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Adieu, pirates !

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Alexandre

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L’été avait pris fin sous un soleil brûlant, puis le vent s’était levé et nous avait apporté la tempête.
J’avais fini mes corvées et je profitai d’un peu de répit pour me rendre à la crique discrètement. J’écartai les branches du buisson qui cachait l’entrée du tunnel et descendis dans le noir. C’était le seul accès possible pour atteindre cette crique entourée de hautes falaises d’un côté et de menaçants écueils de l’autre.
J’aimais venir ici admirer le spectacle de l’océan déchaîné. Je frissonnais d’excitation devant les vagues qui s’engouffraient entre les rochers, faisant exploser des gerbes d’eau dans un bruit terrible, comme si elles étaient en colère.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’était l’unique endroit sur cette île où je me sentais bien, en sécurité.

Cela faisait deux longues années que des pirates m’avaient enlevée après avoir pillé et coulé le bateau sur lequel nous naviguions moi et mes parents. Depuis, j’étais retenue prisonnière sur cette île. J’étais leur esclave. Je devais faire le ménage et laver leur linge sale si je voulais espérer avoir quelque chose à manger.
Le reste du temps, ils me laissaient tranquille et je pouvais faire ce que je voulais. Mais il n’y avait rien sur cette île, elle était minuscule et surtout, à part la vieille baraque qui servait de repère aux pirates, elle était déserte.
La seule chose intéressante ici, c’était cette crique.

Je sortais prudemment en bas du tunnel en faisant attention de ne pas me faire emporter par la mer agitée, quand j’aperçus entre deux rochers ce qui me sembla d’abord être la queue d’un poisson aux couleurs éclatantes.
Les vagues se calmèrent un instant, je pus m’approcher, et je vis à ma grande surprise que ce n’était pas le cas. C’était un bébé sirène, avec de toutes petites nageoires. Je la pris alors dans mes bras pour la sortir des rochers où elle se trouvait en danger, puis j’approchai son visage poupon du mien pour sentir un souffle, quand elle ouvrit de grands yeux bleus qui semblaient me remercier.
Soudain, tandis que je la portais en bas de la falaise, à l’écart des rouleaux qui avaient repris leur assaut, des silhouettes apparurent dans les vagues : deux magnifiques sirènes vinrent vers moi et, sans un mot, prirent doucement le bébé qui s’était blotti dans mes bras. Puis elles repartirent aussitôt dans les profondeurs de l’océan.
Pendant longtemps je continuai à ressentir la sensation de son corps contre le mien, sa petite queue froide contrastant avec son buste d’où se dégageait l’apaisante chaleur du nourrisson.

Rien ne poussait sur l’île et le temps était si mauvais que les pirates ne pouvaient pas sortir en mer pour ramener des vivres. Il faisait froid dehors, mais dans la journée, après mes obligations, je préférais m’abriter dans le tunnel pour observer la crique que de rester au milieu de ces bandits affamés qui passaient sur moi leur mauvaise humeur.

Quelques semaines plus tard, la tempête s’était calmée et j’éprouvai une immense joie quand la petite sirène revint me voir à la crique. Elle avait bien grandi et elle était à présent presque aussi grande que moi. Elle m’offrit un joli peigne de nacre, le même qu’elle avait dans les cheveux, en me faisant comprendre qu’il était magique et me permettrait de respirer sous l’eau. Puis elle me prit par la main et m’emmena à travers les flots visiter son monde secrètement.
Cachée derrière de hautes algues, j’aperçus de loin, parmi tant d’autres qui entonnaient une douce chanson, les deux belles sirènes que j’avais rencontrées.
À l’abri des regards, nous jouâmes avec des poissons clown, fîmes de beaux colliers de perles et passâmes un long moment à nous peigner tour à tour en fredonnant l’enivrante mélodie.

Brusquement la petite sirène cessa de chanter et je compris, à regret, qu’il était temps de rentrer. Et en effet, il n’y avait pas une minute à perdre pour retourner sur l’île, car le vent s'était levé. Sa petite main fermement refermée sur la mienne, ma sirène se fraya courageusement un chemin dans les énormes vagues.
Nous luttâmes longtemps contre la houle et le courant, puis, au cri des mouettes au-dessus de nos têtes, je réalisai alors que nous avions réussi à rejoindre la côte. Quand nous touchâmes terre, la petite sirène était à bout de force. Il était impensable de la laisser repartir par cette mer dans l’état de fatigue où elle se trouvait. Aussi, après une courte hésitation, je la guidai jusqu’à l’embarcadère et l’invitai à se reposer à l’abri dans le bateau des pirates, dans un tonneau rempli d’eau. Je la serrai fort tout contre moi et à contre-cœur, je rentrai au foyer.
La nuit était tombée depuis longtemps déjà et comme je m’y attendais, j’essuyai les regards mauvais de cette bande de voyous de pirates. Se levant d’un bond, le capitaine laissa éclater sa colère. Il me reprocha de ne pas avoir fait mes corvées. Pour éviter les coups, j’allai me réfugier sous l’escalier où se trouvait mon lit miteux, en retenant mes larmes.

Des rafales de vent faisaient claquer les volets de la vieille baraque et j’étais inquiète pour ma petite sirène. Je peinais à trouver le sommeil. Seul le souvenir des événements de la journée m’apporta un peu de réconfort. Je revoyais la beauté des sirènes et de leur monde fantastique. Je fermai les yeux en épousant du bout des doigts les formes arrondies du soyeux petit peigne de nacre pour me rassurer.
Alors que je commençais à m’endormir, je me fis la promesse que dès le lendemain, avec l’accord des sirènes, je quitterai le repère des pirates et j’irai les rejoindre pour toujours.

Dès l’aube, je m’éveillai et m’étonnai de trouver le repère vide. Je courus jusqu’à l’embarcadère où je trouvai comme je le craignais le capitaine et les pirates : ils avaient trouvé ma chère amie. Ils la maintenaient fermement allongée sur le pont du bateau et s’apprêtaient à la ligoter.
Prenant mon courage à deux mains, je sautai sur le capitaine et m’emparai du pistolet qui pendait à sa ceinture. Je fis signe à la petite sirène de prendre la fuite tandis que je tenais en respect l’équipage.
Brusquement, je reçus un coup dans le dos et on me désarma, lorsque retentit la douce chanson qu’à présent je connaissais si bien. De nombreuses sirènes apparurent. Alors, tous les pirates levèrent la tête vers l’horizon et lentement, comme des somnambules qui s’animent dans leur sommeil, ils appareillèrent le navire. Ils larguèrent les amarres et malgré la tempête, ils prirent le large. Chahuté par les gigantesques vagues, il ne fallut pas longtemps pour voir le bateau sombrer, subitement englouti par l’océan.
Mon amie me sauta au cou et je suppliai les sirènes de m’emmener avec elles.

Alors que nous foncions à toute allure dans les flots déchaînés, ma joie se mua soudain en amère déception. Les sirènes me ramenaient à terre.
Je ne reconnus pas tout de suite la petite maison en haut de la falaise.
Ma maison !
Quand mes parents me virent arriver, entourée de dizaines de sirènes et trempée jusqu’aux os, ils n’en crurent simplement pas leurs yeux.
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