Oumi

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Pourquoi on a aimé ?

Elle est charmante cette histoire qui frôle, touche et s’amuse avec la poésie. Un texte tout en sensations, tout en ressenti, qui joue avec les

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Dans le doux d'un murmure  [+]

Image de Été 2019

Le crissement de mes pieds sans semelles sur le sable d’ici est le signal.
Je suis bientôt arrivée.
Encore quelques pas crevassés dans ce trou calcaire et je pourrai enfin poser mes mains comme j’aime tant le faire.
Poser, reposer et déposer mes paumes débrouillardes sur la paroi qui se lit comme un roman vertical.
Ici, c’est mon abri, mon asile, mon atelier, mon terrier, mon gîte, ma bibliothèque.

Ici, c’est creux et profond.
C’est tiède ; ni froid ni chaud ni moite, juste tiède.
Ici, c’est le silence et dehors, le grabuge gronde pour un morceau de couenne sur le dos pelé de la steppe.
Petite paix dans le corridor caché d’avant l’histoire.
Blottie derrière les grosses concrétions, je peux sucer les fruits de ma cueillette et laper le vin de la bête.
Sous le baldaquin pointu des stalactites, je peux dormir. Essayer au moins.
Perchée sur les stalagmites qui ressemblent à des tabourets (ou des tambours, c’est comme on veut), je fourbis mes rêves, mais ce que je préfère, c’est l’éternité écrite sur les murs.
Je la caresse, l’éternité, et je la lis.
Je ne sais pas lire, je fais comme si.

Ma torche brûle le gras du mammouth. Le lourd chandelier de bois diffuse une lumière épisodique sur mes traces.
Presque des mots.
Je lis (j’essaie au moins) ce qui est à la portée de mes doigts ramollis par l’eau des ruissellements.
Les gouttelettes tombées de la voûte blanche pulvérisent une brume sur les figures incrustées dans la roche qui est, désormais et pour toujours, une librairie universelle.
Je lis l’animal qui guette le moment de mon retour vers le monde, juste armée de mon châle en poils de loutre et de mon bâton de pluie.
Je lis et je dis à voix haute ce qui est tracé là, sans mots parce que les mots n’existent pas encore.
Je lis les contes colorés sans rien savoir du temps qui passe ni du lendemain ni de l’hier ni du jour ni de la nuit.
Je lis et je plaque mon corps, petit et marron, dans la beauté littéraire des presque-mots.

Mes cheveux incoiffés sont des pinceaux remarquables : crin trempé dans le pigment, ma tignasse frotte la fresque.
Ma peau ocre le paysage minéral.
Mes dents devenues outils mordent l’eau dans un bout de coquillage.
Il n’y a pas la mer.
Qu’est-ce que c’est, la mer ?
Une bassine lourde pour mes herbes macérées ? Un pichet pour ma bouche ? Une grosse jatte pleine de saumure ?
Qu’est-ce que c’est, la mer ?
Un autre trou sur le plat de la terre laminée par les vents et les pattes des géants ?
Mes pieds pataugent dans une cuvette, ça pique. Je lèche. Ma langue est salée.
C’est la mer, peut-être.
Je vous parle dans le creux de mon trou caché par des branches coriaces.
Entendez-moi.

Maintenant, l’humanité s’éveille.
C’est le premier matin parlé.
Ma grotte est un salon de thé. Elle bavarde, elle cause. Pipelette.
Avec les mots, le masque des bruits archaïques est tombé. Je m’empare de la parole, dis toute la force du monde dans une prose impudique et, à moitié dévêtue, je ris.
C’est la première fois.
Je fabrique l’histoire avec ma voix et mon rire. J’hésite, balbutie, bredouille et ânonne.
Mes sons palpitent et, dans un gribouillis sonore, je souffle sur mes mains artisanes.
J’ai modelé un mot, juste un mot.
Je parle, peins, pétris, j’écris, je sifflote.
L’écriture n’est pas un brame.
L’écriture est une âme, la mienne, accrochée aux étoiles du domicile terrestre, hameçonnée dans ma cachette, âme sonnée par les traces tatouées sur la peau du rocher devenue gazette.

Et si un jour, vous passez par ici, prenez le temps de me regarder.
Vous me reconnaitrez.
Je tresse la crinière du grand cheval, là, en bas, à gauche de l’herbe rouge.
J’ai deux cent cinquante-cinq mille ans.
Autant dire une gamine.
Je m’appelle Oumi.
Approchez-vous, j’ai quelque chose à vous offrir.
Un mot, juste un mot.
Le premier mot de l’humanité.
Approchez-vous.

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Un petit mot pour l'auteur ? 247 commentaires

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JLK · il y a
Oumi, graffiteuse underground.
Un texte écrit de main de maîtresse. Chapeau, madame.

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Réginald Ress · il y a
C'est magnifique et surprenant. Superbe et inhabituel. Splendide et inattendu. Du Sylvie au mieux de sa forme.
Juste une petite question : "Mes pieds pataugent dans une cuvette, ça pique. Je lèche..." Balèze la Oumi. Moi, il y a longtemps que je n'arrive plus à me lécher les pieds ! Donc, pour la perfection de l'exercice, nous attendons une photo de Sylvie en train de se lécher les pieds, pour voir si par hasard elle n'aurait pas inventé toute cette histoire...
S'il te plait, continue à écrire et à nous charmer.

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Alain Derenne · il y a
Superbe le jeu du chif'oumi
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Daniel Glacis · il y a
Encore un texte inqualifiable, du moins pour moi qui suis un minable critique, Sylvie, et qui me conforte dans cette appréciation plus ou moins juste que je me fais de vous mais votre talent de conteuse est immense.. Félicitations ! Amicalement, Daniel.
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Sylvie Neveu · il y a
Oumi penche son corps de première femme vers vous en une révérence intimidée, Daniel
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Daniel Glacis · il y a
Je ne suis pas digne d'une révérence, même intimidée, Sylvie... Je vous envoie mes sincères pensées amicales ! Daniel.
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Lange Rostre · il y a
Un magnifique voyage dans les ères passées.
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Julien1965 · il y a
Bravo Sylvie ! Je découvre que ce texte incroyable est recommandé par S.E.
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Saint Sorlin · il y a
Félicitations Sylvie, j'ai les mains rougies par les applaudissements. Quel carton!
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Sylvie Neveu · il y a
Voici mes mains dans tes mains, bien serrées pour adoucir et le bruit et le rouge qui fait des décalcomanies sur tes paumes.
Et je plie le carton qui se met à voltiger, c'est un avion maintenant.
Merci encore

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Saint Sorlin · il y a
Un avion pour un voyage vers la face cachée de la terre, celle où dors le soleil.
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Sylvie Neveu · il y a
Un avion de papier pour ne pas salir le ciel et un voyage en dentelles crème vers le bout de la galaxie. De là d'où je viens. C'est un peu loin, il y a peu de bruits, peu de peurs. Juste des mots en murmure qui borde le sommeil du soir et ça sent bon : un parfum de lune encoquelicotée
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Mireille Bosq · il y a
BRAVO ! c'est frais, tendre et imaginatif.
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Françoise Mornas · il y a
Découverte tardive de ce texte tout en subtilités pour donner à voir un petite histoire de l'humanité.
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Joëlle Brethes · il y a
J'arrive un peu tard pour apprécier cette prose très poétique et vous féliciter : bravo et… à + pour d'autres textes

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