Eazala, la nuit féroce

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Le monde change, le monde bouge. Le présent s'éclaire à la lumière d'un passé plein de douleurs et de joies humaines. J'écris pour dire la vie, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Je ne parviens  [+]

Image de Automne 2020
Il m’a emmenée ici cette nuit. Je ne m’y attendais pas. Voilà deux semaines, je me suis mariée, seulement mariée, comme beaucoup d’entre nous. Mariée à un compagnon, un homme qui m’accompagnerait dans la suite de mon destin, qui m’aimerait, me ferait des enfants. Une normalité recherchée, moi qui n’avais vécu qu’entourée de ma grand-mère et de mes sœurs. Cette grand-mère avait semé en nous les graines de l’égalité entre hommes et femmes. Elle avait participé à la lutte pour l’indépendance de son pays, applaudi le CSP de Bourguiba, continuant le combat au sein de l’UNFT, tentant, avec ses semblables et quelques hommes de bonne volonté, de changer la condition de la femme musulmane et par là même la société. Elle n’avait pourtant pas su y entraîner sa fille, ma mère. Moi, j’avais vu cette mère errer sur les routes dangereuses de l’amour tarifé, amochée par ceux qui la payaient, chamboulée par la haine et parfois même par la passion.
J’avais besoin de vivre en équilibre, de m’ancrer dans une relation stable et durable où le masculin aurait toute sa place dans la permanence d’une vie de famille. Un couple, voilà ce que je voulais : deux plateaux d’une même balance, au même niveau.
Celui que j’ai épousé, il m’a séduite : un bel homme caramel, lisse et calme, un regard velouté, une barbe si douce, une main fine et longue et un cou presque gracile qui sait se pencher pour me sourire, moi petite femme dorée comme un brugnon.
Nous nous sommes rencontrés à Paris, un de ces jours de printemps où les nuages jouent avec le soleil, inondant les parcs verdoyants. Je sortais du lycée et il s’est mis à pleuvoir. Soudain, un parapluie noir est apparu au-dessus de ma tête, me protégeant de l’ondée. Surprise, je me retournai et… je tombai amoureuse de la main, de la peau, du visage serein. J’avais dix-huit ans, je rêvais d’un prince qui m’emporterait dans son palais sur un cheval fougueux, un héros pour qui je serais le seul, l’unique centre d’intérêt. Nous ne nous sommes plus quittés. Il faisait toujours beau puisque nous étions ensemble. Nous avons couru sur le Pont des Arts, nous sommes embrassés sous l’Arc de Triomphe, avons dîné en haut de la tour Montparnasse, rien ni personne ne nous arrêtait. Le monde tournait pour nous seuls, rien que pour nous, si amoureux que chaque souffle de l’un donnait vie à l’autre.
J’ai emménagé chez lui, dans ce bel appartement des quais de Seine, lumineux, aéré, luxueux. Éblouie ? Oui, je l’ai été, par ce foisonnement de richesses, cette facilité à répondre à la moindre de mes envies – caprices devrais-je dire –, cette douceur de l’amour dans ses bras, une infinie tendresse et un désir qui ne brusquait rien, savait attendre, prendre le temps pour mieux donner et faire vibrer mon corps encore inexpérimenté.
Plus tard, il y a eu cette femme venue de là-bas, en visite, dont les yeux ourlés de khôl s’immisçaient en moi, comme pour me forcer, me pénétrer, au plus profond. Rien qu’un discours sec et brutal, accompagné de gestes brusques me désignant. Je n’avais pas eu l’heur de lui plaire, à cette mère qui pensait, je le sus après, que « le harem était une école pour la préparation des femmes à la vie. »
Je n’ai rien demandé, moi. J’ai seulement épousé l’homme que j’aimais.
Il m’a annoncé un jour qu’on partait en voyage de noces. Le temps était clément, le ciel éclatant comme le sourire qu’il arborait alors. Nous avons pris l’avion, son avion. Et il m’a posée là, au milieu de ces autres femmes, ces femmes dont le regard pressant me jaugeait, m’étudiait, me soupesait. Quelle force aura-t-elle, celle-là ? Que fera-t-elle de lui ? Parviendra-t-elle à nous supplanter ? Elles se regroupent en un même corps, compact, hostile et dur comme de la roche. Elles m’entourent parfois et me glacent le sang quand une de leurs mains s’immisce dans l’emmanchure de mon vêtement. Certaines rient aux éclats, me montrant du doigt, et je ne comprends rien de cette langue féroce et gutturale.
Pourtant, ma grand-mère m’a appris qu’Allah a créé les femmes, comme les « complémentaires » de l’homme et qu’il « n’a pas mis deux cœurs dans la poitrine d’un homme ». Alors, quoi ? Que se passe-t-il que je ne comprends pas ? Me voilà seule dans un monde obscur… et je me noie.
Le soir tombé, je crois échapper au cauchemar : il arrive ; il est là, devant moi et m’appelle. Pourtant, je ne reconnais pas sa voix : celle-ci est rude, sèche comme un coup de fouet. J’avance et je sens sa main empoigner douloureusement mon bras. Je ne sais rien de cet homme qui est mon mari, rien de cette violence, de ce front crispé et de cette bouche pincée que je découvre dans la barbe. Je me crispe ; je tente de parler, mais la voix m’ordonne de me taire. Alors, je me tais, petite femme fragile et soumise à l’autorité nouvelle. Je le suis, poursuivie par les rires sous cape des autres femmes. Il m’emmène dans cette pièce sombre où l’encens se mêle à l’odeur de la mer. Celle-ci s’abat avec fureur sur le rivage et je sais alors que je suis encore vivante, que j’ai la possibilité d’une autre vie. Il ne me regarde pas, m’intime l’ordre de me dévêtir, de m’allonger. Alors il se couche sur moi et je pousse un cri. Il n’a pas allumé mon désir ; il a renoncé à écouter ma voix qui lui disait « attends un peu » ; il a forcé mon corps : je suis déflorée une seconde fois sans qu’aucune émotion n’ait pu surgir de lui, cet étranger qui est mon mari.
Me voilà en pays inconnu avec pour compagnes des femmes inconnues et pour époux un homme que je ne reconnais plus. Seule, voilà, je suis seule parmi ces gens qui m’ignorent, rient de moi ou me contraignent à renoncer à ce que je suis, fondamentalement : une femme libre.
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