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Cauchemar en sous-sol

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Emsie

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Mardi 16 février

En se réveillant, Antoine s’était cru mort.
Ça doit ressembler à ça, la mort : l’ailleurs, l’inconnu, le noir... Puis il avait éprouvé la morsure du froid, la puanteur et la douleur. Du réel. Du concret. Des choses qu’il connaissait. Alors il avait su qu’il était bien vivant, mais ça ne l’avait pas rassuré. Au contraire.
Etendu à même le sol, il sentait les pierres lui meurtrir les côtes et n’osait pas bouger, tant il craignait de se découvrir entravé, blessé... Mutilé ? Car il avait perçu comme une odeur de sang, confirmée par ce goût métallique sur sa langue, qu’il passait et repassait sur ses lèvres tuméfiées. Puis, d’un coup, ce fut comme si son cerveau se réveillait à son tour, lui permettant de mettre des mots et des souvenirs sur les sensations.
Il se trouvait dans une cave, c’était sûr : les effluves humides de terre battue, l’obscurité et le silence ne laissaient aucun doute là-dessus. Des émanations de moisi suintaient des murs de pierre brute, auxquelles répondaient des relents écœurants de fruits pourris et de légumes gâtés. On ne devait pas venir ici souvent.
Antoine avait peur. Ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre et à reconnaître les silhouettes bancales de meubles cassés, les formes menaçantes d’outils rouillés dont le souffle poussiéreux saturait l’air ambiant. Il résistait à l’envie d’éternuer. Le spasme aurait rendu la souffrance encore plus intolérable.

D’abord, il remua les pieds et les jambes. Pas de lien, il pouvait les bouger librement. Ensuite les mains et les bras. Juste la douleur, forte, mais pas de fracture. Alors il s’assit. La tête lui tournait un peu, puis, très vite, tout reprit sa place.

********

Ça devait être arrivé la veille. Antoine se rappelait être parti randonner seul dans ce coin perdu du Jura. Malgré la boussole et la carte, il avait fini par se perdre, une fois de plus ! Le jour commençait à décliner lorsqu’il était enfin sorti de la forêt, pour déboucher sur une départementale déserte. Il avait marché au moins vingt minutes, avant d’entendre le ronronnement d’un moteur.
Toujours sa bonne étoile...
Il revoyait la camionnette, le vieux au volant, qui l’avait d’abord dépassé, malgré ses signes, avant de faire marche arrière. L’homme, tanné et le poil noir, avait baissé la vitre, l’avait écouté, détaillé des pieds à la tête, puis, l’air satisfait de l’examen, avait ouvert la portière droite.
« Monte. On va d’abord repasser à la ferme, après je te reconduirai à Saint-Pierre. A pied, tu n’y seras jamais avant la nuit et ils annoncent de l’orage. »
Puis plus un mot. Antoine avait bien essayé de meubler le silence, sans succès. Mal à l’aise, il sentait les regards obliques du bonhomme, autant que son odeur aigre et son haleine fétide.

Quand ils étaient arrivés, le vieux s’était garé dans la cour.
« Descends, j’en ai pour un quart d’heure. »
Docile, Antoine avait obéi. C’est alors qu’il avait aperçu la femme, une créature sans âge aux petits yeux porcins et à la silhouette épaisse, qui l’avait à son tour dévisagé sans retenue avant de l’inviter à entrer. Puis elle avait rejoint son époux dans la cour et Antoine les avait vus converser à voix basse.

« Ça pue la mort, ici », s’était dit le jeune homme. Mais que faire, maintenant ? Il était au chaud et ça valait mieux que se retrouver seul dans la forêt à la nuit tombée, non ? Pourtant, son dégoût allait crescendo, tandis qu’il découvrait la cuisine qui empestait le rance, l’éponge mouillée et le tabac froid.
Les vieux étaient revenus. Ce n’était pas le moment de faire la fine bouche et Antoine avait accepté du bout des lèvres le vin jaune censé le réconforter. Après ça, le trou noir. Il se souvenait juste qu’on l’avait traîné par terre et porté dans un escalier, avant la syncope libératrice.

********

Et voilà où il en était, maintenant : dans ce trou, à la merci de ces deux malades. Complètement lucide à nouveau, Antoine se mit debout péniblement. Il s’était uriné dessus et sentait l’humidité poisseuse sur ses cuisses. Malgré le froid, il suait à grosses gouttes. Il devait avoir de la fièvre. L’atmosphère putride du lieu lui brûlait la poitrine, surtout dans l’effort, mais enfin, il put faire quelques pas et faillit trébucher sur un vieux matelas défoncé.
Repérant un rai de lumière sous la porte, il poussa, sans trop y croire. Un escalier. De la poussière encore. Une odeur de renfermé, mais moins forte. Peut-être la liberté en haut des marches ? Porté par l’espoir, Antoine avait oublié la douleur et reprenait confiance. Il était jeune et solide, il allait se sortir de là !

