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En compétition

Le grand saule est tombé cette nuit, terrassé par la foudre. J’aime à croire que ce n’est pas un hasard.

Adolescente c’est dans son ombre que je me faisais rêver. Les pieds dans l’eau, la tête perdue dans l’émeraude de son feuillage, je fermais les yeux et je le voyais encore.
Une année, peut-être deux, d’une innocence végétale.
Jusqu’au jour où ton ombre est venue se superposer à la sienne.
Tu avais l’air sortie d’un conte, de ceux où la princesse coiffée d’or s’est perdue dans la forêt, avec ta robe couleur de soleil, tes grands bras souples comme ses branches et tes yeux pleins de lueurs d’automne. D’un coup je me suis vue aspirée dans ta lumière...

C’était sans doute trop tôt. Je ne me connaissais pas encore. Je ne savais rien non plus des gens, ou du monde.
Mon monde à moi c’était ce ciel un peu chargé au fond de tes prunelles, cette boucle de cheveux rebelles sur ta nuque, caressant mon cou quand je me penchais pour lire par dessus ton épaule. Ces terribles flottements dans tous mes nerfs, ces heures trop douces passées sur la couverture, où je te racontais tant d’histoires. Des histoires pour que tu restes, pour que tu ries, pour qu’en me tenant la main tu frissonnes, que tu te perdes dans mes chemins. Tous les jours j’inventais ; affrontant des dragons, escaladant des tours, descendant dans des prisons, forçant des portes faites de bois magique, de bois de saule...

Mais pas d’inquiétude, nous, nous connaissions les mots justes, les mots vrais pour faire fuir les monstres et sauter toutes les serrures.
Les histoires devinrent notre histoire.
Aujourd’hui je les raconte à d’autres.
Et jusque-là ce n’était que l’air de rien. En passant. En parlant d’autre chose.
Je tournais autour de toi comme nous tournions autour de l’arbre.
Effrayée de me faire emporter. De me faire dépasser.
Toi, tu n’avais peur de rien.
Tu n’avais pas peur de m’embrasser. Et plus tard tu n’as pas eu peur non plus de plonger nue depuis le pied du saule. Il m’en a fallu du temps pour te rejoindre...

Je n’ai pas vécu ça comme toi. Je ne vis toujours pas mon corps comme tu habitais le tien. Je ferme encore les yeux quand je fais l’amour. Je n’ai jamais pu faire autrement, et pourtant tu n’aimais pas ça.
Il y encore tellement de choses. Mais peu d’années. Trop peu de temps. Tu n’as jamais eu trente ans. Et depuis ton départ je restais là chaque été, à ne plus vouloir m’approcher du saule. Comme si je lui en voulais de m’avoir raconté des histoires.
Nous n’avons pas vécu heureuses et nous n’aurons jamais d’enfant.
Te savoir sous une dalle ce n’était juste pas possible. Alors je t’ai gardée près de moi. Je n’aurais sans doute pas dû. J’ai passé – passé, pour ne pas dire vécu, parce que ça ne serait pas vrai – ces dernières années à te changer de place... J’ai eu du mal à me décider, te relâcher... Le grand saule est tombé cette nuit, terrassé par la foudre, en emportant tes cendres avec tout mon passé. J’aime à croire que c’est un dernier geste d’élégance de ta part.
Il fallait bien que je te laisse, enfin, partir.
On ôtera ce qui reste du saule.
Et il n’y aura plus qu’un grand vide.

PRIX

Image de Été 2019

En compétition

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CLASSEMENT Très très courts

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Mireille.bosq · il y a
Douce mélancolie, et pourtant fraîcheur d'amours quasi enfantines. On s'en remet difficilement. C'est bien exprimé.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup Mireille !
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Miraje · il y a
Un texte, tout en pudeur, qui dégage une intense émotion.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup Miraje :-)
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Viviane Claire · il y a
Une douce mélancolie :)
Visiteriez-vous ma page ?

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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci Viviane. Je suis passée sur votre page et j'ai laissé un petit commentaire. Bonne journée à vous :)
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Lou-Anne · il y a
Vous avez l'art de sublimer cet amour malheureux avec tout ce qu'il faut de pudeur, de retenue en nous baignant dans une douce mélancolie. Superbe et tous mes votes...
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup, bonne soirée à vous !
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Alain.Mas · il y a
Un départ trop tôt, et pourtant un signe avec ce grand saule. Beau poème.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci à vous et bonne soirée !
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JACB · il y a
L'image du saule contient toutes les larmes à la disparition versées, c'est infiniment poétique et troublant. Belle atmosphère et belle écriture toute de pudeur voilée. On est sous le charme.*****
Si un petit tour "Dans l'océan Indien" vous tente n'hésitez pas, c'est en bleu sur ma page !
Merci

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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup !
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Laurence Delsaux · il y a
Le sens de l'écriture et là aussi, dans l'absence à dire. Bonne chance! ++
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup Laurence :)
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Chantal Sourire · il y a
Le vide si bien écrit, je vote !
Et vous invite à me lire, merci !

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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci Chantal, je suis venue, j'ai lu et j'ai laissé un petit commentaire. Bonne journée à vous !
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