Emmène-moi en Bretagne

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Ecrire et partager ces petites bribes de bonheur qui traversent nos vies...savoir les apprécier quand elles sont là pour s'en souvenir plus tard  [+]

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Cette nuit, comme chaque nuit depuis une semaine, elle m’a appelée :
— Maman ?
— Oui je suis là, n’aie pas peur…
Et comme chaque fois, je me suis penchée pour la caresser, la bercer tendrement en serrant ses épaules. L’attirant doucement vers moi, j’ai replacé le coussin, dérisoire pilier, dans son dos. J’ai replacé sa tête sur son oreiller. Sa joue droite s’est enfouie au sein de son moelleux refuge retrouvé, ses deux mains aussitôt cachées sous le cocon de plumes.

Elle vient de se rendormir. Je ne sais pas où elle part, si elle rêve et à quoi. De temps en temps, ses sourcils se froncent, elle gémit. Alors, telles des plumes, mes doigts papillonnent sur son front, éloignant son tourment.
Je repose ma tête contre le dossier du fauteuil qui me sert de lit depuis une semaine. Je sirote mon énième café pour ne pas m’endormir. Surtout ne pas sombrer, même si je sais que l’instinct me réveillerait si mon cerveau se perdait dans les brumes de l’épuisement.
Je la contemple, perdue au fond de son petit lit. Elle est si maigre et faible, si douloureuse malgré la morphine. Son crâne est lisse désormais. Ses magnifiques boucles ont déposé les armes et, comme un pied de nez à la maladie, ne subsiste qu’une mèche tire-bouchonnée sur le haut de son front. Je la surnomme Titeuf, juste pour voir apparaître sur son pâle visage un semblant de sourire, juste pour qu’elle croie que ce n’est pas si grave, juste pour oublier que l’on ne survit pas à la vie.
J’ai une trêve de deux heures avant l’arrivée des infirmières des soins palliatifs. La toilette, je peux m’en charger, mais la lever, je n’en ai plus la force. Deux heures pour profiter encore un peu d’elle tant qu’elle peut dormir. Deux petites heures à me remplir d’elle, à me forger des souvenirs, à essayer de retrouver ce visage si beau devenu désormais un masque de souffrance.
Parfois elle me regarde et j’ignore quoi lire dans l’eau de ses iris si bleus.
Que sait-elle ? Que comprend-elle ? A-t-elle conscience que l’aurore qui va poindre sera peut-être sa dernière ?
J’entends encore les mots qu’elle m’a dits hier soir et que je n’oublierai jamais :
— Tu sais quoi ? Si on partait, comme ça, sans rien, sans médoc… Emmène-moi en Bretagne…
Alors, comme l’appareil à oxygène l’empêchait de dormir, oui, je l’ai emmenée en Bretagne. Elle a fermé les yeux et je lui ai raconté l’océan, celui qu’elle a toujours aimé. Doucement, le bourdonnement mécanique du froid poumon artificiel s’est dissipé, remplacé par le flux et le reflux des vagues. Nous nous sommes promenées dans le vent du grand large, sur une plage infinie où je lui ai fait voir des enfants qui couraient et jouaient sur le sable, un peu plus loin de rares promeneurs, et au loin les bateaux. Elle a entendu rire les mouettes, les a suivies des yeux jusqu’aux lointaines falaises. Elle a couru dans les vagues en relevant sa robe. Nous avons récolté de minuscules galets échoués par endroits et quelques coquillages. Et pendant que je parlais, elle s’est assoupie, apaisée.

La réalité de la journée qui nait me rattrape cruellement.
Que vais-je faire sans elle ?
Je suis au bord d’un insondable trou noir…
Cruelle ironie du sort !
Hier j’ai eu soixante ans. Depuis longtemps j’avais imaginé une fête pour ce jour-là, la famille réunie, les amis. Soixante ans, comme un nouveau départ, la récolte des fruits.
Hier. L’anéantissement. La pire décision de ma vie. Le médecin ne pouvait pas savoir. Pareille coïncidence n’existe que dans les livres. Perfidie du destin que de recevoir la charge de vie ou de mort, mais quelle pire fatalité que de décider, le jour de son anniversaire, de clore la vie de celle qui justement vous a donné la vôtre.
Tout a été si vite…
Elle gémit.
Je me lève et me penche vers elle. Mes mains très doucement retirent la couverture. Je contemple ce ventre creux dans lequel j’ai grandi et le masse comme elle l’a fait pour moi tant de fois lorsque j’étais bébé.
En silence, je remonte la barrière de son lit de peur qu’elle ne tombe, elle, mon garde-fou indéfectible, l’enceinte au sein de laquelle je me suis réfugiée si souvent.
Pendant cette semaine, sans même en avoir conscience, nous avons inversé les rôles. Je suis devenue la mère de ma mère. Elle s’est laissé bercer au creux de mes histoires, elle a bu à ma source, a mangé de ma main, a marché en s’agrippant à moi, m’a appelée quand la nuit l’effrayait.

Elle m’appelait maman et je répondais oui.

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Des moments difficiles que vous avez très bien su raconter, avec douceur et tendresse, bravo.
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Christine Borie · il y a
Merci pour votre commentaire...
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Zouzou Z · il y a
Beaucoup d'émotion et de tendresse pour appréhender le ' passage '...
en lice aussi si vous aimez.

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Christine Borie · il y a
Merci Zouzou! Je vais voir par chez vous!
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Tnomreg Germont · il y a
Oui, une 'lettre' qui s'adresse à nos cœurs meurtris, nous avons tous vécus ces derniers instants d'un proche ....nous naissons enfant et repartons enfant...merci à vous
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Christine Borie · il y a
Merci à vous pour ce commentaire.
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François B. · il y a
Un texte superbement poignant. Merci de l'avoir écrit
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Christine Borie · il y a
Merci pour votre commentaire, touchant...
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Jacques Teyssandier · il y a
Très bien écrit, comme toujours, mais surtout très touchant
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Christine Borie · il y a
Merci Jacky!
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Anna Mindszenti · il y a
Un sujet grave qui fait écho avec certains de mes propres souvenirs. Vous l'avez bien traité, bravo.
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Christine Borie · il y a
Merci...
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Lilian Burnier · il y a
Je ne m'attendais pas au renversement mère-fille à fille-mère.

Peu importe après tout, c'est très touchant, ça vous fouaille aux tripes.

Un texte édifiant qui incite, parfois, à changer ses préoccupations personnelles.

Merci.

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Christine Borie · il y a
C'est moi qui vous remercie pour ce commentaire!
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Soseki · il y a
très beau , émouvant et si véridique !
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Christine Borie · il y a
Oui c'est du vécu...
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Sophie Copinne · il y a
Que d'affection et de douceur. Un très beau récit sur l'accompagnement.
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Christine Borie · il y a
Oui l'accompagnement est bien le mot juste....Merci Sophie
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Cyrille Conte · il y a
Texte vraiment touchant, très bien écrit, tout en retenue. Et l'échappée en Bretagne pour oublier une réalité trop pesante et apaiser par les mots les maux des derniers instants, est bien trouvé.
Dans un tout autre contexte, je vous propose une escapade non pas en Bretagne, mais en Isère : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-promesse-d-evasion
Encore bravo Christine pour ce récit.

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Christine Borie · il y a
Merci Cyrille! Je vais aller faire un tour chez vous!

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