Coups de semonce

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Je ne compte plus mes textes refusés ces derniers mois Après cinq ans de présence ici, j'ai dû régresser au lieu de progresser OK... donc STOP  [+]

Image de Été 2020

Cette nuit-là, Georges Caprant, qui s’était endormi comme une masse à la suite d’un dîner copieusement arrosé, fut réveillé aux alentours de trois heures par de grands coups frappés à sa porte. Intrigué par ces bruits insolites, il se leva, s’empara de son fusil de chasse et descendit l’escalier d’un pas prudent, pris de tremblements dus à la fraîcheur des marches de pierre sous ses pieds nus, mais aussi à la frayeur qui le saisissait. La maison de maître qu’il habitait seul était une demeure isolée en pleine campagne, entourée de champs et adjacente à une forêt. Qui pouvait bien frapper à sa porte à une heure pareille ?
Caprant se dirigea à pas de loup vers une fenêtre du rez-de-chaussée d’où il pourrait jeter un coup d’œil au-dehors sans être aperçu. Il ne vit qu’un épais brouillard enveloppant les arbres de la cour sur lesquels la lune presque pleine répandait une faible lumière pâle. Après les séries de coups qui l’avaient tiré de son sommeil, le silence régnait, il n’y avait plus aucun bruit. Pendant un long moment, Georges resta dans l’entrée, immobile, avant d’avoir enfin le courage d’aller ouvrir la porte. Il n’y avait personne devant chez lui. Il alla chercher une lampe torche et s’aventura prudemment dans la cour. Saisi par le froid glacial de novembre qui faisait redoubler ses tremblements, il balaya d’un faisceau lumineux les alentours de gauche à droite, mais ne vit rien aussi loin que portait son regard.
Frigorifié, il rentra, referma la porte et remonta dans sa chambre, soucieux, et après avoir fait tourner dans sa tête tout un manège de questions angoissantes, parvint à se rendormir assez vite car sa fatigue était plus forte que ses inquiétudes.
Le lendemain matin, il se leva tard et vaqua à ses occupations de retraité, oubliant presque l’incident de la nuit grâce à ses lectures, la télévision et sa partie de bridge hebdomadaire avec ses amis, auxquels il ne pensa même pas à raconter l’épisode nocturne.
Lorsqu’il alla se coucher, il repensa à l’incident et plaça son fusil et la lampe torche à portée de main sur sa table de chevet. La nuit était claire, à la différence de la veille. Il n’y avait pas de brouillard et la pleine lune illuminait les arbres et les champs, ce qui le rassura.
Hélas, Caprant n’allait pas comme il l’espérait passer une nuit sereine : il fut à nouveau réveillé en sursaut par les mêmes coups. On cognait à la porte, de la même manière insistante. Comme il avait pris soin de ne pas fermer ses volets, il se dirigea vers la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur la cour. Cette fois, il vit quelque chose bouger : une ombre pas très nette se projetait sur les graviers. Observant la forme mouvante, Caprant crut distinguer le haut d’une silhouette, avec une tête cornue. Terrifié, il s’empara de son fusil, ouvrit grand la fenêtre et le mit en joue, prêt à faire feu sans sommation sur cette créature des ténèbres. Mais à nouveau, tout était redevenu calme et silencieux. Caprant referma la fenêtre, haletant. Il n’avait jamais cru au diable, mais ce qu’il venait d’entr’apercevoir correspondait à la représentation qu’on se fait de Satan ou d’un démon. Il avait beau se dire qu’il avait sans doute mal vu ou avait halluciné la scène, la répétition de ce mystérieux tapage nocturne était troublante. En proie à l’angoisse et à son imagination qui l’emportait dans des sabbats et des messes noires, des maléfices et des mauvais sorts, il eut beaucoup de mal à se rendormir.
Le jour suivant, il ne parvint pas à se distraire de cet épisode terrifiant. Il ne vit personne, ne sortit pas de chez lui. Cette ombre lui revenait sans cesse en mémoire, le hantait comme une noire menace. Il chercha une bible, un crucifix, un chapelet, tout ce qui pourrait s’avérer aussi utile qu’un fusil pour se défendre contre un démon ou le diable lui-même. Tout un arsenal qu’il aurait à sa disposition au cas où la créature se manifesterait à nouveau au cœur des ténèbres.
La nuit tombée, la gorge serrée, il ne monta pas dans sa chambre, mais s’assit au salon dans un fauteuil confortable, bien décidé à veiller sans allumer aucune lumière. La pendule égrainait les heures. À minuit tout était calme. À une heure aussi. Mais avant que la pendule ne sonne deux heures, des coups à la porte le firent tressaillir. C’était la créature, qui martelait avec encore plus de rage. Épouvanté, Caprant se saisit de son fusil et se leva, tremblant de peur, le cœur battant. Il allait ouvrir la porte et tirer, s’il en avait la force, pour sauver sa peau. Une deuxième série de coups retentissait dans l’entrée. Il prit une grande inspiration et ouvrit la porte. Face à lui se dressait un corps hideux, inhumain, à la tête cornue, se détachant dans la lueur pâle de la lune. Le coup de feu partit. Dans un gémissement, la créature se renversa et tomba à terre.
Affolé, Caprant alluma la lumière de l’entrée, prit sa lampe torche et se précipita pour voir à quoi ressemblait la créature qu’il avait abattue. C’était un quadrupède au poil noir, avec de grandes cornes et une longue barbiche. Un bouc de grande taille, presque un mètre au garrot. L’animal devait s’être échappé de son enclos quelques jours auparavant. Le diable était un bouc en fuite qui exerçait ses cornes contre sa porte en pleine nuit.
Le propriétaire du bouc fut retrouvé : c’était un fermier habitant à moins d’un kilomètre de chez Caprant. Ce dernier, n’ayant pas trouvé de meilleur alibi que sa peur du diable, fut condamné à payer une amende et, attristé d’avoir abattu l’animal, se jura de ne plus jamais se servir de son fusil de chasse. Accessoirement, il fit installer un visiophone à l’entrée de sa demeure.

