Doux samedi

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Drôle de fille. Rêveuse solitaire. Qui court pour oublier. Et vit. Et aime. Et rit  [+]

Brest. C'est un samedi. Il fait doux. Je me promène sur la falaise, qui surplombe la mer d'Iroise. L'eau sombre qui bouge avec majesté me semble une masse de plomb fondu. Le son de vagues me rend mélancolique... Et je pense.
Je pense a ma vie d'avant, si triste et ennuyeuse. Et je plonge dans un autre océan, bien plus grand et profond. Celui de mes souvenirs.

Dès ma plus tendre enfance je rêvais a l'Armée. Jeune, je courrais dans le jardin, un fusil de plastique a la main. Nous pouvions jouer des heures durant avec mon frère.
Et puis j'ai grandi.
J'ai grandi avec un grand vide dans le coeur. Ma vie me semblait inutile, vaine, ennuyeuse. Les jours s'enchaînaient, absurdes, sans que rien ne les lient...
Je rêvais de donner un sens a mon existence, qui n'en avait aucun. Servir une cause supérieure a ma propre vie. Vivre en réalité.
Et le métier de militaire s'imposait a moi.
Le confort, je n'en avais que faire. J'acceptais la souffrance, la peur, le froid, la fatigue, tout ce que mes amis fuyaient. Ce n'était que des infimes sacrifices, quand j'allais, enfin, partir à la découverte du monde et expérimenter l'action.

Brest. C'est un samedi. Il fait doux. Bientôt je partirais et je me remémore tout ce qui a suivi..

Automne 2016. Je venais d'intégrer Saint-Cyr. Les feuilles craquaient sous nos pas, alourdis par les sacs qui usaient nos épaules d'enfants. À genoux dans les buissons, je donnai les ordres a mon groupe, qui devait mener l'assaut d'une maison. À la radio, Dupré, qui jouait le chef de section, crachottait des ordres. "Golf 1, Assaut". Nous n'étions pas bien placés. Lebon m'interrogea "Bon, Martin, on y va?". Je donnais l'odre d'y aller. Allignés, fusils levés, nous sortîmes des buissons. Nous avançâmes en ligne, tout en tirant vers l'objectif. Un pas un coup feu, un pas un coup de feu. Je donnai l'ordre au groupe de faire un pivot pour arriver face a la barraque. La radio hurla. "Golf 2 intensification des feu", les FAMAS du groupe d'appui qui cognaient. Je dus crier pour que les gars m'entendent dans le vacarme "Gardez la ligne! Lebon, avance! Aligne toi putain!!". Ils tirèrent encore, ils avancèrent encore. Lebon avait un incident de tir... Je donnai des ordres de tous les cotés.
Finalement les deux élèves officiers qui jouaient les ennemis tombèrent au sol (tout le monde savait qu'ils n'avaient juste plus de balles à blanc mais on rigolait parce qu'on avait gagné). Nous fouillâmes la maison, en prenant soin de recupérer les cartes et les armes. Le capitaine annonça que c'était la fin de la manip. Après nous avoir rassemblés, il nous débriffa. "Dupré, donne plus d'odres. Lopez, le groupe d'appui doit faire un feu continu. Martin, l'assaut était bien".
Et je devins militaire.

Brest. Samedi. J'esquisse un sourire en me rappelant de cet épisode. Qu'est ce qu'on pouvait rigoler au début... on était jeunes, innocents, on rêvait d'avaller le monde et de fouler des terres inexplorées. Tout vivre. Tout connaître...
Je continue à marcher sur le chemin côtier, en songeant vaguement à tous les boulversements de cet automne là...

Enfin je reçu le casoar. Quand les plumes rouges et blanches parrèrent mon front pour la première fois, je sortis definitivement de l'adolescence. La vie qui m'attendait me parraissait si belle, qu'il me semblait que mon avenir serait une aventure digne d'un roman de chevalerie. Je vis dans le sourire de ma mère l'émotion, et dans les yeux de mon père la fierté.
Et puis... il y a eu cet homme. Notre relation est peu commune. La distance et le manque y ont la part belle. Quand je parle de lui, les copains rient "Martin va choper un mec". On exprime si peu ses sentiments ici...
J'ai dormi sans doute bien plus souvent avec mon arme que contre lui. Pourtant, parfois, quand la fatigue m'écrase, c'est son visage qui me vient a l'esprit. C'est étrange mais ça me donne la force de continuer.
Alors je cours jusqu'à oublier, et je m'entraîne a monter mes cordes bras seuls jusqu'à ce que la nuit tombe, et je marche, sac sur le dos, des jours durant sans jamais faiblir.

Brest. C'est un samedi. Il fait doux. On marche, tous les deux, côte à côte. Dans quelques semaines, je partirais en opération extérieure pour la première fois. Malgré l'entraînement, j'appréhende, et il le sait.
On s'assoit sans vraiment se regarder. C'est un timide, il n'aime pas trop les marques d'affections quand les gens sont autour de nous, mais je prend sa main quand même. Notre silence remplit le ciel. Et mon coeur bat. Fort.

J'ai vécu l'action, déjà. Lors d'un stage d'alpinisme militaire, j'ai compris le prix de l'effort. Après plusieurs jours de survie en Guyane, dans la forêt Amazonienne, j'ai senti la signification du mot faim. En sautant en parachute pour la première fois, j'ai expérimenté la peur. J'ai connu la fatigue pendant un stage commando, il y a tout juste quelques mois. Et ressentir tout cela faisait de moi un Homme, dans le sens le plus grand et le plus pur du mot. Parce qu'on ne peut être un être humain a part entière si on n'expérimente pas toute la palette d'émotions et de sensations que notre corps nous offre. J'ai marché des nuits entières quand le monde dormait, et la nuit nous appartenait.

Brest. C'est un samedi. Il fait doux. Bientôt je partirais. Alors je pose enfin la question qui me taraude depuis si longtemps...
"Est-ce que tu m'attendras?"
Les vagues face a nous s'écrasent sur la plage dans un grondement rauque, éclaboussant le sable d'écume blanche et mousseuse. Les cris stridents des mouettes brisent le silence, et le gris du ciel s'étiole en stratus pâles.
"Bien sur que je t'attendrais. Je t'aime plus que tout au monde ma belle."

Et sur ce banc public face a la mer, il embrassa Alice la petite Saint-Cyrienne. Le lieutenant Martin. Doux samedi...
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