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Pierre Lieutaud

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Je m’appelle Andromaque Sertylon, et j’avais un robot familier. Un robot fait à ma mesure pour me servir, m’éviter toute fatigue, obéir à mes ordres et précéder mes pas, où que j’aille. Pour  m’ouvrir la voie et subir à ma place tout ce que peut subir un humain. Je l’avais appelé Olmytrion.

Il y avait tant et tant d'années qu'il était à mon service qu'il était cabossé de toutes parts. Pas de grosses bosses, des petits coups, des accolades affectueuses. Un matin, nous longions la Seine en suivant le chemin de halage. La brise couchait les herbes folles, je marchais vite et me retournais par moment pour chercher Olmitryon qui trottinait en grinçant de toutes ses rotules. Dans les cabossages de son crane la rosée du matin s'était déposée en petites flaques qui tremblaient au rythme de ses pas et les rayons du soleil étincelaient sur ses courbures de métal. Je suis très fatigué, il faut que je m'arrête un moment pour que la chaleur du jour réchauffe mes engrenages, qu'ils ne gémissent plus dans le froid du matin, dit Olmitryon. Et il s'affala dans l’herbe, abandonné, dans un grand bruit de casseroles. Couché sur le dos, les bras et les jambes écartées, les yeux dans le vague, il semblait dormir. Je me suis approché de lui et je me suis assis à ses cotés dans la rosée : ne reste pas ainsi couché dans ces herbes humides, lève-toi et viens. Olmytrion ne bougeait pas. Je me suis approché encore plus. Pour la première fois, je voyais les fines craquelures dans le revêtement anodisé d’Olmitryon, les plis figés au bord de ses yeux et la rouille qui faisait grincer doucement ses paupières quand battaient ses cils de polystyrène ouvragé. Sur ses tempes gondolées comme de vieux plats qui auraient trop servis, palpitaient de petits conduits énergétiques et sa chevelure tubulaire faite de l'enchevêtrement de milliers de circuits enduits de gélatine était toute ébouriffée. Ses yeux, deux roues où le soleil se reflétait sur la mince couche d'eau claire que deux petits pommeaux d'arrosoir microscopiques faisaient couler dessus, tournaient sans cesse, éclaboussant le sol de gouttelettes salées. Un goût de sel qui provenait de l'antigel que contenaient  les circuits hydrauliques. Ses deux pupilles étaient deux puits, profonds, inexpressifs. En bas, bien loin, de petits engrenages tournaient et des hélices battaient dans le fond de sa carcasse. Olmitryon regardait le ciel et écoutait pour la première fois le bruit sourd des hélices. De chaque coté de son regard, il voyait onduler des fleurs qui caressaient sa coque, une libellule bleue se posa sur son nez et de sa petite pince elle éprouva la consistance de ce nez. Je ne me lèverai plus, murmura Olmitryon, je veux dormir et voyager, bercé par les hélices. Ne plus subir, ne plus marcher, ne plus me taire. Moi, Sertylon, je l’ai secoué longtemps, j’ai fais hoqueter ses mécanismes intérieurs, j’ai tiré de toutes mes forces sur ses bras, laissant apercevoir les tiges de métal qui rendaient solidaires les pièces de ce vieux corps inutile et enfin je l’ai laissé là, au bord de l'eau et je me suis éloigné. Je sais que j’ai eu tort, que l’attitude de mon robot était peut être un simulacre d’épuisement pour se séparer de moi et devenir autonome, mais je tiens à souligner une fois encore l’usure non feinte et la fatigue technique de cette machine humanoïde si semblable aux humains que ce fut pour moi un déchirement de le voir disparaître. Les ailes veinées de bleu de la libellule qui prenait son envol firent sur l’eau comme des ombres chinoises et il bascula dans la rivière, entouré de milliers de bulles Où est-il? Où est Olmitryon, le robot que j’aimais, mon double, mon ami ?
 

PRIX

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Danielle Battaglia · il y a
Vous aimez les robots je vois! bientôt on vivra avec eux, autant s'y faire tout de suite.
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Lange Rostre · il y a
Un robot bien sympathique quand même.
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MCV · il y a
L'histoire de la petite fille qui démonte sa poupée qui dit oui, qui dit non et qui ouvre et ferme les yeux, revisité à la mode robotique. Pas mal!
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jc jr · il y a
Olmytrion m'a fait penser à la guerre des étoiles.Viendriez-vous soutenir de nouveau "le bilan" en finale.....
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Magalie F. · il y a
Quand le robot découvre le bon côté de l'Humanité : la beauté de la Nature. L'Homme n'y succombe plus assez. Ce sont peut-être les robots qui sauveront notre monde ? ;-)
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Dranem · il y a
Un très beau conte philosophique avec cette libellule au dessus de l'eau, comme une fée... l'âme du robot sans doute...
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Saint Eusèbes Poulpix · il y a
Asimov ne l'aurait pas renié... ce texte... et le robot aussi. A voté.
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Ysé · il y a
J avais oublié de voter malgré mon plaisir à lire ce texte pardon !
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Amicxjo · il y a
personne ne les voit arriver, les robots. La puissance de calcul va bientôt exploser et avec l'intelligence artificielle et quand le robot atteindra la conscience et l'émotion, que deviendra-t-il : un être VIVANT
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Fantec · il y a
Ils ne vont sûrement pas être humanisés à ce point ces chers robots mais c'est un texte plein d'émotions.
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