Enhardi, il monta une, deux, trois marches, bousculant des planches de guingois qui s’écroulèrent dans un boucan d’enfer. Interdit, il s’arrêta net et attendit, immobile. Pas un bruit. Alors il monta encore, poussa une autre porte, longea un couloir et se retrouva dans la « salle à manger ». La pièce sentait toujours autant la vinasse, le linge sale, les corps négligés et la pisse de chat.

Et toujours aucune trace du bonhomme et de sa femme. Ça ne collait pas. Pourquoi l’avoir descendu à la cave si c’était pour le laisser partir ? Ils voulaient le traquer, le chasser comme une bête ? Possible, mais il n’allait quand même pas les attendre ici ! Non, il fallait s’en aller. Fuir, coûte que coûte.

Antoine tourna le loquet, tira la porte et fut transporté par la fraîcheur de l’air. Le parfum de la terre mouillée se mêlait à celui de l’herbe coupée. Il respirait avidement ces arômes caressants de végétaux et de fleurs sauvages. Du linge séchait sur un fil, dégageant une senteur rassurante de lessive. Sauvé ? Presque...

Encore sonné, Antoine regardait à droite, à gauche : par où aller ?
A cet instant, une détonation lui explosa les tympans. Il sursauta et flaira aussitôt les émanations de poudre.
Cette fois, il fallait courir, ne plus réfléchir... Ces deux dégénérés allaient revenir. Le torturer peut-être. Le tuer sans doute. Se distraire, le temps qu’ils voudraient. Le regarder mourir à petit feu. Le laisser pourrir dans la cave ou l’enterrer au fond du jardin. Le jardin ! Antoine se retourna.

Ils étaient là, tout près... L’homme devant, sa carabine pointée sur lui, le sourire malsain ; la femme derrière, sa vilaine figure fendue d’un rictus. Elle prit une voix de petite fille et lui cracha, avec une gourmandise obscène :
« Alors, tu y as cru, hein, mon beau ? Ah, la liberté ! L’autre aussi a pensé que c’était fini. Mais non ! Ça commence, seulement. Il faut comprendre, des visites, on n’en a pas souvent ici... Alors, quand ça arrive, on n’a pas envie que les gens s’en aillent. Surtout des gars comme toi, jolis comme des filles. Des jeunesses. Pas vrai, Marcel ? »

Pétrifié, Antoine regardait la vieille se trémousser : en réalité, il ne la voyait plus vraiment, pas plus qu’il ne l’entendait. A ce moment, couvrant le goût du sang dans sa bouche, balayant toutes les fragrances, tous les relents, il ne sentait plus que cette odeur unique, musquée, primaire : celle de sa peur.

********

"Le Progrès" du 5 avril

MACABRE DÉCOUVERTE EN FORÊT
Un deuxième cadavre a été retrouvé par des randonneurs le lundi 4 avril, dans la forêt du Massacre (Jura). Le parquet de Dole a précisé dans la soirée qu'il s'agissait du corps d'un homme et que « des traces d’extrême violence » avaient été constatées.
Aucun élément ne permet, à ce stade de l’enquête, de confirmer s'il s'agit d’Antoine Levasseur, 32 ans, parti visiter la région à la mi-février et dont les proches sont toujours sans nouvelles, mais une autopsie est en cours.

