3
min

Des animaux et des hommes : même combat !

367 lectures

446

FINALISTE
Sélection Public

Fin de soirée chez des copains. Bien arrosée. Trop arrosée. Beaucoup de bière. Retour vers mon chez-moi : un petit studio d’étudiant dans le quartier du campus. Il est beau, le campus de Grenoble : des bâtiments disséminés au milieu des pelouses et des arbres, des oiseaux, des écureuils qui escaladent gracieusement les grands arbres, des lapins qui détalent, des parterres qui se couvrent de violettes et de primevères au printemps... Mais pour le moment, au fil des rues qui traversent le domaine universitaire, je suis accroché au volant de ma voiture, attentif à garder le contrôle malgré mon état que je suppose n’être pas tout à fait adapté à la conduite. Vu l’heure tardive, il n’y a personne, au moins je ne risque pas de renverser un passant trop pressé de traverser.

Soudain, un choc, la voiture stoppée net ! J’ai juste aperçu une masse sombre se jeter devant mes roues. Pas le temps de freiner ni de dévier ma trajectoire. Une panique affreuse me tord les boyaux et mon esprit encore engourdi il y a un instant se met à fonctionner à toute vitesse. J’ai accroché un piéton. Pas un adulte, sinon je l’aurais vu, je ne suis quand même pas bourré à ce point ! Déduction logique, c’est un enfant. J’ai écrasé un enfant, l’horreur suprême. Mais qu’est-ce qu’il faisait là, en pleine nuit au milieu des facs et des labos de recherche ?

Toutes ces pensées s’affolent dans ma tête en quelques secondes, le temps que j’ouvre la portière et que j’aille voir avec angoisse ce qu’il y a devant mon parechoc. Et là, surprise et soulagement : ce n’est pas un enfant, comment ai-je pu imaginer cela, c’est un animal ! Et à mieux y regarder, si tant est que je puisse réellement identifier l’amas noirâtre et sanguinolent qui gît au milieu de la chaussée, c’est une chèvre. Ou plutôt c’était. Car visiblement elle n’a pas survécu au choc. Cette découverte macabre s’ajoute aux bières, pizzas, chips et autres cacahouètes que j’ai avalées pendant toute la soirée. Mon estomac n’y résiste pas, je ne me sens vraiment pas bien. Appuyé au capot de la voiture, j’ai conscience de m’effondrer, glissant lentement mais inexorablement vers le cadavre étalé au sol. Dans un reste de lucidité, je me souviens que depuis quelques temps, il y a des chèvres sur le campus, dans des enclos délimités par des barrières en bois.

C’est alors que je suis brusquement entouré de chèvres, tout le troupeau est là. Il y a un bouc très odorant, et aussi des chevreaux qui sautillent. Ils m’entourent, me reniflent... mais qu’est-ce qu’ils vont me faire ? Ils veulent venger la mort de leur congénère ? Pitié, mesdames les chèvres, je ne lui voulais aucun mal, c’est seulement une erreur de conduite... Puis je vois débarquer des moutons, et quelques vaches brunes aux cornes inquiétantes. Paroxysme de terreur.

Peu à peu je remarque que tous ces animaux ne semblent pas agressifs, après s’être approchés, ils se reculent et font cercle autour de moi. Ils arborent un air grave : c’est un tribunal, ils vont me juger, me condamner et sans aucun doute me piétiner pour me punir d’avoir tué l’un des leurs.

Mais non. L’une des chèvres prend la parole. Dans mon état, je ne m’étonne même pas d’entendre un animal parler.

