875 lectures

58

FINALISTE
Sélection Jury

— Non, non, non. À huit mois, c’est à quatre pattes qu’on se promène, pas en rampant.
L’enfant ignora l’admonestation et continua sa reptation sur le carrelage en s’aidant des coudes, comme s’il passait sous les barbelés d’un parcours du combattant. L’homme qui avait parlé l’attrapa pour le déposer ensuite sur un tapis de jeux multicolore. Le bébé resta immobile et se contenta de promener un regard étonné autour de lui, les bras et les pieds en l’air, en équilibre précaire sur le ventre.
— Allez, Charles ! On se soulève ! Tu feras du parachutisme en vol libre quand tu seras plus grand.
Le bambin garda la position. Peut-être avait-il réellement l’impression de planer car cela dura plusieurs minutes avant que l’homme lâchât un soupir agacé et vînt le ramasser pour l’installer dans un transat.
— Bon. On reprendra plus tard.
— Une heure que vous essayez, intervint une femme qui s’était tue jusqu’ici, n’est-ce pas trop long ?
— Non, madame, votre fils a du potentiel. C’est mon travail de coach de le révéler. Regardez. Il n’a pas l’air de saturer.
La mère se tourna vers l’enfant.
— Le quatre pattes... Est-ce vraiment indispensable ?
— C’est la norme. Et c’est important pour sa tonicité musculaire. Les plus beaux athlètes ont commencé dès le plus jeune âge.
— Oui. Vous avez raison.
— Pourriez-vous me laisser continuer, s’il vous plaît ?
— Désolée, monsieur.
L’homme sourit, façon marketing de proximité.
— Ce n’est rien, mais d’habitude, les parents ne sont pas là, pour ne pas interférer. Ah, et appelez-moi Roger. On doit toujours appeler les coachs par leur prénom, c’est plus positif.
La mère eut un moment de gêne qui déteignit sur sa voix.
— D’accord... Roger. Je suis là parce que... mon coach de maîtrise de vie s’est décommandé.
L’homme leva une main pacificatrice.
— Ce n’est pas grave. Asseyez-vous dans le canapé. Tant que vous ne perturbez pas la séance.
— Merci, répondit doucement la femme qui s’exécuta.
— De rien. Et puis, après tout, ce sera sûrement instructif pour vous.
La femme ne répondit pas mais esquissa un sourire contrit.
L’homme se campa devant le transat, les mains sur les hanches.
— Bien, Charles. On va se détendre un peu avant de reprendre.
Il s’accroupit, grimaça en bon contorsionniste du visage tout en scandant un rythmique « Beleu, beleu, beleu... ». L’enfant le fixa, yeux grand ouverts, imperturbable. Le coach entama une gestuelle sophistiquée qui tenait à la fois de la sorcière et des marionnettes avec un faux air de danse rituelle. Le tout était accompagné de sonores « gazi, gazou, groumbeuleu... ». Le garçonnet ne cilla même pas. Statufié, il semblait absorbé par l’étude scientifique d’un cas complexe. Roger s’interrompit soudainement, les sourcils froncés. Sans doute par mimétisme, le poupon fronça lui aussi les sourcils.
— Tu n’es pas facile à dérider, Charles.
L’homme tenta une approche par les chatouilles. La moue de l’enfant fut illisible. Elle oscillait entre le plaisir et le désagrément. Il daigna finalement échapper un sourire. Roger s’arrêta.
— Ah ! Tout de même ! Tu souris, parfois. Il faut sourire plus souvent, et rire aussi. La vie doit être rechargée de positivité. C’est bon pour la santé et pour la socialisation.

La mère, pensive, ne s’ingéra pas. Son fils ne riait pas, ou du moins pas aux éclats comme dans les publicités, et ne souriait pas sur commande. Elle réfuta intérieurement le problème de sociabilité comme en parlait la dernière émission qu’elle avait vue à la télévision. Roger revint à la charge avec un sourire aussi naturel que le nylon.
— On va faire la causette tous les deux. Hein, Charles ?
Le marmot regarda derrière le coach – du moins c’est ce que ressentit ce dernier tant il eut l’impression d’être transparent –, et ne produisit aucun son.
— Ba ba ba, ba ba ba...
Silence.
— Ga ga ga, ga ga ga...
L’enfant ouvrit la bouche puis, d’un seul coup, s’intéressa au mobile qui surplombait son siège côté droit.
— Ta ta ta, ta ta ta...
Il contempla l’homme, abattit sa main comme s’il jetait une balle invisible et se permit un succinct « a ».
— La la la...
Le garçonnet observa intensément son coach comme s’il cherchait à comprendre ses motivations pour un comportement aussi fantasque, puis il préféra contempler le mobile, dédaignant une conversation sans attrait pour lui. Malgré les monosyllabes déclinés sur tous les tons, dont les derniers tendirent au désespoir, l’enfant resta coi. L’homme se leva brusquement et explosa :
— Putain de gosse ! Fait chier ! Tu vas lâcher un son, oui ou merde ?

