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Elle dort...

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El bathoul

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« Elle danse sur des parquets immenses aussi luisants qu'un lac. Confuse dans les vents qui s'amusent à sa robe qui claque. »


Le chanteur à accent me sort de cette nuit peu réparatrice. 5H30, il pleut, il vente, il tempête, le ciel a la couleur de ma peine.

Mireille ne dansait plus depuis ses dix huit ans, le vent ne claquait plus ses robes.
La nature s'était déjà bien amusée durant sa conception, l'affublant d'un funeste héritage, qui les conduisait inéluctablement, sa sœur et elle, vers cette fin qu'elles attendaient. Pas celle qu'on fait semblant d'ignorer, gaspillant les heures, les jours, les années ; pour tromper le sort et se croire éternels. Non Mireille et Brigitte étaient dans un terrible réel, posé comme on pose un diagnostic : Ataxie de Friedreich . Les années à venir ne porteraient aucun projet ; ni rêves ni espoirs, juste l'attente.

De ses dix huit ans, elle garde le lointain souvenir des années lycée, d'un bac comptabilité, et puis les débuts des symptômes.
-C’était quoi les premières manifestations ?
-Comme quand tu es bourrée, tu tangues, tu tombes.
-Je ne bois pas, je ne peux pas savoir.
-T'es con tu devrais.
Et on était partie d'un rire franc, mais aux notes tristes. Après cela, on avait eu cet accord tacite : Rire, ne plus parler de la maladie, ne jamais regarder la baie vitrée. Certes elle donnait sur les belles collines Niçoises et on pouvait voir la mer au loin... Mais le cimetière de l'Est enlaidissait ce beau panorama.


« Légère par dessus les barrières » qu'il chante...
Mireille dansait et ondulait au dessus de son lit, quand on s'amusait avec son lève-malade.
-Déconne pas ou je vais avoir le mal de mer.
-Non, toi, déconne pas sinon je serais obligée de changer les draps si tu vomis !
« C'est l'histoire d'à peine une seconde, enfin elle peut faire comme tous le monde »

Entre rires et blagues, je gardais un œil sur sa respiration, l'Oxymètre de pouls à portée de main.
Sa paralysie galopante, elle, gagnait du terrain et à 54 ans, sa sphère ORL perdait peu à peu la bataille. Ça lui donnait une voix rocailleuse, essoufflée, un phrasé lent qui dénotait avec la douceur de son regard azur et rieur ; sa peau laiteuse virait couleur lie de vin à chaque quinte de toux ou effort. Ses cheveux blonds, abîmés par les teintures étaient courts et rêches comme ceux d'une poupée sur qui on joue à l'apprentie coiffeuse sans talent. Ses épis indomptables, drus, lui conféraient un air d’épouvantail qui monte la garde dans son lit médicalisé.

Ah son lit ! Je lui faisais « cala mounta, mounta cala .», comme on dit par ici ; monter descendre !
- Arrête, j'ai toujours détesté les ascenseurs !
-T’inquiète tu ne risques pas d’être coincée, c'est moi qui ai la manette du lit ah ah ah !

" Ondulant comme une flamme ballerine elle balance sans effort"
Ma ballerine, ne portait ni pointes ni Tutus, mais balançait ses bras dans des mouvements incontrôlés et désordonnés que je m'amusais à esquiver.
-Raté !, qu'elle me disait.
-Vise mieux ma jolie ! Parfois je la laissais m'atteindre.
-Bienfait, ça, c'est pour toutes les conneries que tu racontes.

Et des conneries j'en sortais à la pelle. Dans ces moments je m'aimais, je lui faisais le show, et tant-pis si elle étouffait.
Implicitement, on ne parlait que des Feux de l'amour, des Anges à Cancun ou d'autres cagades ; des chiens qui se font la belle et que la mama va chercher dans la colline, de sa sœur Véro, qui habitait là-bas avec sa famille, le clan devait rester sous le même toit. On ne parlait jamais de la défunte Brigitte partie un an plus tôt.

