Douce nuit

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Iséroise d'adoption, j'ai voulu me rapprocher de la montagne qui reste encore pour moi un espace de liberté, de vie sauvage à apprivoiser. La poésie s'en rapproche, un territoire à explore  [+]

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La nuit était tombée doucement sur cette journée de février baignée de soleil, et maintenant la lune ronde et pleine éclairait la plaine d'altitude recouverte de neige. Je m'étais garée au point coté 1138 sur la carte, j'avais pris mes raquettes, mon duvet, la fiole de rhum arrangé qui ne me quittait pas et je partais marcher sous la lune, le temps d'une soirée, dormir à la cabane que je trouverais après quelques heures de marche.

Sur le sol, la neige avait vieilli, elle craquait sous mes pas. J'avais d'abord emprunté une large route forestière, qui m'avait menée à une clairière où la neige encore fraîche, scintillait. Une fine couche saupoudrait les reliefs, adoucissait les pentes, éparpillait ses cristaux en éclats de lumière. Et je gravissais ces pentes, attentive aux échos d'une nature qui se faisait discrète, je n'entendais que mon souffle régulier et les aboiements lointains des chiens des hameaux endormis.

Je remontais à présent une combe creusée dans le sillon d'une forêt de pins, une forêt dense et sombre, où les rayons de lune peinaient à se frayer un chemin. Au creux de ces bois qui devaient regorger de vie, l'étrange silence devenait pesant, et je hâtais le pas, jusqu'à l'essoufflement.

Enfin, j'atteignais le bord de la falaise et ses flancs érodés. En contrebas, la vallée disparaissait sous une brume épaisse dont les bras s'accrochaient aux flancs de la montagne. Et dans le ciel, des nuages épars s'aggloméraient.

Des traces gelées m'indiquaient clairement le sentier du refuge niché au bord de la falaise, en bordure de forêt. Je pressais encore le pas. Enfin, j'apercevais la cabane. Elle était plongée dans la nuit, sans lueur aux fenêtres et sans fumée, je serais la seule occupante du lieu ce soir, et je me laisserais bercer par la chaleur du poêle, une fois que je l'aurais ravivé.

Comme une enfant qui découvre un trésor, j'ouvrais la porte de l'abri. Fraîchement rénové, le cabanon sentait bon le bois neuf, au centre, un large poêle avait été installé. Je m'approchais de l'âtre, des braises encore chaudes rougissaient. Sur la table, une assiette contenant les restes d'un repas était éclairée par une bougie en fin de vie. Il n'y avait pas de sac. J'en conclus que la personne qui avait dîné là était partie et je m'agaçais de sa négligence, cette flamme qui allait attaquer la table, et cette assiette délaissée.

J'éteignis la bougie, je pris l'assiette pour la gratter dans la neige, et je fermai avec soin la porte du refuge après avoir récupéré la scie, déposée dans l'entrée, qui me permettrait d'aller grappiller du bois mort et suffisamment sec pour ranimer le feu. Le cabanon était accolé à la forêt. En quinze minutes, j'avais trouvé assez de branches pour une très longue veillée.

Et la nuit allait être longue, les nuages finissaient de manger les dernières étoiles. C'est à peine si je pouvais à présent reconnaître les formes du refuge dans l'obscurité. Une sourde angoisse commençait de m'étreindre tandis que la froideur me gagnait.

À tâtons, je retrouvais l'entrée. Mais quand j'ouvris la porte, je fus saisie par la vague de chaleur qui émanait de l'intérieur. Dans l'âtre, le feu crépitait. Sur la table, déposées sur les bat-flanc aussi, des dizaines de bougies éclairaient le refuge hexagonal de mille étincelles. Chaque recoin était visible, il n'y avait personne. Absolument personne. À part ces mille éclairs de lumière.

Je fermai la porte avec fracas. La nuit était redevenue sereine. L'obscurité était totale. J'étais plongée dans un noir d'encre. Plus la moindre lueur aux fenêtres, juste la morne froideur hivernale.
Je venais de rêver, un de ces rêves fugaces qui vous attrapent, et qui vous abandonnent aussitôt les yeux rouverts.

