Corbeau²

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Image de Été 2020

Un matin, il était là.

Énorme, entièrement noir des pattes jusqu’au bec, le corps luisant et les plumes lissées… Il se tenait sur la plus haute branche de l’arbre, juste en face de ma chambre, située au premier étage.

Je ne le remarquai d’abord pas vraiment, rien de plus qu’une ombre fugace sur le bord extérieur de ma vision.

Et puis les choses changèrent, petit à petit.

Chaque jour en me réveillant, je le découvrais sur son perchoir, serein, attendant je-ne-sais-quoi. Il m’observait fixement sans montrer une once de lassitude et dès que nos regards se croisaient, il me saluait d’un vif croassement ou d’un hochement de bec.

Le temps passant, il se rapprochait de plus en plus de la vitre et moi, je m’inquiétais moins de sa sombre et mystérieuse présence. De fait, avant que je n’en prenne conscience, nous étions entrés tous les deux dans une certaine routine. Dès qu’il m’apercevait de son côté, il s’annonçait d’un cri bref et je lui répondais poliment d’un timide « bonjour » ou d’un geste de la main. Je restais toutefois impressionné par sa régularité, car jamais il ne manquait notre tête-à-tête familier.

Je découvris bientôt lors d’un évènement particulier que mon insolite compagnon avait également l’oreille musicale et des goûts plutôt marqués en la matière.

Ce jour-là, j’étais en train d’écrire à mon bureau et comme d’habitude, j’accompagnais toujours mes sessions de travail d’une musique reflétant mon humeur. Mon choix s’était alors porté sur les « Gymnopédies » de Satie et je ne remarquai rien d’anormal avant d’aller tirer les rideaux en fin de journée. À ma grande surprise, je vis de mystérieux fragments de porcelaines dorées sur le rebord de la fenêtre. Je soupçonnai tout de suite mon nouvel ami, mais ne compris pas sur le moment la raison de ces offrandes.

Je retrouvais souvent par la suite divers objets, toujours au même endroit : perles bigarrées, fragments de verre ou de miroir dépolis, ainsi qu’un ankh en argent que je pensais perdu à jamais. L’explication me parut sur le coup incroyable, mais je finis par en accepter l’idée farfelue… Je ne recevais de cadeaux qu’après avoir passé un morceau joué exclusivement au piano. Un corbeau mélomane, pourquoi pas ?

Un après-midi, résolu à prendre celui-ci sur le fait, je me dissimulai près de la fenêtre après avoir lancé « La Sonate au Clair de Lune » de Beethoven. Je retins mon souffle et ne bougeai plus en le voyant arriver discrètement derrière les carreaux. Il déposa quelque chose de brillant à l’emplacement habituel avant de se figer sur place. J’eus peur qu’il m’eût repéré, mais ça ne semblait pas être le cas. Aussi dingue que cela puisse paraître, je jure l’avoir vu fermer ses petits yeux noirs pour s’absorber dans la lente mélodie ! Celle-ci terminée, il cligna plusieurs fois de ses surprenantes paupières blanches puis repartit comme il était venu. J’étais néanmoins stupéfait devant cette scène. Celle-ci dépassant de loin mes croyances au sujet de ces oiseaux si particuliers que d’aucuns prétendent très intelligents.

À partir de ce moment, son comportement changea manifestement. Il prit en effet l’habitude de cogner à la vitre quand je n’étais pas dans la pièce afin de m’y faire venir pour notre salut quotidien. Si je tardais trop pour répondre, il s’ébrouait en graillant dès que je pointais le bout du nez, comme s’il m’adressait des reproches. Il regagnait ensuite sa place, drapé dans sa dignité et le dos tourné pour mieux signifier sa contrariété. Son impatiente insistance à chercher ma compagnie ainsi que ses bouderies lui donnaient un air aussi comique qu’attachant et je ne m’en souciais pas davantage.

Pourtant un matin les choses prirent une tournure beaucoup plus étrange, plus inquiétante… franchement moins amicale.