Les pieds de Mireille étaient aussi petits qu'elle était grande, tout doux, aucune rugosité et des orteils qui me faisaient penser à de petits bonbons rose pale gélifiés. Ses «  ballerines » orthopédiques au prix exorbitant les enlaidissaient.
-En plus elles coûtent cher, presque mille euros la paire.
-La vache ! Mille euros ? C'est même pas des Louboutin !

Ça la faisait rire, et on se mettait à déblatérer sur la sécu, le prix du fauteuil, des alaises, des couches «  d'ailleurs ils pourraient en faire des moins moches, avec des motifs, des têtes de morts pour les Métalleuses, des petites fleurs pour les autres... non tu crois pas ? » . On s'en prenait à un tas de choses.
-Ça va le ventre ! Tu as dû te gaver hier ?
-J'ai un bon coup de fourchette, faut pas se laisser aller !
-Oui mais grossis pas trop, je pourrais plus te tourner dans le lit sans me casser le dos !


Le coup de fourchette bien sûr lui était donné par cette petite bonne femme vieillie par le chagrin et les années de labeur. Toujours affairée dans cette grande maison, nettoyant, étendant le linge, sans oublier le travail à l’extérieur, le jardin, les poules, les légumes. Elle était fière de sa propriété, gagnée au prix de tant de privations, et qui se vidait pourtant.
Mais le plus souvent, en digne Piémontaise, elle avait les mains dans la farine et la sauce tomate embaumait la maison.
Le café m'attendait à chaque fois, et toujours accompagné de bugnes, crêpes et autres douceurs.
-Hum qu'est ce que vous préparez de bon, encore ?
-Pasta ! Répondait Mireille. Qu'est ce que tu crois, ça change pas.
Elle en avait mare des pasta. Et aussi de beaucoup de choses.

La mama, elle m’appréciait. Je repartais toujours avec un petit quelque chose «  pour manger sur la route ! »son Limoncello au citrons du jardin, faisait le bonheur des amis. Mais surtout elle m'avait timidement demandé si je pouvais passer quinze jours en juillet pour les garder Mireille et elle. Véro devait partir en vacances avec mari et enfants ; la vieille dame craignait de se retrouver seule et voulait quelqu'un de confiance. J'avais été touchée par cette demande et accepté.


Mon remplacement se terminait en Mars. Je n'avais plus eu de nouvelles concernant cette demande, je ne l'avais pas relancé non plus.


L’été, l'automne, puis cette belle période festive où l'on échange ses Vœux.


Mireille s’est endormie début juillet.


« Elle dort » , Francis Cabrel.

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Guy Bellinger · il y a
Sur un fond triste, très triste, des fous rires plus ou moins consolateurs. Pathétique mais pas complaisant.
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Nadine Gazonneau · il y a
Votre histoire est joliment racontée comme toutes celles que vous nous donnez avec tellement d'amour et quelques étoiles d'humour . Vraiment beau même si la dureté de la vie est toujours présente.
Pour l'échange je vous invite sur ma page . Merci à vous .

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Isabelle Lambin · il y a
C'est triste. Le parallèle avec la chanson de Cabrel est bien trouvée
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Aurelien Brianceau · il y a
Très touchant. Bravo.
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Jean-Michel Palacios · il y a
"Elle dort"
http://dai.ly/x5mkjv

Belle référence à Francis et votre texte qui accompagne vos extraits très touchant.
Merci
Amitiés
JM

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Hellogoodbye · il y a
un rythme presque de danse qui rend ce temps si long de la maladie et de la "paralysie" obligée, de la légèreté d'un flocon ! tout est si feutré jusqu'à cette belle image inversée "le ciel a la couleur de ma peine...
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De l'Air ! · il y a
Quelle délicatesse dans cet écrit où la légèreté des mots contraste avec le poids des circonstances ... Très beau
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Maryse · il y a
Particulièrement touchée par ce texte ...
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Mickael Gasnier · il y a
Maintenant je sais pourquoi
On m'a caché la vérité
Remplacé ce mot par quitté
Tout a un sens j'en reste coi...

À bientôt

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et très émouvante ! Vous avez voté une première fois pour “Ses lèvres rougissent” qui est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours. Merci d’avance et à bientôt !
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