Yanis et Fabrice

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Fabrice hésitait :

– On ne pourra jamais y placer mon bureau, ma bibliothèque et mon fauteuil. C’est une chambre de dix mètres carrés, une cellule monacale ! Tu veux me cloîtrer ! Qu’y ferais-je ? Je ne suis ni ascète ni bonze ni chanoine. Je voudrais mourir dans mon bureau après un moment de lecture et d’écriture.
– Il y a des résidences avec des chambres plus vastes. On pourrait aussi les visiter. On va prendre le temps, Grand-père.

Fabrice eut une moue désabusée. Yanis continuait à motiver son grand-père :

– J’ai trouvé une résidence au milieu d’un parc boisé. J’ai vu les prospectus. La chambre est nettement plus grande.

Fabrice soupira. Il avait déjà visité plusieurs établissements en bougonnant. Le grand-père et le petit-fils ne se laissaient pas aisément convaincre et leurs conversations étaient comme des coups de fleuret portés par des lames bien aiguisées.

– Qui m’apportera mon journal ?
– Mais il y a des services pour cela et il suffit de s’inscrire aux activités qui sont utiles et qui ne changeront pas vos habitudes !
– Qui va m’accompagner dans les sorties et mes balades, les parties de golf ?
– Les aides-soignants sont des compagnons zélés !
– Rien ne vaudra ta présence, mon petit. Tu es le seul à savoir où sont mes chaussettes quand je ne les retrouve plus !
– Ils s’habitueront comme moi je me suis habitué !
– Dis-moi combien de temps t’a-t-il fallu pour t’habituer à moi ? D’ici à ce que d’autres y parviennent, je serai parti loin, très loin. Et la télécommande, et mes lunettes... Tout serait à refaire alors que toi, toi tu es là depuis si longtemps.

Mais Yanis ne pouvait pas oublier l’image des lunettes dans le saladier et la télécommande dans le réfrigérateur. Des bribes de vie vécues dans la cuisine associées à des fragments d’habitudes qui d’une pièce à l’autre figeaient des univers si bien imbriqués l’un dans l’autre qu’il paraissait impossible de les démêler. Yanis n’avait plus le courage de répéter à son grand père que les dimanches, le facteur ne passait pas, qu’on n’arrosait pas le jardin en hiver et qu’il valait mieux déposer le linge sale dans la machine à laver le linge et non dans la machine à laver la vaisselle. Un grand-père qui branchait toujours la cafetière sans jamais s’en servir, actionnant à l’envi le voyant qui pour ainsi dire ne connaissait plus la position éteinte. Yanis éteignait mais Fabrice faisait repartir la machine et l’eau bouillonnait jusqu’à l’évaporation de la dernière goutte. Quand la cafetière ne cramait pas, c’était Fabrice qui passait une commande onéreuse par voie électronique ce qui lui facilitait le travail et ouvrait la porte à tous les excès. Yanis réceptionnait des colis coûteux et quand il en parlait à son père Richard, Fabrice grimaçait de se savoir sermonné par un fils à qui il avait tout appris, la réponse étant toujours cinglante : «  Je n’ai rien à apprendre ni de toi ni de personne et il s’agit de mon argent. »

Les deux hommes étaient toujours à deux doigts d’une rupture qui tardait à se produire, le filin étant solidement arrimé aux comptes bancaires de Fabrice.

Fabrice se réfugiait de plus en plus dans sa bibliothèque et penché sur ses dossiers, il travaillait. Yanis jusque-là rassuré, ne s’était jamais posé de questions. Son grand père était occupé, toujours souverain dans ses jugements et ses appréciations :

– Ecoute cette phrase de Tagore, notre poète : «  Le jour où la mort viendra frapper à ta porte, quel présent lui offriras-tu ? » Tu sais ce que je répondrai ? Je dirai que j’ai travaillé chaque jour pour n’avoir pas à la rencontrer cette mort.

Yanis s’abstint de contredire son grand-père qui n’attendait de son interlocuteur qu’une écoute soumise et sans commentaires. Il s’en était accommodé, cela pouvait se soigner mais comme son grand-père ne soignait pas ses petites misères, Yanis savait que ce penchant à ne pas être contrarié était un virus difficile à éradiquer.

– Ecoute ceci : « Laisse subsister un peu de moi par quoi je puisse te nommer mon tout. » C’est bien dit. Je compte transmettre, Yanis, tu entends, le maître mot, c’est transmettre mon tout.
Puis il prenait un autre livre : « Le tigre blanc » et replaçait la phrase favorite glanée au milieu des cinq cents pages : «  Chaque homme doit accomplir son propre pèlerinage de libération. » Quand mon heure viendra, je serai libéré et je sentirai moins la douleur peser sur mes yeux.

– Peut-être c’est cela qui vous affaiblit la vue. Vous travaillez tard le soir. Est-ce que cela ne pourrait pas attendre le lendemain ?
– Non, cela occupe mes insomnies et puis je n’ai pas de lendemain à attendre. Les lendemains ne viendront plus vers moi, c’est à moi de les débusquer. Je termine de compléter mes documents. Je ne peux pas laisser autant de travail à la postérité. Tout doit être nettoyé, terminé, accompli.

