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Une fois de plus, je laissais ce doux poison prendre possession de moi et faire résonner l’inévitable son du glas au sein de mes veines. Ces veines si marquées par la destruction que je m’octroyais sans répit depuis tant de temps. Ce temps qui m’avait arraché mes proches à qui je tenais tant, à moins que ce ne soit à cause d’elle...

Je l’avais rencontrée jadis, à une époque où je n’étais plus une jeune fille mais peinais à me sentir femme pour autant. Mes buts étaient flous, par contre mon manque de confiance en moi était quant à lui bien clair et, dans ce vaste tourment existentiel qui me faisait virevolter de terreur, elle était tombée à pic.

Notre rencontre fut un hasard, calculé par le doute et la tristesse qui m’avaient poussée un soir chez un ami, un des seuls qui comprenait... qui me comprenait. Elle était là, plantée devant moi avec son air compatissant qui pourtant ne laissait transparaître que peu d’émotions. Elle était une amie de longue date de mon hôte, pour qui elle avait comme un rôle d’héroïne de par son non jugement et sa capacité à donner du réconfort par la simple force de sa présence. Et sur un air de Back to Black, une sorte de coup de foudre émotionnel retentit entre nous ; je sus à ce moment même qu’elle changerait ma vie, d’une façon ou d’une autre.

Les années passèrent, notre relation que je ne pouvais qualifier d’un simple mot avait évolué. Nous étions maintenant inséparables, comme unies par les liens du sang, affrontant le monde à notre façon même si cela leur déplaisait, tant pis : il est vrai que ma famille ne comprenait pas notre relation qu’elle trouvait contre-nature et décadente : « C’est elle ou nous » me lâchèrent-ils froidement lors d’une de nos nombreuses altercations la concernant. L’ultimatum était tombé, le choix m’était donné mais la lâcheté a toujours été mon option préférée. Je partis donc avec comme seule réponse une larme pleine de remords coulant lentement jusqu’à disparaître complètement, emmenant avec elle mes proches et mes souvenirs passés. En la retrouvant, mes peines s’envolèrent instantanément, laissant agir l’euphorie de nos retrouvailles. Car avec elle je me sentais enfin femme, du moins je ressentais quelque chose de concret et cela était si fort, si agréable.

Pourtant, malgré ce bonheur que je pensais sans faille, je suis tombée malade. Mes forces me quittaient peu à peu. Mes yeux noisettes qu’on qualifiait autrefois de charmants et munis d’un brin de mystère, étaient juste bruns, remplis de petits vaisseaux au bord de l’explosion. Ma chevelure, digne d’une princesse tout droit sortie de l’esprit de M. Walt-Disney, ne ressemblait qu’à un vaste tas de foin révélant des épis d’une couleur bien loin de mon blond fougueux d’antan. Je ne me reconnaissais plus, je ne la reconnaissais plus. Son empathie avait été remplacée par un comportement froid si désarmant et son soutien était quasi inexistant face à ce mal qui me rongeait... Était-elle vraiment celle qu’elle faisait paraître ?

Les semaines passèrent et mon état empirait bien tout autant que notre relation. La symbiose qui nous unissait naguère s’étaient dispersée comme une poignée de poudre dans les bas-fonds de la haine. Je la haïssais du plus profond de mon être d’être tant impassible face à moi, face à la situation, face à nous. Pourtant je ne pouvais concevoir un avenir sans elle, seule son existence réussissait à remplir mon âme si vide et dénouée de tout espoir mais je devais me libérer de son emprise afin de me libérer moi-même.

Les temps qui suivirent furent un enfer où même Satan n’oserait se terrer. Je luttais ardemment jour après jour pour ne pas avoir à faire à elle mais, quoi que je fasse, elle était là, me narguant par sa beauté monstrueuse. Je m’abandonnai une fois de plus à cette force mystérieuse qu’elle était, laissant mes bonnes résolutions prendre le large accompagnée de ma dignité et du peu de force qui me restait.

Jusqu’à ce jour où comme à son habitude elle tentait de se faire pardonner en m’amadouant de son essence presque divine. Mais je n’en voulais plus, et dans ce clivage émotionnel qui régissait ma vie, je laissais exploser tout ce dont je n’avais jamais osé lui faire part : « Laisse-moi enfin, tu me rends tant mal ! » et dans un sanglot particulièrement fort je laissais encore échapper : « Pourquoi moi ? Réponds moi maintenant, ton silence incessant me devient insupportable ! » Sur ces paroles, je me mis à crier si fort, si purement, je lâchai enfin prise et dans un sursaut la laissa complétement tombée. La scène m’apparut comme irréelle quand elle vint s’écraser sur le sol, se brisant en mille morceaux de verre dans une flaque mélangeant cette essence divine que j’aimais si fort avec ma propre essence.

Ce n’était pas elle, il n’y avait point d’elle, il y avait juste moi et ce désespoir si puissant qui m’avait forcée toutes ces années à me faire tant de mal et à me voiler tant bien que mal la face. Pourtant elle me manquait presque instantanément et son absence rendait cette prise de conscience était bien trop rude à supporter...
Et, dans un dernier élan, j’empoignais, de mes mains tremblantes, une des seringues qui la remplacerait et laissait, encore une fois, ce doux poison prendre possession de moi et faire résonner l’inévitable son du glas au sein de mes veines.

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Elena Hristova · il y a
j'adore ce texte, un chamboule-tout émotionnel, un tremblement de mots, de sensations, de ressentis
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Utilisateur désactivé · il y a
percutant ! mots justes..on ressent le désarrois
jolie plume
si vous avez un instant mon texte ..papier bulles et cartons ...
bonne soirée

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Noémie Lesthaeghe · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte et votre plume !
Mon vote !
Si vous avez le temps et l'envie, je vous invite à lire mon ttc en compétition : Ode à la mélancolie.

Bonne soirée !

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Chantane · il y a
beaucoup d'émotion , un désespoir qui même sur une mauvaise pente, belle plume, mon vote +5
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Yougo · il y a
Magnifique, même si je vous avoue avoir deviné la chute. Mais bravo pour le "elle avait un rôle d'héroïne pour moi". C'est fort.
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Sam · il y a
Une emprise que vous décrivez avec beaucoup d'élégance. J'ai voté.
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Annelie · il y a
Une jolie analyse, Ambre, bien racontée. J'ai aimé. Je suis émue. Merci. Mes 5 votes.
J'offre un tango Ttc : " Milonga". Je vous invite ?

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Jean Calbrix · il y a
Un très joli TTC construit sur la personnification d'un objet qui maintient l'ambiguïté jusqu'à la chute éclairante. Bravo, Ambre, pour cette belle construction ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous propose une visite à mon sonnet en finale été, si vous en avez le temps : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak

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Aurelien Brianceau · il y a
Ce texte qui raconte la passion est poignant. Vous maniez les mots parfaitement et votre écriture est fluide. Mon vote !
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Ambre Cosandey · il y a
Merci beaucoup
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Lario · il y a
Passion destructrice! Mes votes et une invitation à lire mon poème "Les bagnards".
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