Je n'allais pas attendre, il ne fallait pas hésiter. Je devais ouvrir cette porte à nouveau et je devais le faire tout de suite. C'est donc ce que je fis. J'ouvris la porte en la poussant violemment avec le pied.
Et je fus suffoquée, traversée par un souffle brûlant qui émanait du poêle, et qui déversait des bourrasques ardentes. Les bougies étaient partout, elles jonchaient le sol, coulaient sur la table, les murs.... Des yeux se dessinaient dans leurs flammes. J'entendais des rires bruyants, des voix d'hommes qui trinquent, qui chantent, et ces rires qui emplissent la pièce et débordent au-dehors.
Et je sentis cette main qui agrippait la mienne avec force, qui me poussait vers l'intérieur.

Je me mis à courir, le plus vite, le plus loin, je ne sentais plus mes jambes, je courais, jusqu'à ne plus rien ressentir que le souffle de l'air dans ma chute. Juste sentir une fraction de seconde le fracas de mes os sur la roche.

Aux abords de la cabane, la nuit était redevenue sereine. Plus de bruit, plus de chaleur. Sur le livre d'or est écrit " Ce refuge a été construit sur les cendres du premier refuge du même nom détruit par un feu accidentel alors qu'une vingtaine de randonneurs y passaient la nuit."

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Françoise Desvigne · il y a
Très belle histoire joliment racontée !
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Felix Culpa · il y a
Les âmes en errance livrent leurs derniers secrets. Mes voix pour ce récit palpitant.
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Chateaubriante · il y a
une course en raquettes et la joie anticipée d'atteindre ce refuge, cet abri pour passer une nuit éclairée par une douce lune
las, la paix et la chaleur ont laissé place à des âmes errantes et maléfiques en ce lieu devenu cauchemardesque
le même sort est réservé à tous les randonneurs qui s'y rendent et qui laissent une assiette sur la table...

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Céline Dormoy · il y a
Merci pour votre message Chateaubriante !
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Cristo · il y a
Une histoire étrange mais qui est en accord avec les légendes ou les théories 'médiumniques' sur les morts violentes : les esprits des morts n'ont pas pas le temps de partir et restent sur les lieux du martyr des corps.
mes 5 voix
ma cavale sur la mort : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Céline Dormoy · il y a
Merci pour votre commentaire Cristo ! Dans la" vraie vie", je préfère penser que l'âme s'est depuis longtemps envolée...
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Patrick Peronne · il y a
Histoire étrange, bien maîtrisée. Belle écriture et parfait respect du thème *****
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Céline Dormoy · il y a
Merci Patrick !
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Doria Lescure · il y a
voilà un cadre déjà en soi, bien effrayant, si en plus le refuge est hanté... ce récit est bien construit , dans une progression qui fait monter l'angoisse du personnage. Pour ce frissonnant moment de lecture, voici mes voix.
je me suis également essayée à cet exercice et vous êtes la bienvenue sur mes lignes.
sen soi

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Céline Dormoy · il y a
Merci Doria !
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Yves Le Gouelan · il y a
Je reste persuadé qu'il y a des fractures dans le temps, que le passé se mélange au présent. C'est la confirmation dans cette histoire étrange.
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Céline Dormoy · il y a
Merci pour votre analyse, ce n'était pas la volonté initiale mais c'est une piste intéressante, je ne sais plus vers quel temps tanguer !
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JACB · il y a
Une histoire dans le thème à la porte d'un "refuge"... enfin, façon de parler ! Dans la chronologie de l'histoire y'a des plus-que parfait pas employés où il faudrait et puis y'aurait des passés simples qui seraient bienvenus, ce qui fait que je me suis un peu perdue Céline. Mais quand on cavale on perd parfois le nord, c'est le charme de ce concours. Rien de mieux qu'une nuit à la belle étoile! Bonne chance à vous!
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Céline Dormoy · il y a
Merci pour votre passage et pour vos retours, il y aura peut-être moyen de reprendre le texte à l'issue des sélections ? Belle soirée !
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JACB · il y a
sans aucun doute Céline.
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Sandrine Michel · il y a
J'aime l'étrangeté, le mystère de ce récit agréable à lire
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Céline Dormoy · il y a
Merci Sandrine !
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Isabelle Lambin · il y a
Un récit captivant, étrange et bien écrit
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Céline Dormoy · il y a
Merci Isabelle !