Curriculum vitae

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Écrire, pour passer le temps ? J'envoie régulièrement de mes nouvelles à Short-Édition. J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de  [+]

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NOM, prénom : GHÉRARDIN, Lise-Marie.
Date de naissance : 15 août 1970 (36 ans).
Lieu de naissance : Amboise, Indre-et-Loire.
Formation : ingénieure et tailleuse de pierre.
Profession : coloriste performeuse.
Centres d’intérêt : la peinture, la cybernétique.
Expérience :
Septembre 1993 - octobre 1998
Après l’obtention de mon diplôme d’ingénieure, j’ai été embauchée par un « major » du génie civil. Pendant 5 ans, j’ai travaillé au sein de l’équipe de guidage du tunnelier géant qui a foré la galerie de la ligne 14 du métro. Je me suis donnée à fond en pilotant ce lombric géant dans les tréfonds parisiens, et j’ai touché le fond. J’ai sombré dans un « burnout » très sévère. J’étais en état de mort émotionnelle et intellectuelle.
Novembre 1998 - décembre 2000
Je suis venue me ressourcer en contemplant la Loire dans la maison familiale d’Amboise. Tous les jours, je posais mon chevalet sur la terrasse et je peignais l’âme du fleuve. Pour rompre mon isolement, je me suis inscrite à un atelier de sculpture sur pierre. Ce fut le coup de foudre ! J’avais trouvé ma vocation ! Je serai tailleuse de pierre.
Janvier 2001 - février 2004
Après mon CAP, j’ai travaillé pendant 3 ans sur des chantiers de restauration de monuments historiques. C’était très dur, mais, sur les échafaudages, j’étais aux anges et je touchais le ciel.
Mars 2004 - décembre 2005
J’ai été embauchée au Centre National des Monuments Historiques de Blois. Au printemps 2005, j’ai été détachée à l’Institut du Patrimoine Mondial pour une mission de préparation du chantier de restauration de la citadelle sumérienne d’Abu Shorbhan, dans le sud de l’Irak. Il s’agissait de dresser un état des lieux détaillé du monument, après le passage des barbares qui avaient pillé, détruit et piégé tous les sites historiques de la région.
Ce matin-là, sous l’escorte de soldats britanniques, nous explorions la première enceinte de la citadelle. Je me suis approchée d’une façade pour en évaluer l’état. J’ai entendu « STOP ! », puis un petit déclic caractéristique. La mine a explosé sous mes pieds dans un bruit effroyable. Une boule de feu m’a déchiqueté les jambes. J’ai perdu conscience.
J’ai été opérée à l’hôpital militaire de Bassorah, évacuée à l’ambassade de France à Beyrouth, puis rapatriée en France par un vol sanitaire. Je me suis réveillée à l’hôpital d’Instruction des Armées de Clamart.
Le médecin général Léonard, chef du service de chirurgie reconstructrice, est entré dans ma chambre, m’a saluée, et s’est approché de mon lit. Il m’a confirmé que j’avais été amputée de la jambe droite, que j’avais encore des morceaux de jambe gauche, qu’il envisageait de me greffer une prothèse de jambe bionique à droite et de reconstruire ma jambe gauche pour l’équiper d’un exosquelette. Je me suis tassée dans mon lit, comme si la mine me ratatinait une deuxième fois !
Et ce n’était pas tout ! Pour que je sois un jour capable de faire fonctionner et de coordonner mes « jambes », il était nécessaire d’implanter un microprocesseur relié à mes neurones dans ma boite crânienne. Ça m’a fait l’effet d’une décharge électrique. J’ai réfléchi très vite, comme au temps du tunnelier. C’était la seule solution pour pouvoir marcher. J’ai dit que j’étais volontaire pour cette opération très risquée et j’ai pleuré, pendant plusieurs jours, avant de me ressaisir.
Quelques semaines plus tard, je me suis réveillée avec une jambe droite toute neuve, une jambe gauche reconstruite et une puce électronique fichée dans le crâne. L’exosquelette gauche était posé à côté de mon lit.
Durant les six mois qui ont suivi, après plusieurs passages sur le billard, mon équilibre statique était devenu correct, mais mon équilibre dynamique restait des plus précaires. Léonard - je l’appelais Léonard car il m’appelait Ghérardin - décida de me renvoyer à la maison, pour que j’apprenne à me « démerder toute seule » !