PRIX

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Marie Quinio · il y a
OMG c'est super bien écrit ! Ambiance terriblement angoissante... il existe bien des gens complètement malades c'est horrible...
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Marie Quinio · il y a
et les descriptions des odeurs et sensations sont incroyables ! Très bien écrit bravo
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Joël Riou · il y a
Cette nouvelle nous rappelle qu'Il est dangereux de faire de l'auto-stop ... On se souvient des disparus de Mourmelon !
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Emsie · il y a
C'était une première incursion dans l'univers du "noir", adaptée d'un texte sur les odeurs que j'avais écrit en atelier. J'y ai pris grand plaisir et j'attends impatiemment le prochain "court et noir" mais, cette fois, je jouerai l'improvisation totale.
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thierry · il y a
Texte noir dans son sujet et ses descriptions..... mais empli des belle couleurs de votre écriture. Bravo
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Emsie · il y a
Encore merci, Thierry ! Je suis très flattée par toutes ces lectures. Je vais à mon tour passer sur votre page au plus vite…
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thierry · il y a
merci et surtout n'hésitez pas à commenter.
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Emsie · il y a
Je commente toujours ! Mon côté bavard… ;-)
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thierry · il y a
nous devons être un peu pareil. Je ne peux pas voter sans commenter
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Gali Nette · il y a
J'ai lu ce texte dans l'espoir de me changer les idées ( sombres et froides de ce week-end )... Et c'est une parfaite réussite, je vais aller faire un tour en forêt où je connais une vieille ferme isolée :))) Fin originale, bien amenée, super !
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Emsie · il y a
Merci, Gali ! Désolée de vous avoir plombé le moral... mais pour mes premiers pas en "noir", j'ai voulu respecter le cahier des charges !!! :-)
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Gali Nette · il y a
;-))))
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Emsie · il y a
Gali Nette, il est tard, lâchez-moi ce smartphone, s'il vous plaît !!! :-)
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Gali Nette · il y a
Avec ce que je venais de lire, je ne risquais pas de dormir :)
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Emsie · il y a
Au départ, c'était un travail d'atelier sur "le champ sémantique des odeurs". Voyez où ça m'a menée... Dois-je consulter ?
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Gali Nette · il y a
Oui, mais pas un pédiatre, plutôt un psychiatre, encore que quand je me vois à mon âge !!!!!!!!!
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Catherine Ackermann · il y a
Je n'avais pas encore lu ce texte et c'est une très belle découverte! Je ne suis pourtant pas amatrice de textes noirs en général mais votre nouvelle est si bien écrite et menée que je me suis régalée, notamment avec la première partie lorsque vous décrivez les sensations éprouvées par le héros. Vraiment un grand bravo! La qualité de votre écriture est indéniable, surtout continuez :)
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Emsie · il y a
Il a fallu que je sois bien distraite pour ne pas répondre plus tôt à votre commentaire... Mes remerciements tardifs, Catherine, et à bientôt !
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Jcjr · il y a
Beau suspense ! Et la suite... Vous êtes jurassienne, pour parler du vin jaune ? A+
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Emsie · il y a
Même pas ! Mais j'adore les vins du Jura (avec modération !!!)
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Jcjr · il y a
Château chalon a un vin blanc, cépage Sauvagnin, avec un goût de pierre à fusil....
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Emsie · il y a
Ah, je ne le connais pas, celui-là. Pour le côté pierre à fusil, je suis plutôt sancerre et Menetou-salon, en Loire. Mais le vin jaune avec un petit foie gras, c'est divin !!! Bon, le pauvre Antoine ne pourra plus y goûter…
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Sylvie Talant · il y a
Moi aussi j'ai eu beau lire beaucoup sur Short j'avais laissé passer plein de textes ce trimestre dont celui-ci dont les lieux sont décrits avec tellement de précision que l'on s'y croirait. C'est un don et certainement beaucoup de travail pour parvenir à faire surgir à ce point images et sensations.
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Emsie · il y a
Merci, Sylvie, pour ce commentaire encourageant. Oui, quitte à passer pour une tâcheronne, j'avoue que je travaille et réécris beaucoup mes textes, même les plus légers, avant de les proposer ici. Mais ça fait aussi partie du plaisir d'écrire !
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MCV · il y a
Superbement écrit et mené de main de maitre. Bon, un peu trop noir à mon goût, mais des goûts et des couleurs...
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Emsie · il y a
Merci MCV ! C'était un coup d'essai dans le noir, donc j'ai voulu y aller à fond, peut-être un peu trop, en effet...
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Félix Solivon · il y a
Eh bien, j'arrive un peu tard pour modifier le classement. On sent chez vous une réelle violence. Une folie meurtrière incontrôlée. Sous votre visage d'ange, quel démon infernal se cache ? Je vote. Plus par peur des représailles...
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Emsie · il y a
Vous votez trop tard, c'est impardonnable ! Attention, Gaston, prenez garde.... (Toujours pas fatigué de toutes ces lectures ?)
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Félix Solivon · il y a
Ah ! Je vois : Gaston est ici. (Vous en avez donc fini avec Antoine ?)
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Emsie · il y a
Ah oui, tiens, bonne idée...
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous aimez beaucoup le prénom Antoine ^^ C'est la troisième nouvelle que je lis et ce prénom revient dans les trois :p
Bref !
Génial, super, du début à la fin. Je pensais juste que la chasse à l'homme serait plus longue... mais peu importe, ça ne gâche rien.

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Emsie · il y a
Re-re-merci pour tous ces commentaires qui me réjouissent vraiment, surtout sur des textes plus anciens. Bien vu pour Antoine ! Oui, au début, j'appelais tous mes personnages masculins ainsi. Et pour les femmes, c'était Louise. Désormais, j'essaie de changer un peu :-)
En effet, j'aurais pu étoffer la dernière partie, mais j'ai été coincée par le nombre de signes.
Je suis actuellement en vacances et vais donc avoir plus de temps pour vous lire à mon tour. À bientôt !

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Utilisateur désactivé · il y a
Eh bien, de rien ! si j'ai continué, c'est que ça me plaisait (non non, je ne suis pas maso ! xD)
Ah ! Ok, je comprends. C'est pas bien grave de toutes manières... un prénom n'est qu'un prénom après tout ;)
Je me suis doutée en voyant que ça avait été écrit pour un concours, mais bon... cela serait peut-être intéressant de le reprendre un jour et d'étoffer cette partie. Car franchement, le texte le mérite.
Vous passez quand vous voulez, la porte de mon antre est ouverte à qui veut entrer.

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Emsie · il y a
Avec plaisir ! À très vite ;-))
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