Confession d'une gueule cassée

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écrivain du dimanche. Auteur d'un roman historique "les fables de Cambyse", racontant l'histoire d'un médecin au temps de la conquête de l’Égypte par les Perses. En 2018, parution de "Le  [+]

Image de Hiver 2020

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Je m’étais pourtant juré de ne tuer personne durant cette guerre… Engagement qui n’a pas été simple à respecter, et encore moins aujourd’hui qu’hier. Les premiers temps, je corrigeais systématiquement la hausse pour ne blesser personne. Mon ami Senneterre partageait cette vision des choses. Nous avions été incorporés ensemble au printemps 1915, et nous nous étions tout de suite reconnus. Les deux inséparables discutant durant des heures d’art et de littérature, c’était nous. Il avait un faible pour Vélasquez et l’école espagnole, tandis que je me sentais davantage touché par le côté intimiste des maitres hollandais. Nous commentions des nuits entières les articles d’Élie Faure parus dans l’Aurore et les prises de position de Salomon Reinach dans son Apollo, que nous possédions bien sûr tous les deux.

Et puis il a été tué à l’aube par un éclat d’obus. Je suis resté hébété des jours et des jours, errant sans but de tranchée en tranchée, comme un mort-vivant. Je n’avais plus personne à qui parler, avec qui partager mes émotions. C’est mon instinct de survie, et lui seul, qui m’a dicté d’absorber les rations infectes que l’on nous distribuait épisodiquement, ou de me recroqueviller au fond de la tranchée quand l’orage d’acier grondait sur la plaine. J’obéissais aux ordres, je tirais quand on me l’ordonnait, sans état d’âme, sur un ennemi invisible. Si j’ai touché quelqu’un, j’en suis désolé, bien que cela me paraisse rétrospectivement peu probable. L’envie de tuer m’a cependant chatouillé, une ou deux fois, et toujours au sein de nos propres rangs. Pas tant le pauvre type, troufion de base, qui me volait ma ration et ma maigre solde, que le gradé imbécile qui nous faisait charger à découvert des lignes ennemies puissamment défendues. J’assume mes propos et ne reviendrai pas là-dessus.

Ce qui devait arriver arriva. Je ne suis pas mort, mais j’ai été sérieusement blessé à la tête : « embarrure de l’os frontal, orbite gauche explosée en une multitude d’esquilles osseuses avec section nette du nerf otique et plaies cornéennes transfixiantes ». Ce que je vous lis là, c’est mon compte-rendu d’admission à l’hôpital militaire. Traduction : gueule cassée.
J’ai été bien traité, rien à dire là-dessus, si l’on veut bien jeter un voile pudique sur les anesthésies insuffisantes, laissant les chairs à vif durant les interventions, ou au contraire surdosées, à l’éther, vous rendant malade à crever, quand le chloroforme venait à manquer…

À mon arrivée dans le service de traumatologie, il n’était pas du tout sûr que j’en réchappe. Le lit à ma droite était occupé par un polytraumatisé qui devait décéder dans la nuit. À ma gauche reposait un blessé léger qui supporta sans se plaindre mes délires des premiers jours. Qu’ai-je bien pu raconter ? Des épisodes de mon enfance ? Des rêves érotiques provoqués par les drogues qu’on m’administrait ? Je pensais très fort à mes parents et surtout à ma chérie, à la vie douillette que j’avais vécue avant la mobilisation…
Cet homme s’appelait Leroy, il habitait également Paris, à quelques rues de chez moi. Nous avions échangé nos adresses. Il m’avait promis de prévenir ma femme si je devais y rester, et j’avais fait de même pour lui, bien que les probabilités de survie penchassent bien davantage pour la sienne.
Sans surprise, il fut libéré au bout de quelques semaines, alors que je devais végéter sur place encore de longs mois au cours desquels je subis de multiples opérations censées me redonner un semblant de dignité, sinon une apparence conforme aux impératifs de la vie en société.

Jugé « consolidé », je fus renvoyé dans mes foyers. Plus précisément, on me mit dehors de l’hôpital de Bar-le-Duc avec mon paquetage, mon livret militaire, et un billet de train pour Paris. Je rejoignis la capitale dans un état d’esprit difficile à imaginer pour quelqu’un qui n’a pas vécu la guerre : un mélange d’espoir et d’inquiétude, un sentiment auquel se mêlait également de la honte, honte pour mon aspect physique que j’imaginais repoussant. J’avais une place près de la fenêtre, et je fis tout le voyage tête tournée vers l’extérieur, de peur d’être dévisagé.
La suite, vous la devinez sans doute, elle a été vécue par des centaines, voire des milliers de soldats de retour du front qui ont partagé mon infortune. Je n’avais prévenu personne. Encore une erreur de ma part. Voulais-je faire « une surprise » à mes proches ? Où étais-je encore sous la coupe de ce sentiment de honte d’être revenu vivant et défiguré ?

Leroy m’avait précédé. Il n’avait pas de décès à annoncer, mais il m’avait certainement entendu célébrer les mérites de ma chérie au cours de mon délire. Je l’ai trouvé au lit avec elle dans une attitude ne laissant nulle place au doute. Je pense qu’il a été mon premier mort. J’écris tout ceci de ma cellule en attendant mon procès. Mon avocat m’a dit que l’on était relativement indulgent avec les héroïques soldats de Verdun.

Je lui fais confiance, mais, au fond, cela m’est bien égal.

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