De retour à Amboise, j’ai parié un carton de Pouilly-Fumé grand cru avec mes frères que je serais capable de descendre au bord de la Loire avant Noël. J’étais freinée par le paramétrage de ma quincaillerie prothétique. La transmission des flux d’information était trop lente. Il aurait fallu pouvoir régler en continu les paramètres du processeur. Devant mon insistance, Léonard me fit livrer par estafette l’application de pilotage du processeur sur une clé USB sécurisée. Je m’empressais de l’installer sur mon ordinateur.
Par une belle nuit d’insomnie, j’ai ressorti mon chevalet, mes toiles et mes pinceaux. Je peignais des tableaux abstraits avec des couleurs vives, mais très vite je me suis heurtée à de sérieux obstacles : je ne supportais plus les émanations de térébenthine et je ne pouvais pas rester assise ni debout plus de quelques minutes devant mon chevalet. Il fallait trouver une autre solution. Avec mes indemnités d’assurance, je me suis offert le meilleur ordinateur graphique du moment avec une application de peinture numérique ainsi qu’une table traçante couleur !
La veille de Noël 2005, devant mes frères ébahis, j’ai réussi à descendre sans aucune aide sur la rive de la Loire. Une dégustation de Pouilly Fumé grand cru « Montée du Calvaire » m’attendait au retour.
Quelques jours plus tard, en travaillant sur un triptyque numérique intitulé « Abu Shorbhan », j’ai ressenti des milliers de piqûres d’aiguilles dans les jambes. C’était insupportable ! J’ai bidouillé dans l’application du processeur pour régler les paramètres en Bluetooth et faire cesser ces fourmillements, avant de replonger dans le tableau.
Un phénomène étrange se produisit la nuit suivante. Le triptyque flottait dans l’espace devant moi. Je pouvais l’admirer en vision panoramique sous tous les angles ou bien zoomer sur tel ou tel détail. La netteté était absolue, les couleurs avaient une intensité incroyable, avec un contraste et un rendu sans pareil.
Le lendemain matin, j’ai repéré un lien de téléchargement entre le triptyque numérique et l’application du processeur. Le fichier s’était chargé dans l’application, puis avait migré dans mon cerveau via le processeur ! Le tableau m’était directement accessible mentalement ! Après moult essais infructueux, je suis arrivée à télécharger un autre tableau numérique dans mon crâne.
Depuis janvier 2006
J’ai changé de méthode. Bien calée dans un fauteuil de relaxation, ordinateur en Bluetooth, je me suis exercée à la contemplation et à la manipulation des peintures numériques. Au bout de quelques semaines, j’arrivais à les télécharger mentalement.
Léonard se montra très intéressé. Il me convoqua dans son service. La tête bardée de capteurs connectés à de gros ordinateurs avec des écrans haute définition, je me branchais très vite sur les peintures numériques. Les militaires engrangeaient force mesures. Soudain j’ai ressenti un grand vide. Une sorte de vortex absorbait mon énergie mentale. Puis, je vis apparaître des aplats de couleur aux contours changeants. Je pouvais les modifier, les déplacer, les assembler à l’infini. Je pouvais générer une plage bleu outremer, redessiner une perspective, tracer un grand oblique rouge sang, bref, j’étais capable de peindre mentalement !
Les séances suivantes permirent à Léonard de faire un pas de géant dans ses recherches. Elles me permirent de devenir une peintre numérique renommée, la seule personne au monde capable de générer des tableaux sur un ordinateur directement à partir de son cerveau.
Le 15 août 2006 à 21h30, jour et heure de mon 36ème anniversaire, je connus mon heure de gloire !
Vêtue d’une ample tunique blanche, assise sur une scène au centre de la cour du château royal de Blois au milieu d’une foule dense et impatiente, entourée par un ensemble vocal interprétant des pièces de la renaissance, je me plongeais dans un état de rêverie picturale.
Je rêvais de peinture, je peignais en rêve, et mes peintures-rêves étaient transformées instantanément, par une batterie d’ordinateurs, en fresques numériques géantes projetées sur les façades du château.
Ce fut une magnifique soirée, l’apogée de ma renaissance !
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Image de Bruno Chamard
Bruno Chamard · il y a
Eh bien, quel tourbillon ! Vous m'avez embarqué dans ce CV !
Image de Jean Pierre SIMONET
Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci. Un étonnant parcours de vie en effet.