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Comment aligner les planètes

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88 voix

En compétition

Il coupait des plantes toute la journée. Des plantes, des fleurs, des buissons. En rond, en triangle, en renard. Il savait tailler n'importe quoi dans les buissons, il les faisait devenir ce qu'il voulait. Mais ce qu'il préférait, lui, c'étaient les maisons. Toutes les maisons où il travaillait. Toujours grandes, toujours luxueuses, toujours majestueuses. Il les regardait, les admirait, de loin. Jamais de prés.
Il ne parlait presque pas, n'avait rien à raconter à part la forme qu'il avait donnée aux buissons de la veille. Il n'était pas intéressant. Il n'était pas intelligent. Il coupait justes les plantes.

Lorsqu'il se réveilla, ce matin-là, il se sentit différent. Il n'y avait aucune raison. C'était la même journée que des centaines d'autres. Le même appartement, la même tasse de café, et la même tenue de travail. Tout demeurait absolument identique à la journée d'hier. Pourtant, il se sentait différent.

Il monta dans sa voiture, et conduisit jusqu'à la demeure de ses patrons. Il se gara, descendit, et marcha jusqu'à l'abri de jardin. Il prit ses outils, et commença son travail. Ses patrons n'étaient pas chez eux lorsqu'il travaillait, comme la plupart des propriétaires.
Il tailla les buissons, bien évidemment. Arrosa la pelouse, les fleurs de la terrasse, et les arbres fruitiers du verger. Il nettoya même la piscine.

C'est exactement à ce moment là, quand il a parfaitement accompli toutes ses tâches, qu'il se permet d'admirer les maisons.
Il se posta pile en face de l'immense villa, et il regarda, toujours de loin. Mais aujourd'hui, pour une raison inconnue, il fut pris d'une irrésistible envie d'entrer. De franchir l’impressionnante porte, et de respirer l'air qui se trouvait à l'intérieur des murs. De loin, il s'avança. Un peu plus près. Plus près. À mi-chemin. Tout près. Encore plus près. Jusqu'à poser ses doigts sur la poignée, les serrer, et pousser, sans bouger. La porte s'ouvrit, et claqua contre le mur. Il s'étonna qu'elle ne soit pas verrouillée, et il prit ça comme une preuve de confiance de la part des propriétaires. Il se sentit flatté, et ressentit comme une sorte de familiarité avec eux.

Il voyait l'intérieur. Les tentures qui garnissaient les murs, le lustre en cristal, les rideaux de soie, tout juste ébranlés par le léger courant d'air. Il fut pris d'un sentiment qu'il ne pouvait nommer. Il visita toute la maison, pièce par pièce. Il touchait chaque objet, d'un geste doux, délicat, d'une caresse, presque, une prière. Il osait à peine respirer, et la tête lui tournait. Il eut ce qu'il avait, sur le moment, considéré comme une idée. Il se rendit tout d'abord dans la chambre principale. Elle était vaste, lumineuse, et décorée avec goût, dans les tons bleu roi. Il s'approcha du lit, le regarda, puis le défait. Il plia les draps, les empila sur la commode. Il enleva leur taie aux oreillers, les plia, les empila sur la commode. Il s'approcha de la fenêtre, décrocha les rideaux, les plia, les empila sur la commode. Il regarda ensuite les murs. De chaque côté du lit se trouvait un tableau. Il n'y connaissait rien en peinture, mais ceux-là lui paraissaient précieux. Il les décrocha, délicatement, ne voulant rien abîmer, et les posa contre la porte. Il retira ensuite chaque cadres du mur, débrancha chaque lampe. Il attrapa tout les petits objets décoratifs, probablement disposés de façon précise et étudiée par la maîtresse des lieux. Il les rassembla tous devant la porte, à côté des tableaux. Il prit un instant pour observer cet amas de biens, qui lui semblait presque être son trésor. Puis il descendit tout ceci dans le salon.

