Figurante !

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A la manière d’un comic strip, au bon souvenir des mes héroïnes, Mafalda et L’espiègle Lili, mon souhait est d’amuser le lecteur de l’incongruité de mes choix de vie, de ceux qui  [+]

Image de Automne 2020
Le téléphone sonne. Un directeur de casting se présente. Mon cœur palpite. Ça y est, me dis-je, c’est pour moi, c’est mon heure, c’est le rôle !
Pas le temps de jouir de cette poussée d’adrénaline. La chute est immédiate quand il prononce le mot « figuration ».

Comme il me vend le plan comme un tremplin pour les Oscars, je feins l’excitation. J’ai envie de lui dire au camelot : pas la peine de me faire l’article pour incarner l’insignifiance, je suis comme les autres, un statut à boucler, un loyer à payer.
Conquis par mon enthousiasme, j’ai droit à une offre exceptionnelle : si j’ai les mensurations, je peux tenter ma chance et faire « doublure ». Qui dit « doublure » dit « doublement payée ». Je dis doublement euphorique « oui oui bien sûr ».

Me voilà donc à poil dans mon salon, essayant tant bien que mal de me photographier sous toutes les coutures, certaine de ma ressemblance évidente avec la star qui me permettra de montrer mon cul en gros plan quand elle offrira la grâce de son visage et de son jeu… J’ai nommé Sophie Marceau. Paraît que je lui ressemble.

J’expédie les clichés, la goutte au front. J’imagine déjà les images de mon corps apparaitre en spam pornographique et clignoter sur la gauche de l’écran d’ordinateur avec en légende « Rosa la coquine ».

Le mec me rappelle : je suis trop large.
— Pardon ? J’ai pas compris. Je suis ?
— Trop large.
Je reste digne. Banco pour la figu’ !

Me voilà le jour J. J’ai rendez-vous avec mes camarades figurants porte d’Orléans pour prendre un bus à cinq heures du mat’ qui nous mènera sur le lieu de tournage. Je dis « camarades » car il existe entre les figurants un sentiment de fraternité et de cohésion partagé qui ne manquera pas de se resserrer tout au long de la journée de tournage : on nous parque ensemble, on nous nourrit ensemble, on nous hèle ensemble, nous nous pelons les miches ensemble ! Une belle expérience collective.
Parmi les camarades, il y a des bêtes de concours, équipés comme des randonneurs du pic du midi en plein mois d’août : réserves d’eau, café, barres de céréales, chaussures de confort, polaire et rouleau de PQ.
Bordel, même pour faire figurante, je suis une dilettante !

J’ai mal aux pieds dans mes escarpins. Quinzième prise ! Je suis collée serrée avec un gars qui commence à sentir le curry d’agneau. Deux heures qu’on fait semblant de danser la lambada sous les éclairages sans musique. Mon acolyte m’a sorti l’intégrale de sa bio : ses rôles passés, futurs. Je danse avec une star.
— Et donc rappelle-moi, pourquoi t’es là, Brando ? Pour l’amour du septième art ? Tu fais de la figuration seulement à titre exceptionnel, comme Étienne, là, qui fait semblant de boire du Champagne depuis deux heures, et Marie qui à force de souffler des ballons est au bord du malaise vagal ?
— Silence demandé sur le plateau. Moteur. Ça tourne. ACTION !
— Sauvé par le gong cher partenaire.

À cet instant, je me dis que j’ai mouché mon danseur brésilien. Je le toise, une main derrière sa nuque humide pour mieux le contraindre à cracher sa valda sur la réalité de sa situation professionnelle à l’issue de notre interminable corps à corps. C’était sans compter sur ses ondulations admirablement maitrisées. D’un coup de hanche, le perfide m’expédie dans le décor, devrais-je dire, sur Étienne qui parfaitement engagé dans son rôle préfère assister à mon écrasement au sol plutôt que de lâcher ses putains de coupes de simili crémant.
— COUPEZ !
Je suis au milieu de la piste, les quatre fers en l’air. Je ne vois plus rien. Coulées de mascara, douche de mousseux, ma jupe qui remonte au chignon. La position doit manquer d’élégance.
Des camarades m’aident à me relever sous le regard accusateur de l’assistant-réalisateur.
Je tente un trait d’humour.
— Sacré « coup de fouet » hein !
— …
— Lambada. Coup de fouet. Traduction. Brésilien.
— OK.
Je reprends ma place en silence et disparais dans les bras de mon assassin. Je me rappelle soudain que j’ai diné indien la veille.

Dernière séquence, ça sent le débordement de planning ! La rumeur gronde. « Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? » Des camarades se réunissent pour faire valoir nos droits au paiement des heures supplémentaires. Je fais profil bas. Solidaire oui, suicidaire non. Je vais éviter de mener deux actions de sabotage dans la même journée. Une délégation part négocier avec Dieu. Commence l’attente.
Une heure que ça marchande. J’ai faim. Impossible d’accéder à la cantine squattée par la caste supérieure. Je craque.
— Ils sont en train de faire le remake de Germinal en coulisse ou quoi ?

Clap de fin. Il est 3 h du mat’. Je rentre chez moi claudiquant comme une geisha défraichie dont on viendrait de briser les phalanges de pieds. Allongée dans mon lit, je rêve cinéma. La magie. La grande famille. Les mandarines. Mes camarades. Ma journée de 16 heures à 80 balles. Zola. Mes ampoules. Le curry.

Le téléphone sonne. Un réalisateur se présente. Mon cœur palpite. Ça y est me dis-je, c’est pour moi, c’est mon heure, c’est le rôle !
— J’ai remarqué votre profil sur internet et je suis à la recherche d’une comédienne pour le rôle principal de mon prochain film. Il s’agit d’un rôle muet, pour incarner la paix qu’on assassine. Vous seriez telle la paix vierge, pure…
— Donc nue ?
— Oui, et morte.
— En sarcophage ?
— Non sous des bâches en plastique.
— De mieux en mieux.
— Il y a trois jours de tournage. Il n’y a pas de budget, mais c’est un très beau rôle.

Quelle distance entre la potiche sous cellophane et Sophie Marceau ?
La foi.

Note pour moi-même : dire à ma mère que j’ai décroché un premier rôle dans un film d’auteur et militant.
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