Ceci n’est pas une histoire d’amour

il y a
2 min
1084
lectures
52

Être de trente ans qui a déjà vécu mille vies, mille morts, mille renaissances. Être multiple, au reflet déformé, par le temps qui passe. Je ne sais pas qui je suis, mais vous qui me suivez  [+]

Les portes du métro se sont ouvertes.

(prochain arrêt Jean-Jaurès attention descente à gauche veuillez nous signaler tout colis suspect ou abandonné merci de votre concours)

Elle est entrée dans la rame, le regard perdu au loin, un bouquin à la main, les miettes d'un réveil encore trop récent accrochées à ses lèvres, elle souriait dans le vide, elle souriait à son reflet dans la vitre, la tête légèrement penchée encore dans ses rêves. Il était assis à quelques mètres d'elle, occupé à pianoter sur son portable d'un air concentré, insensible au monde autour, sûrement le dernier niveau difficile à passer sur son jeu, il fronçait légèrement les sourcils, se parlant à voix basse, je ne sais pas trop si il s'insultait ou s'il s'encourageait. Peut-être un peu des deux, va savoir.

Elle est entrée dans la rame, il a levé la tête, instinctivement, et à ce moment-là je crois qu'elle est entrée dans sa vie, aussi.
Il a ouvert de grands yeux, et j'ai vu le monde tourner au ralenti autour de lui avant de s'arrêter, le cri de l'enfant dans sa poussette s'évanouir sur ses lèvres entrouvertes, la main de l'homme ouvrant son journal, suspendue dans sa course, à la page Sports sur une énième défaite de Paris en quart de finale de Ligue de Champions, (tandis qu'elle souriait toujours à son propre reflet), l'étudiante en train de réviser ses notes qu'elle seule savait relire au grand désespoir de ses amis, la vieille femme voilée qui revenait du marché, le jeune adolescent blasé d'aller en cours, comme tout jeune adolescent qui se respecte, le casque sur les oreilles en train d'écouter une musique qui venait brusquement de se figer dans l'air, (tandis qu'elle souriait toujours à son propre reflet), il a ouvert de grands yeux délaissant le jeu sur son portable et tant pis s'il devait recommencer le jeu, ce serait sûrement moins difficile que de d'attirer son attention, se lever et aller lui parler au milieu de la foule immobile.

Elle est entrée dans la rame, le regard perdu au loin, il a ouvert de grands yeux, le portable jaloux d'être abandonné, et je lisais sur ses lèvres une prière muette pour qu'elle daigne tourner la tête, c'était comme un appel au secours déchirant les pensées des gens changés en statues de sel, c'était un appel d'espoir vibrant dans l'air qu'elle était la seule à ne pas entendre, il hurlait dans mon crâne

"REGARDE MOI JE SUIS LÀ JE REGARDE MOI TOURNE LA TÊTE JE VEUX VOIR TON SOURIRE FLOTTER SUR MES LÈVRES JE VEUX SENTIR BATTRE TON COEUR AU RYTHME DU MIEN JE VEUX SENTIR TA MAIN SE GLISSER DANS LA MIENNE DANS MES CHEVEUX JE VEUX QUE TU ENVAHISSES MON EXISTENCE REGARDE MOI JE T'EN PRIE JE NE CONNAIS PAS TON NOM MAIS SI TU VEUX TU PEUX PORTER LE MIEN JE NE TE CONNAIS PAS MAIS JE T'AIME DÉJÀ"

Mais elle ne l'a pas vu, elle ne l'a pas entendu, (tandis qu'elle souriait toujours à son propre reflet), et dans ses yeux grands ouverts, je sentais peu à peu la tristesse et l'arrêt brutal de son rêve arriver tandis qu'il restait assis, en train de vivre seul son histoire d'amour entre deux rames, incapable de se lever, d'oser saisir sa chance, de prendre sa vie en main.

(prochain arrêt le Mirail attention descente à droite)

Elle a relevé la tête, brusquement, s'arrachant à la contemplation du vide qui se reflétait sur les vitres et sans un regard pour lui, elle est descendue, les portes se sont refermées, la parenthèse aussi. Il est resté les yeux grands ouverts. Je voyais ses lèvres bouger, je ne sais pas trop si il s'insultait ou s'il s'encourageait à se lever pour lui courir aprés.

Peut-être un peu des deux, va savoir.
52
52

Un petit mot pour l'auteur ? 13 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mirgar Garrigos
Mirgar Garrigos · il y a
Avec ce moment fugace où tous les possibles peuvent être réunis, il ne s'est rien passé. Quelle justesse et quelle sensibilité...
Image de Nonna Lolo
Nonna Lolo · il y a
Je ferme les yeux et j'ai l'odeur du Métro dans les narines.... wahou...
Image de Alain de La Roche
Alain de La Roche · il y a
Ceci n’est pas une histoire d’amour...

« Ceci n’est pas une pipe » écrivait Magritte.
Mon vote enthousiaste d'autant plus que j'habite au métro Jean Jaurès.
;-)))

Image de Anne Busson
Anne Busson · il y a
Combien d'histoires d'amour ne s'écrivent pas ainsi chaque jour .... ?
Image de Démange
Démange · il y a
J'ai l'impression d'être dans le métro et de vivre ce moment, j'aime beaucoup
Image de Charlette
Charlette · il y a
Toutes ses pensées qui voltigent pendant les trajets de métro ! Joli rendu d'un monologue quotidien.
Image de Emsie
Emsie · il y a
Une belle palette d'émotions mêlées, entre sidération, frustration, absence... J'aime bien.
Image de Delphine Laurence
Delphine Laurence · il y a
Une belle illustration du "coup de foudre" qui résonne comme un appel au secours ...Je ressens comme un manque , transcrit par la recherche du regard de l'autre, telle l'intensité des premiers échanges (visuels, sensitifs...) entre une mère et son enfant , ou un être cher....Texte à la fois beau et profond
Image de Pascal Marion
Pascal Marion · il y a
J'ai croisé son regard. Elle ne m'a pas vu. Mes rétines n'oubliront pas.
Image de Karine Aramendy-Stagliano
Karine Aramendy-Stagliano · il y a
Je t’ai vu ...

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Le petit balayeur

Johan Jacqueline

Il est six heures du mat’, Paris s'éveille avec la gueule de bois. C'est son moment, au petit balayeur, il a sauté dans le premier métro. En passant l'tourniquet, il n'a pas oublié de saluer le... [+]