« Savez-vous, cher Monsieur, tout le mal que vous faites à la nature en général, aux animaux en particulier ? »
« Oui, oui, je sais, j’ai tué, je vous conjure de m’excuser, je ne boirai plus, je ne fumerai plus, je... »
La chèvre m’interrompt sèchement. « Je ne parle même pas de cette malheureuse Biquette que vous venez d’assassiner, je parle de tout le reste »
« Euh... quel reste ? Que voulez-vous dire ? »
« Vous avez entendu parler de la pollution qui ravage l’environnement ? Des pesticides, plastiques, hydrocarbures, produits chimiques en tout genre, qui sont disséminés chaque jour par les hommes et viennent polluer l’air, les nappes phréatiques, les sols, les océans, tous les organismes vivants de la Terre ? Et le changement climatique, ça vous dit quelque chose ?»
« Oui, bien sûr, je sais tout cela, et je n’approuve pas, croyez-moi... »
« Je vous crois. Mais savez-vous aussi que nous, les animaux, sommes sur la sellette ? On nous accuse de contribuer au changement climatique, de polluer les sols avec nos déjections. Êtes-vous au courant que dans les alpages ou sur les coteaux de nos montagnes iséroises, nous participons à l’entretien du paysage ? »
« Euh, oui, peut-être, je n’y ai jamais vraiment réfléchi... »
« Si nous n’étions pas là pour brouter consciencieusement les prairies, pour nettoyer les sous-bois, pour éclaircir les haies, que se passerait-il ?
« Je n’en sais rien... »
« Je vais vous le dire. Les broussailles envahiraient les prés et les forêts se développeraient jusqu’à tout recouvrir : plus de vue dégagée, des forêts impénétrables et des prés couverts d’arbustes épineux, plus personne pour venir habiter dans de tels paysages. Les paysans de montagne – que vous laissez mourir – n’ont plus le temps de tailler les haies, d’entretenir les bois, de cultiver les parcelles les plus pentues. Il n’y a que nous, les bêtes, pour assurer ce travail.
Les énormes élevages industriels dans lesquels les animaux sont parqués comme des machines à produire, sans pouvoir presque bouger, cela, oui, c’est inacceptable. Mais ici, dans les montagnes, nous ne sommes pas malheureux. Et nous avons notre utilité.
Nous pourrions à présent vous écraser, cher Monsieur, vous réduire en bouillie de nos sabots et de nos cornes, mais nous n’en ferons rien. Nous allons pour votre pénitence vous charger d’une mission... pour que Biquette ne soit pas morte pour rien. Faites savoir autour de vous tout ce que vous avez appris ce soir. Faites savoir que la petite paysannerie et que les élevages extensifs bien menés contribuent à la vie des montagnes. Faites savoir aux humains des villes qu’en pensant à nous et à leurs paysans, ils pensent à eux. Faites savoir que les paysages isérois tirent aussi leur beauté et leur attrait de notre présence... »

PRIX

Image de 2019

Thèmes

Image de Très très court
446

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Ah la Chartreuse !!! On vous l'avait bien dit... avec MODERATION
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci Louise. La Chartreuse est sans doute meilleure que la bière, mais plus alcoolisée :)
·
Image de André Page
André Page · il y a
Bravo Françoise, bonne finale :)
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci André !
·
Image de Chantal Caillou
Chantal Caillou · il y a
Ben, et la pauvre chèvre, alors ? Super !
·
Image de Doum
Doum · il y a
Condoléance pour la biquette et bravo au message que ses consoeurs veulent faire passer.
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci !
·
Image de Claire Bouchet
Claire Bouchet · il y a
Bonne finale à vous Françoise !
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci Claire !
·
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Bonne chance pour cette finale
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci Paul !
·
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Bonne finale Françoise
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci Isabelle de votre soutien !
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Bonne chance , Françoise et que la finale vous soit belle.
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci Ginette de votre soutien !
·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
un troupeau à la langue bien pendue
un court
que l'on broute avec plaisir^^+5

·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci Bertrand !
·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
à bientôt^^
·
Image de Sylvie Franceus
Sylvie Franceus · il y a
Ainsi je reviens écouter les biquettes iséroises
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Merci Sylvie de votre passage !
·