À qui se fier ?

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« Ecrire c’est creuser dans du noir ». (Guillevic) « Ecrire, c’est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l’ouvrir ». (Christian Bobin) Du noir à la lumière  [+]

Image de Printemps 2021
Ce soir-là, comme chaque soir, ils sont entrés et se sont installés autour de la table dans un joyeux brouhaha.

Tout occupés à commenter les divers événements de leur journée de travail, ils ne se sont pas immédiatement rendu compte que quelque chose clochait.

Depuis des temps immémoriaux, en effet, Blanche-Neige était là pour les accueillir à leur retour de la mine, tandis que de leurs écuelles de bois brut, le fumet d’une soupe maison servie à 20 heures précises pour être à la température idéale au moment de leur arrivée emplissait la pièce briquée de frais d’une promesse gourmande.

Campés sur leurs certitudes relayées par des millions de lecteurs émus par une si édifiante histoire, ils avaient considéré comme acquis qu’il en serait ainsi pour l’éternité. Voire plus.

De fait, qui aurait pu penser que Blanche-Neige pourrait caresser un jour projet plus exaltant que la perspective de laver quotidiennement des monceaux de vêtements maculés de sueur et de boue ?

Qui aurait imaginé qu’elle se lasserait de chanter, tel un pinson hystérique, en faisant valser son balai dans une cahute insalubre, perdue au milieu des bois ?

Ou qu’elle perdrait le goût de préparer de savoureux - et innombrables – repas pour une cohorte de nains immatures passant leur temps à piocher comme des damnés dans une mine de diamants dont ils n’avaient que faire, la laissant, pour cela, seule - et livrée au pire, l’histoire l’aura prouvé - toute la sainte journée  ?

Comment, enfin, concevoir qu’elle renoncerait sans frémir à la joie de caresser leur petit crâne chauve avant d’y déposer un chaste baiser lorsqu’ils venaient en rangs serrés lui souhaiter une paisible nuit ?

À la vérité, Blanche-Neige n’a rien prémédité.

Ignorant tout de la vie, elle n’avait pas la moindre conscience de la vacuité de son existence. Et cette belle innocence aurait pu perdurer encore des siècles si elle n’avait tout à fait fortuitement découvert une déchirure dans une page du livre où elle végétait depuis sa naissance.

Osant – bien qu’agitée de furieux tremblements – y glisser un œil, elle fut profondément troublée en découvrant qu’il existait d’autres décors possibles, d’autres chemins à suivre, d’autres personnages à rencontrer. Bref, il se leva en elle une curiosité d’une telle puissance qu’elle ne put s’interdire de franchir d’un saut les bords de la page en question.

Propulsée dans l’univers de Peter Pan, elle faillit s’évanouir lorsqu’une escadrille de mômes en pyjama passa en vrombissant au-dessus de sa tête. Affolée par l’insupportable stridence de leurs horribles piaillements – portons à sa défense que ses oreilles étaient absolument vierges de toute nuisance de ce type – en prise donc, à une panique irrépressible, la pauvrette en phase de syncope imminente, alla se réfugier dans les fourrés tout proches, dans l’espoir d’y trouver un peu de calme salvateur.

Las, elle ignorait que le Loup du Petit Chaperon Rouge, ayant lui aussi profité de l’aubaine de l’accroc pour s’offrir une petite virée dans cette nouvelle contrée peuplée de bambins dodus à souhait, était là, dans la plus grande discrétion.

Tout à leur surprise réciproque, le Loup et la Belle, pétris de bonnes manières par une éternité de polissage littéraire, ne purent faire moins que de se présenter et, de fil en aiguille, la sympathie aidant, de se raconter l’un, l’autre, leur destin pré-écrit.

Soupçonnant une plaisante alternative dans la candeur du regard offert, le Loup, plus gourmet que gourmand, ne fut pas long à se convaincre que, tant qu’à faire de tâter du tétin, à choisir entre la triste chair ratatinée d’une octogénaire invalide ; l’insipide candeur d’une encapuchonnée impubère et la splendeur immaculée de l’accorte donzelle, il n’allait pas tergiverser plus avant.

Quant à notre héroïne, qu’une émotion inconnue faisait tendrement virer au rose – oie blanche, mais pas dinde – elle se rendit sans combattre à la déraison, en arguant in petto que, pomme pour pomme, puisqu’il fallait en croquer une...
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Ozias Eleke · il y a
Un très beau conte. C'était un régal.
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Brigitte Bardou · il y a
J'adore...
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Etienne Mutabazi · il y a
Très super votre conte
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Flore Anna · il y a
Les contes de l'enfance, relus, revus et imaginés au temps présent. Une idée sympathique, originale; souhaitons que le loup ne deviennent pas trop exigeant...
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Julien1965 · il y a
Du plaisir à lire ce conte revisité et en plus c'est drôle !
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christine A · il y a
Bravo! j'ai passé un très bon moment à lire votre texte, merci!
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Françoise Mornas · il y a
J'adore cette relecture de Blanche-neige et autres contes, c'est jouissif à lire, amusant et libérateur !
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Bruno Ginoux · il y a
Très drôle ! Bravo.
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Eowyn Tflingueuse · il y a
Excellent, drôle à souhait. J'adore. A l'occasion, je vous invite à découvrir mes récits.

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