Au lapin à Jules

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Image de Printemps 2021
Je l’avais occis hier soir à la fraîche. Je le sors de la cave pour le dépiauter, avant que la chaleur soit accablante ; en avril, du jamais vu ! Les prés jaunissent déjà et ça pousse à peine au jardin. Ça fait mal de voir ça franchement...
Je suspends mon lapin par les pattes arrières à l’esse vissée au mur extérieur de l’atelier. J’aiguise le couteau sur la pierre à fusil, le nettoie et fais un trou sous le cou. Le sang bouillonnant s’écoule dans un seau – c’est Jules qui m’avait conseillé cette méthode, la chair sera plus tendre, paraît-il. Je fais une entaille au niveau du pelvis puis, une main de chaque côté, je tire la fourrure vers le bas. La peau se détache, glisse doucement et tout se retourne, comme un gant. Ne reste plus sur la pauvre bête, qu’une enveloppe fine, intacte. J’allais l’inciser au niveau du ventre pour retirer les organes, quand je sentis une présence.

... Il existe des rencontres qui décident de tout bousculer... Dans le jardin voisin, une femme, statufiée. Je ne l’avais jamais vu. Bien qu’elle soit de profil, je saisis son air effrayé indiquant que je dois être un monstre. Je ne sais pas quoi faire. Alors, bêtement, je dis :
— Bonjour, quelle chaleur encore aujourd’hui !
Elle tourne le dos, pour partir.
— Attendez... je, je suis désolé...
Elle s’arrête, hésitante ; elle ne veut pas revoir ce qui pendouille là-derrière sans doute. Je m’approche de la clôture qui nous sépare, mes bras se balancent tranquillement sur mon pantalon de toile grise. Elle est toujours de dos, immobile. Gêné, je reste légèrement à distance. J’ôte ma casquette et la regarde.
Sa robe légère d’un bleu superbe descend aux chevilles, sa tête est légèrement inclinée, ses cheveux bruns ondulés caressent son cou. Elle se tourne à demi... Ah seigneur ! Un profil de Madone, des yeux et une bouche d’une douceur infinie, on dirait un tableau... Cette couleur... Vermi... Fra quelque chose... ah, bon sang les noms... Je chercherai plus tard. Je ne m’y connais pas trop en peinture, mais j’ai des livres !
Pendant que ma mémoire s’activait piteusement, nous demeurions silencieux. Elle pivote et me fait face maintenant. Son visage si tendre tout à l’heure montre alors avec violence sa dualité. Tout un côté est violacé et déformé... Nos yeux se sondent, un long moment. Puis, je lui souris en observant :
— Vous... vous devriez mettre un chapeau par un temps pareil, vous savez.
— Vous vouliez m’expliquer tout à l’heure.
— Oui euh... je ne savais pas que vous étiez là et...
— J’ai emménagé hier, vous n’avez rien entendu ?
— Ma foi non. Je donnais un coup de main chez un ami.
Je lui parle alors de mes poules et mes lapins que je vends à Jules et à d’autres, qui tiennent un resto dans le coin. Je lui dis que tuer et dépecer n’est pas un plaisir, même si cela ne m’émeut plus. Elle m’écoute, l’air grave... et me sourit, enfin.

Tout paraît simple alors. Je l’invite à venir sous la tonnelle se rafraîchir d’un verre de vin léger.
— Chez moi, ce serait mieux non ?... Il n’y a pas de pendu !
Nous rions. Cette femme éveille en moi une délicatesse que je ne savais pas présente jusque-là... Je suis content qu’elle ne me cache pas « son mauvais côté » — Je saurai plus tard qu’elle désigne ainsi son visage divisé ; je remarquerai qu’elle présente uniquement le « bon côté » aux inconnus, comme par réflexe.
Nous prendrons des petites habitudes, un apéro, un repas, des échanges de part et d’autre de la clôture. Je lui ferai découvrir la région, lui présenterai des potes. Nous partagerons nos histoires, par petites touches, en prenant le temps. Elle me racontera l’accident, la voiture en flammes, les opérations, les greffes. Son mari parti qui ne la reconnaissait plus, les gens qui la regardaient avec pitié, son désespoir et sa reconstruction, la vente de l’appartement parisien et l’achat de la petite maison d’à côté, rapidement bouclés. Moi, je lui dirai mon enfance baguenaudée ici ou là, mon adolescence dessinée au fil des ivresses, ma déconfiture et enfin, mon installation de petit éleveur. Je lui parlerai de mon professeur de dessin au lycée, des livres qu’il m’avait donnés... — Au fait le tableau... ni Vermeer, ni Fra Angelico, mais Filippo Lippi !

