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En compétition

— Et toi, papy, t’as déjà vu une licorne ?

Silence. Surprise. La moustache frétille. Les yeux pétillent.

— Quoi ? Une licorne ? Par la barbe du gypaète ! Je t’ai jamais raconté cette fois où je me suis retrouvé nez à nez avec une licorne ? Allons, moussaillon, il est grand temps de remédier à ce grave oubli ! Attrape-moi la boîte marron sur l’étagère !
— Mais je suis trop petite ! Faudrait une échelle !
— Où ai-je la tête ? C’est pas une échelle qu’il te faut mon petit, mais un escabeau. N’oublie pas ton vieux grand-père, les mots ont toute leur importance. Ce sont eux qui dirigent le monde ! Alors, voyons ce qu’on a là.

Déjà, il avait extirpé de la bibliothèque où croulaient une montagne de livres aux divers reliefs, une boîte étouffée par la poussière. Il fourragea quelques minutes, soulevant et écartant d’un geste impatient des photos jaunies comme des agrumes dépassés par le temps.

— C’est qui ça ?
— Ouh, c’est une vieille photo ça mon trésor ! C’était en 1926 ! Sapristi, ça ne me rajeunit pas !
— Waouh ! T’es un dinosaure !
— Quel âge me donne-t-elle cette frimousse de pamplemousse ? C’est mon père sur la photo, et le petit bébé qui chouine, c’est ton grand-père !
— Ça veut dire quoi « chouine » ?
— Ça veut dire qu’on va jamais rencontrer nos licornes si tu me poses toutes ces questions ! Là ! Je savais qu’elle était là !

Et devant les yeux de la petite fille, il étala un papier tout froissé, où une île se dressait, dessinée si grossièrement qu’on aurait dit un poulet.

— C’est quoi ?
— Ça, c’est l’île Dorée ma pépite !
— L’île Dorée ! J’y suis allée avec Papa et Maman !
— Que le diable m’attrape par la queue si tu y es jamais allée !
— Pourquoi ?
— Pourquoi, pourquoi ! Mais parce que c’est une île des plus périlleuses pour des parents, et des plus dangereuses pour des enfants ! Des semaines entières en mer pour y parvenir, avec des chances de pas revenir ! J’ai vu des vagues déferler, de la pluie déperler, des marins déserter ! Mais, moi, j’étais comme possédé, j’avais cette île dans la peau ; céder, moi, jamais ! Nom d’une piperade ! Je la foulerais de mes pieds, quitte à me fouler une cheville!
— Et alors, tu l’as trouvée ?
— Et comment capitaine ! Le voyage a été terrible, j’étais terrassé quand j’ai mis pied à terre ! Mais la roue tourne ! Fallait que ce soit celle de la fortune ! Devant moi s’élevaient des arbres massifs… en or !
— Mais ça existe pas les arbres en or !
— Oserais-tu traiter ton papy de menteur ? Bien sûr que ça existe, puisque je les ai vus, comme je te vois là avec tes deux nattes ! Ah, j’étais si jeune, si fougueux, si orgueilleux ! Je me suis enfoncé dans la végétation, sans réfléchir ! Je voulais récupérer le maximum d’or !
— Et t’en as pris beaucoup ? Je peux voir ?
— C’est là que ça se gâte, l’or, c’est de la poudre aux yeux ! J’étais… comme aveuglé… j’ai commencé à être… désorienté. Dans tous les sens du terme ! Imagine, des jours et des jours de nourriture amère, parce que l’or, je dois avouer, ça se digère plutôt mal, on me l’ôtera pas de la tête ; les paillettes, c’est pas pour les assiettes. Bref, ton pépé était devenu fou, il n’arrivait plus à trouver son chemin !
— Mais t’avais pas une boussole ?
— Malheureuse, je l’avais fait tomber, dans ma précipitation de jeune homme cupide et stupide ! J’avais perdu la tête, et ma boussole le nord. Et avec la faim, la fatigue, les étoiles ne me servaient guère, elles se ressemblaient toutes les friponnes ! Tu parles d’un berger !
— C’est là qu’on t’a appelé Calico Jack ?
— Non, ça c’est une autre aventure ! Retournons à mon île dorée ! J’étais dans un gouffre, j’avais trouvé un beau filon, mais aucun moyen de filer ! J’étais fait comme un rat, un rat de luxe ! Et puis, un jour que je marchais à la dérive, je vis au bord des rives, une forme…
— Une licorne !
— Bien vu, matelote ! Une licorne ! Fière, altière, elle dominait la rivière entière. Je n’oublierais jamais son regard… Essaie de visualiser ton grand-père, alors diablement chevelu, sacrément foutu ! Et c’est là qu’elle est apparue, comme un messager au naufragé !
— Mais, ça parle pas une licorne !
— Eh bien, je ne sais pas ce qu’on te raconte à l’école, mais ma licorne, à moi, foi de morue, elle parlait ! Et heureusement !
— Et… qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Elle m’a dit… je veux pas être tatillon… mais je crois bien qu’elle m’a dit exactement ça : « Cesse de raconter cette histoire, car ta petite fille doit se coucher ! »
— Noooooon ! Qu’est-ce qu’elle a dit en vrai la licorne ?
— Ah ça, tu sauras demain, ma canaille, car maintenant, il faut dormir.

