! je ne crains pas le vent pluvieux de décembre. Tiens ! s’il neigeait, comme il aurait l'air fin dans la blancheur tombant doucement du ciel !
S’il neigeait, ce serait une campagne tout apaisée de blanc. Tout serait plus léger. Tout serait plus joli. Je n’aurais même pas froid. Tout emmitouflée de laine et de duvet, je marcherais dans du velours de blanc bleuté. J’irais dans un conte lointain de l’enfant que j’étais. Sous cette blanche neige sautillante, j’écouterais la musique craquotante de mes pas. Mes traces et celles de mon petit chien noir feraient, derrière nous, du silence dans le blanc. Tout au long de notre chemin de gambade j’entendrais le gazouillis de mésanges dans la hêtraie, le bruissement des bois dénudés, le froissement d’un tas de feuilles mortes... Où sont donc les neiges d’antan.

J’arrive maintenant près du hangar gris sale. On le distingue à peine ce soir de pluie noire. On entend les aboiements rauques des chiens de chasse confinés dans leur baraquement, un peu plus loin. Avant, il y avait de beaux chevaux dans les prés alentour. Près du hangar, Gérard avait construit un ranch pour les dresser au trait. Il les vendait ensuite à la foire aux bestiaux. Le soir avant de les abriter pour la nuit, il leur donnait une sorte de farine dans des grands sceaux où mon chien réussissait parfois à plonger subrepticement le museau. Une bagarre pouvait éclater, son chien n’aimait pas trop la liberté que prenait le mien... Il y a quelques mois Gérard a tout abandonné. Il ne pouvait plus s’en occuper. Un divorce ça fait chagrin et ça fait mal au courage. Le hangar et les champs sont désertés et désormais, Gérard, on ne le voit plus.

Un bruit violent me coupe la respiration. C’est bizarre on dirait un coup de sabots dans un panneau en bois. Il y aurait de nouveau des chevaux dans le hangar ? ou bien Gérard en aurait laissé un ? pour quoi faire ? Non, impossible, voyons ! J’ai peut-être mal entendu puisque mon chien n’a aucune réaction.
Or, quand ça recommence, ce sont bien les mêmes sons que je perçois. Je me demande si j’aurais le courage d’aller voir. Tout en sachant que je n’en ferais rien. J’aurais bien trop peur... Et j’aurais bien raison d’avoir peur car, pendant que je serais sur le terrain piétiné des années durant par des sabots - gaugé aujourd’hui de cette pluie qui n’en finit pas - aux ruades se mêleraient soudain des râles indéfinissables.
J’entrerais alors dans un cauchemar.

Une sorte de frémissement, puis une longue plainte. Nul doute. C’est une voix d’homme qui chuchote : tu vas arrêter de bouger salope ? Mon chien et moi sommes interdits. Nous tremblons. Il grogne. Je tiens la laisse au plus près, lui intime de se taire, il ne s’agirait pas que l’on nous découvre. Mon cerveau ronfle comme un turbo. Une femme ? Un viol ?... La voix hargneuse reprend, toujours en chuchotant. Manifestement, lui ne veut pas non plus être surpris.
Un coup sourd. Un hurlement. Glaçant. Animal.
Animal ?... bon sang, c’est bien un cheval là-dedans ! Mais qu’est-ce qu’il a ? qu’est-ce qu’on lui fait ? Un fumier aura chopé la jument à Monsieur Giguard ? Facile, sa ferme est cachée dans la combe boisée là-bas plus loin. Ni vu ni connu. Ah, la pourriture ! il aura repéré le hangar vide tout disposé à accueillir son sadisme, son crime... Les pieds figés dans la boue noire, je me sens impuissante. Je serais torturée aussi, voire assassinée si j’intervenais.
Donner l’alerte, oui, ça je peux le faire ! J’avance sans bruit dans la gouillasse glougloutante pour sortir de l’enfer, mon chien toujours à mes côtés, tremblant. Je passe sous les barbelés, ma parka s’accroche. Je jure intérieurement. Nous sommes enfin sur le chemin. Mon portable, vite. Je fouille mon anorak, mes poches de pantalon... rien.
Trempée, angoissée, crevée, je veux rentrer au plus vite pour prévenir la police. Mon chien tire brusquement la laisse quand une musique s’élève dans cette campagne frigorifiée, maltraitée, endeuillée par la longue absence du soleil... Mais, je la connais cette musique. C’était il y a des années. Un super rock ponctuait chacun des gestes d’un beau type en chemise blanche. Il dansait. Et avec une lenteur hallucinante il torturait au couteau un gars enficelé sur une chaise. Une scène de vingt longues minutes je crois. Une horreur... S’en inspirant, un taré aura mixé les hurlements des chiens de chasse et les coups dans le hangar avec des cris de chevaux torturés captés sur les réseaux sociaux ?

Non mais franchement, je suis zinzin ! Comment est-ce possible d’imaginer des trucs pareils au cours d’une simple balade avec mon petit chien... Oh, voilà la neige ! il y avait si longtemps ! Des flocons denses, bien dodus, que l’humidité n’effraie pas et qui peu à peu couvrent le sol de leur blancheur superbe. Quel bonheur. Je veux marcher encore. Je demande à mon chien : on va jusqu’à la combe à Monsieur Giguard ? Ses yeux tout ronds plantés dans les miens, sa queue en panache frétillante, wouah, super !

Alors on fait demi-tour et on y va.
2

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
L'art de nous appâter et de nous laisser en rade, avec dans la tête un massacre de chevaux
Image de Orane Chalvet-Parent
Orane Chalvet-Parent · il y a
Effet réussi donc ! Merci Long John