Nous nous attardons de plus en plus souvent, chez l’un ou chez l’autre. Jusqu’à enfin ne plus nous quitter et vivre chez elle. Je suis heureux. Elle aussi je crois.
— Je veux que tu me dessines, me dit-elle un soir comme si de rien n’était.
Je me demande d’où ça lui sort et rétorque :
— Ça va pas non ? je sais pas faire !
Je me retrouve avec un paquet sur les genoux. Dedans, des crayons, des pinceaux, des tubes. Hébété, j’enlace longuement ma bien-aimée... Et me voilà ensuite qui m’exécute ! Depuis, nous avons une nouvelle marotte. Elle écrit son histoire pendant que je dessine — espérant des progrès avant d’oser toucher à l’huile ! Maria pose souvent pour moi le soir, après le boulot.
À propos de boulot, je la préviens avant de préparer mes poules ou mes lapins afin qu’elle puisse s’enfuir. Il lui est impossible aussi de manger "ça" à la maison... mais de temps à autre, elle propose d’aller se régaler au "Lapin à Jules"! De quoi se sentir un peu vexé, non ?!
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Guy Bellinger · il y a
Subtil et tendre cette nouvelle, qui comporte tout un roman potentiel en ses quelques lignes.
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Orane CP · il y a
Oh, merci beaucoup Guy. Un roman... j'ose pas, c'est trop long !
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Joëlle Brethes · il y a
Essayez... Il y a, dans votre texte, plein de petits détails qui ne demandent qu'à enfler pour devenir de jolis chapitres...
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Orane CP · il y a
C'est très gentil Joëlle de m'encourager comme ça aussi. Merci beaucoup.
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Fleur A. · il y a
Très belle histoire
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Orane CP · il y a
Merci Fleur
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Gilles Pascual · il y a
Une chouette histoire, un bon moment... Merci Orane, et bravo !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
tout pareil
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Orane CP · il y a
Merci Gilles, je suis ravie que vous ayez passé un moment sympa avec mon lapin.
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Hortense Remington · il y a
Une belle histoire si bien racontée !
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Orane CP · il y a
Merci Hortense.
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Renise Charles · il y a
Histoire simple et touchante comme je les aime.
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Orane CP · il y a
Merci beaucoup, je suis contente que ce petit lapin agile vous ait plu.
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F. Gouelan · il y a
Une histoire sincère et tendre, sans chichis, où la nature est ce qu'elle est. Belle écriture.
Une de mes nouvelles commence par la même scène. (Le garçon qui aimait trop fort.)

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Orane CP · il y a
Merci Françoise, un commentaire touchant. Je vais voir votre texte.
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JAC B · il y a
Ce texte, c'est comme une conversation et ce ton lui va bien ; Les personnages font naturellement connaissance, une rencontre sans artifices et sans enjeu parce qu'on a eu la peau d'un lapin (on fait mieux comme lieu d'approche). La suite se lit plaisamment , c'est comme une évidence, tellement humain. Merci et bonne continuation Orane.
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Orane CP · il y a
Merci beaucoup de ce long commentaire , l'idée de la conversation me plait bien et le côté paisible, humain. Je suis contente de ce que vous avez ressenti. Merci encore Jac.
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Joël Riou · il y a
Un texte qui nous ramène à l'époque où on dépiautait les lapins après les avoir saignés burk ! Mais comme le civet était bon !
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Orane CP · il y a
La belle époque ! On bouffait d'la viande vingt D...!
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Thierry Lazert · il y a
J'ai aimé ce quelque chose de naturel qui tient à je ne sais quoi, une belle petite histoire. Je pense à Henri Bosco.
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Orane CP · il y a
Merci Thierry, je suis touchée par cette jolie phrase "ce quelque chose de naturel qui tient à je ne sais quoi"... Je ne connaissais H Bosco que de nom, ayant oublié sans doute des textes de dictée dans l'enfance. Suis allée voir sur internet. Et bien je vais trouver un de ses livres ! Merci pour cette découverte.
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Thierry Lazert · il y a
Je n'ai lu de Bosco, je crois, que Le Mas Théotime, et c'est ce qui m'est revenu avec le lapin à Jules.
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Orane CP · il y a
Ce titre je le connais sans avoir jamais lu, c'est lui que je vais lire du coup.
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Fred Panassac · il y a
Un apprivoisement réciproque, de la douceur dans un quotidien fait de rudesse.
Souvenirs d’antan !

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Orane CP · il y a
Ce commentaire m'émeut car je n'avais pas pensé à cet "apprivoisement réciproque" qui définit bien ce que je ressentais en écrivant... Merci beaucoup Fred.
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Fred Panassac · il y a
Ça me fait plaisir d’avoir vu juste, merci :)

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