Bloc Logique

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Aujourd'hui, j'ai dormi plus longtemps que les autres. Quand je me suis réveillée, y avait bien, comme prévu, un petit sucre d'orge enveloppé dans un papier violet miroitant sur la table. Avec ses côtés anguleux, on aurait dit un diamant. Soeur Marie-Liesse n'a pas failli. Par contre, ce que je comprends pas, c'est pourquoi elle récompense ceux qui dorment et pas ceux qui dorment pas : on est normalement là pour travailler, non ?

Faudra que je lui demande un jour pourquoi. Pourquoi elle fait ça.

Autrement, on a eu exercice de blocs logiques. Je me suis retrouvée avec Jean-Phi Koshmar et Didier Soupir. Christine Vraiment n'était pas là, dommage. J'ai pas pu m'empêcher : au bout d'un moment, on commençait à s'embêter un peu vu que c’est tout le temps la même chose et trop facile, quoi : ranger les carrés avec les carrés, bon. Les triangles avec les triangles, d'accord. Les rouges avec les rouges, tout ça, ça va bien un moment, on a compris, quoi, non mais pour qui qu’elle nous prend, hein ?... Alors j'ai pas pu m'empêcher, j’ai commencé à mordiller le coin d'un triangle bleu. C’est du plastique. Ca a une drôle de consistance, agréable à mâcher, je dois dire. Et franchement pas mauvais goût. Ca sent bon, en plus ! ça m’a rappelé les bouées Fina qu’on avait en cadeau dans les stations services au bout d’une dizaine de pleins d’essence de la 4L ou de la DS. Quand on les gonflait, ça dégageait une odeur délicieuse, reconnaissable entre mille, qui nous disait aussitôt soleil, vaguelettes irisées sur sable brûlant à la marée montante. Mais ça n’a pas raté : au bout d'un moment, le bout du triangle était tout effiloché. J'étais en train de me dire qu'il suffirait de le couper avec un ciseau, euh, non, des ciseaux... Oui. Qu'il suffirait de le couper avec un ciseau pour que ça fasse à peu près propre, quand Soeur Marie-Liesse s'est approchée avec un air suspicieux. Elle s’est arrêtée derrière mon dos, je l’avais pas entendue. Tout d'un coup, elle s'est penchée :

- Qu’est-ce que c'est que ça, qu'est-ce que tu fais, regardez moi ce travail !!?? elle a-dit en prenant un air énervé.

J'ai baissé les yeux, j'étais un peu gênée. Mais bon, quoi, c'est pas la fin du monde, non plus ! Mordiller un morceau de plastique, quand même !

- Mais enfin, tu peux pas faire attention ? elle a continué de plus en plus furieuse.

J’ai pris un air vraiment embêté. Je commençais à avoir envie de pleurer. Elle a vu, alors elle s'est un peu radoucie.

Je regardais toujours par terre. C'était pas bien balayé, il restait des miettes du goûter.

- Faut pas recommencer, hein ? Parce que ça coûte cher, et ça doit pouvoir servir à tout le monde ! c'est pas fait pour être mangé. La prochaine fois, je serais obligée de t’emmener dans le bureau du Directeur, et il sera sûrement pas content....

Bon. Je l'ai laissée vider son sac. J'avais l'impression que le triangle tout baveux qui était maintenant posé sur la table, pointait vers moi un angle accusateur avec son air abimé.... Si j’avais su écrire, pour sûr que Soeur Marie-Liesse m’aurait collé une centaine de lignes : ‘Je ne mangerai pas les outils de travail que nous utilisons à l’école’...

J'ai jeté un coup d'oeil à Jean-Phi et Didier qui n'en menaient pas large. Eux, ça leur est jamais arrivé d’avoir envie de grignoter un bloc logique. Alors, ils savent pas trop ce que c'est comme expérience. Et puis, je les connais, ils iraient pas se mettre dans de sales draps avec la maîtresse !

Pas de ma faute quand même : c'est pas que j'avais faim, on avait bien mangé à midi. C'était poisson pané et purée et, comme personne n'aime ça, j'avais encore fini pas mal d'assiettes vu qu'on nous a dit que c’était pas bien de laisser traîner de la nourriture, ya encore des enfants dans le monde qui n’ont même pas de quoi manger. Mais alors, pourquoi le poisson pané, j’avais le droit de le manger et pas le bloc logique ? Je voyais pas bien trop pourquoi. Moi, j’étais prête à manger tout ce qui pouvait me tomber sous la main.

J'ai dit 'oui' tout bas, en baissant les yeux.

Soeur Marie-Liesse a encore froncé les sourcils en secouant son doigt pointé vers moi et marmonné quelque chose on comprenait pas trop bien quoi. Puis elle s'est calmée elle aussi. Elle a dit : ‘Bon les enfants, on en était où de notre histoire ?'. Elle a repris la leçon de lecture : My-lè-neu ha-bi-teu Mi-ran-deu. Ré-mi a ô-té l’é-pi-neu de la pat-teu à Ca-pi. Mi-mi dî-neu'.

L'orage était passé.
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Mireille Bosq · il y a
Ces lois élémentaires de la vie sociale qui paraissent si incompréhensibles aux yeux de ceux que la société décrète comme hors norme et aux enfants trop petits pour les appréhender.
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Mireille Bosq · il y a
J'avais oublié le "j'aime" je viens de le rajouter.