Il entreprit le même schéma, pièce par pièce, les déshabillant, les laissant chacune nue. Et après avoir dépouillé les innombrables pièces de la maison, avoir entreposé chaque objet qu'il lui était possible de transporter, dans le salon, il s'assit, et regarda. Mais subitement, un énorme sentiment de gêne l'envahit, dans les poumons, le cœur et l'estomac. Tout en lui se retournait, tout se serrait, tout s'écrasait. Il sentait son cerveau cogner contre les parois de son crâne à chaque clignement d’œil. Il entendait son sang glisser dans ses veines à chaque inspiration. Il ressentait sa peau crisser à chaque mouvement. Un sentiment qui lui parut insurmontable. Et soudain, lui vint la solution.
Il commença par trier les objets, selon leur genre, leur taille, leur couleur. Il prenait soin de les aligner parfaitement, sur le sol, en rangées, selon la seule logique de son esprit. Il effectuait chacun de ses gestes avec assurance, et satisfaction. Il n'hésitait pas. Comme si tout lui paraissait clair. Comme s'il donnait enfin à chaque objet la place dont il était digne.

Pour la première fois de sa vie, il se sentait rempli. Soudainement, et grâce à lui, toutes les choses de l'univers s'étaient alignées, plus rien n'errait sans trouver sa place, plus rien ne divaguait. C'était pour lui un soulagement, un aboutissement, presque, sa destinée. Il avait taillé un nombre incalculable de buissons durant sa vie, mais rien ne lui avait jamais fait ressentir ça. Rien ne lui avait jamais offert la perfection. Il observait, ce qu'il considérait comme son œuvre, fièrement. Comme une impression d'immensité, presque, de divinité.

Il observait encore. De très près, cette fois-ci, de l'intérieur. Là où il n'avait jamais osé aller, là où il n'avait jamais eu le courage de plonger. Cet intérieur, si proche, pourtant, si inaccessible. Cet intérieur, si réel, si concret, pourtant si inavoué.

Après plusieurs minutes, il monta l'escalier, jusqu'au deuxième étage. S'arrêta devant la rambarde, face à l'entrée. L'escalada. Fixa le sol. Respira. Tout naturellement, sauta.

PRIX

Image de Été 2019

En compétition

88 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Image de Alain.Mas
Alain.Mas · il y a
Comme t expliquer aux propriétaires cet alignement des objets . Vous avez trouvé la chute.
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Felix CULPA · il y a
L'infime frontière entre la folie et la réalité sublimée dans un récit d'une grande intensité ! Je vous donnes 4 voix et je vous invite sur mes textes !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/taxi-3
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mineur-la-majeur
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-ciel-se-noie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/clair-de-terre-1

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Samia.mbodong · il y a
Étonnante histoire de folie ou de toc, qui nous prend et que l’on retiendra sûrement.
Comme s’il voulait un instant devenir un de ces riches propriétaire, et encore sait-il lui-même ce qu’il veut à cet instant où il entre dans la maison puis quand il trie les objets ?
Actes dénués de toute logique, peut-être l’amour de l’ordre.
De même que la chute, c’est le cas de le dire, seul lui en connaît la raison.
Bravo et merci je soutiens.

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Julien1965 · il y a
C'est un texte fort qui nous invite à faire un peu de rangement intérieur, en apparence... Bravo à vous pour cette sélection et toutes mes voix. Par ailleurs, je vous invite à rejoindre la Voie N°1, n'hésitez pas à monter dans un train en partance pour le Corne de l'Afrique. Je vous souhaite une belle traversée...
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Jean-Claude Renault · il y a
On aurait pu croire qu'il allait se retrouver dans de beaux draps après les avoir pliés, ou imaginer une syncope suite à la subite crise de maniaquerie d'intérieur, mais tout cela finit en (contre) plongée. Une chute, si je puis dire, inattendue.
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Jarrié · il y a
Vraiment étrange votre nouvelle ! On suit votre personnage pas à pas, écrit très original. mon vote + abonnement (pour la chute.)
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Jcjr · il y a
Quand les pulsions dépassent la raison, il faut alors se méfier lorsque s'alignent les planètes. Surprenante histoire. Mes voix et bienvenue sur ma page quand vous le voulez.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte très bien écrit sur les actions déjantées d'un jardinier. Une curiosité ! Bravo, Audypap ! +5
Je vous invite à lire mon sonnet "Spectacle nocturne" en finale printemps et à voter éventuellement pour lui !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Artvic · il y a
Un texte très bien écrit ! Je vous accorde mes 5 voix 🌹. Passez donc me lire ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-rock
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Cathy Grejacz · il y a
C’est vrai que c’est surprenant
J’aime alors je vote
À bientôt peut être sur ma page

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