La lumière s’éteignait alors, la pièce réchauffée par nos éclats de rire. Des histoires comme celle-là, il y en eut beaucoup. À partir d’une gamelle en acier, d’une chute de tissus… Il était comme ça, mon grand-père. Il dessinait des îles, et s’inventait une vie de boucaniers, il trouvait refuge dans ses histoires, qu’il rangeait dans un coin de son grenier. Bien sûr, avec les années, j’ai compris que l’île dorée et toutes les autres épopées n’avaient jamais existé que dans l’esprit de mon pépé. Il se prenait pour Calico Jack comme d’autres se prendraient pour Napoléon. C’était son rôle de grand-père, de me faire oublier les affrosités du monde, et d’en créer un moins immonde, et c’était mon rôle de petite-fille, d’y croire, comme à la petite souris, au père Noël, ou à la licorne qui parle.

En 2008, Calico Jack est parti pour de bon, sillonner le ciel et chahuter les nuages. Mais j’ai gardé de lui, la soif d’aventure, l’appétit des mots, et cet affreux dessin en forme de poulet.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

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Chantane · il y a
Dans cette tête là , il y en avait des belles histoires ! un grand père formidable! belle histoire, belle plume, j'aime cette tendresse
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Marcheur · il y a
Sacrebleu, il s'agit là d'une histoire fort agréable avec une bonne dose d'humour et une grosse pincée d'imagination !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Elle était belle la licorne, bravo, mes voix
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Philippe Huart · il y a
Très joli texte donc mes votes…
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Marc D'ARMONT · il y a
Un joli texte plein de fraîcheur. Mes voix.
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François B. · il y a
Je croyais vous avoir déjà lue, mais non, je vous découvre.
Avant même la chute, j'ai été très ému par ce récit, par la complicité de ce grand-père et de sa petite fille, l'énergie et la générosité du grand-père, l'écoute à la fois naïve et critique de la petite fille. Et puis, je dois bien l'avouer, moi aussi je me suis laissé happer par cette histoire d'Ile Dorée. Mes voix
Si vous avez le temps, peut-être aimerez-vous aussi Les Disparus de la rue Norvins (aucun enjeu car hors concours...)

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Bruno S. · il y a
Oh purée ! Quelle jolie (oserais-je dire "zolie" tant la naïveté (au sens noble du terme) et l'enfance s'y mélangent.
Une belle poésie avec, à mon sens, une seule (toute petite) ombre au tableau. J'attendais une chute plus "spectaculaire " que ça. L'histoire m'a énormément fait penser à Big Fish (et c'est un immense compliment je t'assure).
Bref, mes 5 votes bien mérités.

Et sinon, merci de ne pas m'avoir tiré par la Manche avec un (très-trop-) classique ici "j'ai adoré, passez me lire".

Bref, merci pour la lecture et bravo pour ton texte (et navré pour le tutoiement, c'est une habitude ici :-)

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sabrina péru · il y a
Ah mais le tutoiement, je préfère ! J'ai pas osé, car je suis toute nouvelle sur la plate-forme ! Oui, je constate effectivement que c'est un peu la course aux lectures, et ce n'est pas dans mes habitudes, j'aime me laisser porter par les titres et les errances, et la curiosité permet de belles rencontres littéraires ! Même si quand on tient un blog, on doit parfois rappeler aux lecteurs "eh oh ! j'ai écrit un truc de nouveau :)" ! Merci pour Big fish, je prends carrément comme un compliment, j'adore Tim Burton (enfin, surtout ses premiers films). Je comprends pour la fin, à vrai dire, j'avais mille aventures à raconter... mais 8000 signes ! Aïe ! Merci de ton retour !
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sabrina péru · il y a
Bonjour à tous, je vous remercie chaleureusement pour vos lectures et vos commentaires. Short-édition est une superbe plate-forme, où je découvre des lecteurs attentifs et des auteurs talentueux. Je viendrai vous lire avec plaisir, et merci pour vos retours sur mon Calico Jack. Sabrina.
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Leslie · il y a
votre histoire m'a énormément touché car je viens de perdre m'a grand mère. Ce grand père que vous décrivez c'est justement ce que j'aimerais garder de ma grand-mère et transmettre à mes enfants: le goût pour l'histoire et les histoires
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sabrina péru · il y a
Bon courage Leslie dans cette épreuve, et si vous aimez écrire, faites-le, pour vous, et pour votre grand-mère, les mots fuseront, et vous rattacheront à son souvenir. Belle soirée à vous, Sabrina.
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Fredoladouleur ...! · il y a
Un bel échange entre un grand-père et sa petite-fille où les mots sont vecteurs, d'Amour et de Tendresse. Calico Jack demeure à tout jamais par le legs inestimable des souvenirs ^^
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