C’était l’été et pour profiter de la douce fraîcheur de la nuit, j’avais laissé la fenêtre ouverte. Bercé par le chant du vent dans les branches, je m’endormis rapidement. Quelle ne fut pas ma surprise de le découvrir au réveil non loin de moi ! Installé tranquillement sur le rebord de mon lit, il me fixait d’un air froid et posé. Confus, je l’observai à mon tour une poignée de secondes avant de pousser le plus effroyable hurlement de ma vie ! À en juger par la vitesse à laquelle il s’envola, laissant quelques plumes derrière lui, il dut être aussi terriblement surpris.

Coi, je restai immobile, bouche bée, le cœur battant à tout rompre et une sueur des plus glacées me couvrant rapidement le corps. La peur panique et le terrible sentiment d’urgence que je ressentis à cet instant ne me quittèrent pas avant des heures.

Un brin traumatisé par cette intrusion, je pris la résolution rigoureuse de fermer tant les volets que ma fenêtre avant la tombée de la nuit. Après cela, je ne le revis plus pendant longtemps.

Et un jour, il était de nouveau là.

Patientant sur sa branche comme si de rien n’était. Le regard pourtant plus dur, menaçant, il me dévisageait en silence avec un air farouchement déterminé.

Maintenant, je commence à avoir sérieusement peur…

Aujourd’hui à mon réveil, il y avait un autre corbeau qui m’épiait avec lui.

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MATARIO13 · il y a
Un corbeau qui aime la musique, voilà qui est original. Une belle histoire bien menée, un peu angoissante, mais juste ce qu'il faut. Bravo
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Laurent Rétoret · il y a
Hitchcock eût pu s'en inspirer ! Bravo Eluyn !
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Philippe Clavel · il y a
un bon texte, bien écrit, avec un sujet original et en ambiance qui évolue de la légèreté à l'angoisse jusqu'à la chute ouverte, mais menaçante
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Mireille Bosq · il y a
J'ai entendu des histoires ressemblantes avec des pies paraît-il très affectueuses. Cet inquiétant corbeau est une bien curieuse conquête, car il s'agit bien d'un choix de la part de ce corbeau. Quelle curieuse histoire. Grande lectrice de fantastique, je suis tombée sous le charme.
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jc jr · il y a
Tout peut arriver après la sonate au clair de lune...les corbeaux mélomanes vont se multiplier et je prédis une suite Hitchcockienne à votre texte. JC
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Fred Panassac · il y a
Original et bien narré, on a presque envie d’y croire. Les corbeaux sont très intelligents, c’est un fait.
L’esprit d’Edgar Poe règne sur cette histoire fantastique.
J’aime !

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Joan · il y a
Une nouvelle un brin fantastique que j'ai beaucoup aimé. Imaginée d'après une observation réelle, peut-être. Quand on sait que les corbeaux peuvent reconnaître un visage vu une seule fois plusieurs années après, le vôtre n'est pas près de vous oublier.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'adore les oiseaux, mais là je m'inquiéterais ! mon vote, j'ai un site une visite peut-être ? mercci
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Mireille Béranger · il y a
Moi qui suis fascinée par les oiseaux, j'ai beaucoup apprécié ce texte. Et je me demandais, au fil des lignes, quelle était la part de vérité... Un corbeau mélomane, pourquoi pas... Un corbeau intelligent, je ne suis pas loin de le penser... Un corbeau s'installant une nuit au bord d'un lit, j'ai envie - même si, à l'image du narrateur, j'aurais eu la frousse -, de le croire... Quant à la chute, elle est drôle !
Ah oui, j'ai aimé ! Merci, Eluyn.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Vous avez réussi à m'inoculer une peur panique !
Étrange approche entre un oiseau mélomane et un être humain solitaire !
Le lien qui se tisse entre ces deux êtres est surnaturel et me fait penser aux oiseaux de Hitchcock !

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