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jc jr · il y a
La nuit, le brouillard, l'isolement et ne pas savoir, c'est diablement angoissant ! Mais on ne chasse pas le diable à coup de fusil. Les prochaines nuits seront terribles avec ou sans barbecue. Allez, venez me voir dans mon échoppe, pendant qu'il ne vous est encore rien arrivé... JC
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Bruno Teyrac · il y a
Le bonhomme s'est emmêlé les pinceaux, le fusil et le goupillon... Merci pour votre lecture et votre appréciation !
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Lange Rostre · il y a
Quelle belle intrigue !.... Bon, le bouc il l'a un peu cherché aussi !...
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Bruno Teyrac · il y a
Oui, le bouc était mal élevé... Merci beaucoup !
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Rupello O · il y a
Le diable est souvent tragi-comique !
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Bruno Teyrac · il y a
Oui, c'est en effet le ton que je voulais donner à ce récit. Merci Rupello !
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Atoutva · il y a
La solitude, l'isolement, la nuit, de bons ingrédients pour faire monter la peur.
Dommage pour le bouc !

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Bruno Teyrac · il y a
La misère du bouc, c'est d'être un bouc émissaire... Je vous remercie pour votre lecture et votre commentaire, Atoutva.
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Joëlle Brethes · il y a
Quel suspense !
Je suppose que Georges va au moins faire un barbecue avec cette malheureuse bête qui aurait pu aller faire ses corne ailleurs ! Quant au propriétaire... n'y a-t-il pas une loi sur la divagation des animaux et les accidents qu'ils pourraient occasionner à cette occasion ?...

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Bruno Teyrac · il y a
Vous avez raison, c'est le proprio qu'il faudrait fusiller ! Par contre, pour le barbecue... à moins que Georges essaye le cannibalisme ? Tiens, voilà une autre version possible de l'histoire, je vais y réfléchir ;-) MERCI Joëlle !
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Zutalor! · il y a
Nicole
Nicole
Nicole
On veut le retour de :
Nicole
Nicole
Nicole !
L'Esteyrolles à Beauvau
Le Jojo au poteau !

(Non mais...) ;o)

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Bruno Teyrac · il y a
Elle y a cru et puis au dernier moment... Eric. Laissons-lui le temps d'oublier sa déception, elle reviendra. "Nicole, laisse tes rôles et reprend tes grolles de lieutenant, lui ai-je dis. Tu garderas les seaux plus tard."
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Zutalor! · il y a
Garder les seaux... Naaaan, Nicole, malgré juillet, a mieux à faire, exploiter bien plus ses capacités, il faut que tu la nommes ministre de l'Intérieur et de l'habillement public sécurisé !
Pense-z'y stp !

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Bruno Teyrac · il y a
OOOOKéééé ! Je vais z'y penser, promisse :-)
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Fred Panassac · il y a
Histoire bien écrite qui installe bien l’angoisse. Mais c’est dommage que cela se termine prosaïquement par une amende et l’installation d’un visiophone. Je suis un peu frustrée par la fin, comme dans beaucoup de textes à chute à base d’animaux. Je me suis bien fait peur quand même !
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Bruno Teyrac · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire, Fred ! Je comprends votre critique, mais mon intention était bien ce retour à la réalité prosaïque à la fin du récit pour montrer par contraste tout le ridicule du personnage (je me fais l'avocat du diable ;-)
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jusyfa *** Julien · il y a
Une écriture parfaite qui m'a embarqué dans l'histoire d'un bout à l'autre, excellent Bruno !
Julien.

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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup, Julien, ça fait plaisir !
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Ikouk OL · il y a
C'était donc le bouc Commissaire!
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je vous invite à lire La chartreuse sur mon profil
(https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chartreuse)

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Bruno Teyrac · il y a
Oui, c'était le bouc, et misère ! Merci Ikouk OL et à bientôt.
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Randolph · il y a
Le nom de mon village commence par Bouc...ses habitants se nomment les Boucains (réel). Et moi, il m'arrive courir de nuit en colline...heureusement avec une frontale ! Fais gaffe, quand-même !
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Bruno Teyrac · il y a
Ça alors, c'est amusant. Vivre parmi les Boucains... un rêve de libraire ! Joggeur nocturne, méfie-toi des bouc-garous qui rôdent les nuits de pleine lune.
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Randolph · il y a
Même pas peur ! J'ai mon appareil photo pour me défendre ! (super, les photos de lune !)

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