Soudain il se rappela la présence de la mère. Il pivota dans sa direction et constata qu’elle se levait en affichant une détermination qu’il ne lui aurait pas imaginée. Il tenta un rattrapage sirupeux à la volée.
— Ne vous inquiétez pas. Je vais reprendre les choses en main.
— Roger...
— L’acquisition du langage est fondamentale et passe par des exercices basiques qui fortifient l’esprit.
— Roger...
— Ce mutisme n’est pas normal. Cette façon de tout observer non plus. Aucun môme n’a l’esprit analytique. Ce n’est pas possible.
— Roger !
Pendant sa vaine plaidoirie, la mère s’était dirigée vers la porte d’entrée et l’avait ouverte.
— Je vous demande de partir.
Vaincu, l’homme prit son sac et se dirigea vers la sortie.
— Roger ?
Ce dernier releva la tête.
— Oui ?
— Voyez-vous un coach de gestion de l’humeur ?
— Non.
— Vous devriez.
— Probablement.
— Tenez. J’en connais justement un. Voici sa carte.
— Merci madame.
— De rien. Vous comprendrez que votre contrat est rompu.
— Je comprends.
— Alors, au revoir Roger.
— Au revoir madame.

Une fois la porte fermée, la femme vint s’agenouiller devant son fils.
— C’est le quatrième que tu uses, mon Charlounet.
Le garçonnet sembla ravi de voir et entendre sa mère.
— Enfin... Tout n’est pas perdu, ça fait des nouveaux clients pour Papa.
Charles sourit.

Prix

Image de Automne 2014
58

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Antoine Finck
Antoine Finck · il y a
Tu parles Charles ! Un bon moment.
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Voilà une femme qui sait ri-coacher sur la connerie des coachs (enfin pas tous, il y en a aussi de cyniques comme son mari).
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Ri-coacher me plait bien. Il y a aussi Charles qui dé-coache.
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Pas faux.
·
Image de Magalune
Magalune · il y a
Hi hi une façon sympa de rire de tous ces coach divers et variés. Merci pour ces quelques minutes de bonne humeur :-)
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Je vois que vous avez été bien coaché ;-)
·
Image de Zelodie
Zelodie · il y a
Bonjour nous avons des parcours similaires
3 ou 4 ateliers d'écriture 4 ou 5 recueils dont un à six mains
Êt la c'est parfait étant grand mère d'un deux ans qui jouait plus jeune au GI avec son pere pour coach !
Maintenant c'est un old toddller je ne savais même pas qu'on pouvait étre un vieux quelque chose a deux ans êt quelques mais on apprend toute la vie maintenantJ'ai voté bien sur mais sans coachJ'ai commis un texte dans les tandems avec Lea Gerst sous le titre Louvre grand les yeux CamilleBonne lectureZelodie

·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Désolé pour le retard, votre vote a dû tomber dans al période où les alertes dysfonctionnaient. Des vie.x enfants, des vieux bébés... C'est surprenant en effet.
Et je passe par le Louvre...

·
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Je cherche un coach de normalitude.... +1
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
C'est tout à fait normal. Merci.
·
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
J'ai cherché un coach en votes, pas trouvé ! J'ai voté quand même ...
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. L'essentiel du coaching est de ne pas en avoir besoin.
·
Image de Sériba
Sériba · il y a
Super, j'adore... et Merci Maman de m'avoir épargné ça, et Papa de ne pas avoir été "Coach de gestion de l’humeur". Il me faut avouer que j'ai été le roi du quatre pattes jusqu'à 16 mois et 1/2... Mais peut-être était-ce déjà le signe de mon génie ? Si je pouvais voter 2 fois, je le ferais. Et je vous invite pour une cool cession en BD courtes où je suis finaliste avec mon WEEK END...
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Le 4 pattes, il n'y a que ça de vrai. Merci.
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Oh, extrêmement futée cette histoire , et la chute est inattendue. Les méthodes dictatoriales des coachs tendance gourous en prennent pour leur grade. Je vote avec grand plaisir en souhaitant que nous soyons épargnés par ces tyrans aux gants de velours.
Dans le même esprit, au royaume de la petite enfance, venez lire mon TTC finaliste Avant le saut dans l'inconnu où vous ferez connaissance de mes bébés rockers.

·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Le coaching fait partie de ces choses qui peuvent vite tomber dans l'absurde. Merci
·
Image de Louise_La_Belette
Louise_La_Belette · il y a
hu huhu hu hu!
gnnnnnnnn ! (ze vote)

·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci du vote et de la traduction du langage belette.
·
Image de Nathalie Bernard
Nathalie Bernard · il y a
Grâce au coach Bertrand, je vous découvre avec plaisir et me rend compte que cet univers du coaching commence très tôt dans la vie, si ça se trouve. Va falloir faire de la résistance ! Mon vote pour l'idée originale et l'écriture sympa sans oublier la chute, incomparable ! +1
Je suis en finale aussi, si cela vous tente.

·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Même les formulaires ont des cases à coacher. Et j'irai lire.
·