Il contemplait alors les photographies de son fils Richard, de sa belle-fille et de son petit-fils. A quoi pensait Fabrice qui ne parlait jamais devant Yanis de ses vies secrètes ? La vie dans cette maison en cachait une autre, des voix se taisaient à son approche, des discussions s’affaissaient comme un soufflé que l’on faisait attendre.
Une infirmière et une aide-soignante venaient chaque matin lui faire ses bilans, lui prodiguer les soins usuels et lui administrer les médicaments. Fabrice soignait des comorbidités qui allaient du diabète au souffle cardiaque, des arythmies qui lui coupaient les jambes aux tenaces douleurs articulaires. Il lui arrivait de s’évanouir. Et Yanis savait que cela lui était arrivé dans la salle de bains alors qu’il était seul. Il se souvint de la manière épique avec laquelle Fabrice lui raconta comment il avait rampé jusqu’à son lit qu’il appelait son camp de retranchement. Emporté par son verbiage quand il devenait éloquent, c’était toujours le vocabulaire militaire qui prenait le dessus et Yanis avait droit à toutes sortes de sommations farfelues.
Fabrice avait un cocktail de pilules à prendre à doses et à heures précises impossibles à décaler afin d’éviter des interférences entre les différentes substances chimiques. Attendre la fin de la prise d’un premier comprimé avant de passer à la prise d’un autre comprimé dont la durée d’efficacité devait coïncider avec le moment où il aurait à prendre un troisième comprimé, c’était réglé comme du papier à musique. Yanis se souvenait des sueurs froides qu’il avait eues quand il avait constaté que Fabrice avait oublié un jour les consignes. Depuis lors, l’infirmière notait les prises dans un carnet élastiqué que Fabrice devait compléter, Yanis lui rappelant les consignes dix fois par jour.

A toutes ces questions, Fabrice répondait allègrement : « Tu vois, toi tu le fais sans rechigner avec une certaine simplicité. Imagine ma vie dans une maison de retraite où tout est fixé comme des devoirs d’écolier. Lever à sept heures après une nuit coupée de prises de pouls, petit-déjeuner à huit heures, visite du médecin, jeux de société et déjeuner puis sieste et repos au salon au milieu de malades perclus de je ne sais quelles maladies puis dodo. Le soir qui va me parler ? Qui va m’expliquer le rock métal, et qui va regarder avec moi les vieux westerns ? Tu m’envoies droit au cimetière si tu m’abandonnes dans une maison de retraite. »

Yanis l’avait plus d’une fois surpris en plein milieu de la nuit en train de compulser ses papiers, remettre de l’ordre dans le classement de ses dossiers. Le cliquetis du clavier comme une lointaine musique traversait les murs, une mélopée s’élevait dans les limbes de sa conscience que Yanis essayait de retrancher de sa mémoire. Il savait pourtant que des pas furtifs peuplaient les couloirs, qu’on effectuait des rondes de nuit où coulissaient les armoires plus d’une fois ouvertes et refermées.

Aah ! entendit-il une nuit et un bruit de vaisselle cassée transperça la maison. Il se réveilla en sursaut et courut dans la chambre de Fabrice. Une panique le broya quand il trouva le lit vide et défait. Le cœur en charpie, il s’élança dans le bureau resté fermé. Il trouva Fabrice avachi sur la chaise de la cuisine tenant sa main et geignant comme un animal traqué.
En un coup d’œil, Yanis évalua la situation. La plaque de cuisson rougeoyait. Fabrice y avait déposé sa tasse et l’avait reprise, l’avait lâchée sous la brûlure dégagée par l’intense chaleur de l’anse. La tasse en morceaux sur les carreaux de la cuisine, Fabrice tassé sur la chaise, le tableau comportait assez d’indices pour résumer une nuit à marquer d’une pierre blanche.
Yanis en parla à ses parents. Il attendit d’être hors de portée de Fabrice et raconta comment il fallait penser sérieusement à trouver un auxiliaire de nuit pour Fabrice, solution qu’il préférait pour ne pas sortir Fabrice de son univers familier. Yanis ne pouvait plus assumer l’avancée morbide et inquiétante de la maladie qui brouillait la mémoire immédiate de son grand-père.

Il eut du mal à soutenir le regard de l’aïeul pendant le dîner. Fabrice ne lui laissa pas le loisir de se calfeutrer.

– Tu as parlé à tes parents et mon diabolo de fils veut m’enfermer.
– Mais non, Grand-père. Vous ne pouvez pas rester seul, c’est cela le vrai problème que Papa ne comprend pas bien.
– Il veut m’envoyer chez les fous.
– Non, il voudrait que vous soyez en sécurité dans une maison de retraite mais il y a d’autres solutions. On pourrait prendre un auxiliaire de vie qui veillerait sur vous la nuit. Moi je rentre le soir trop fatigué pour veiller sur vous toute la nuit. On pourrait penser à une personne le jour et une personne la nuit.
– Qu’ont dit tes parents ?
– Ils ont dit : « C’est cela ou la maison de retraite. »
– Richard est expéditif. Il ne soulève pas les problèmes. Il les aplatit d’un coup de talon vengeur.

Yanis évita de s’aventurer dans le contentieux qui opposait ses parents et son grand père. Comme les grandes maladies, les dissensions familiales rongeaient les esprits sans leur donner le remède pour les alléger.
Fabrice prit le temps de la réflexion. Il mélangea le sel dans la purée. Il l’avait déjà fait une fois. La deuxième dose allait être de trop. Yanis l’eût-il remarqué, il n’en fit pas une montagne. Il vit Fabrice grimacer, une sorte de rictus près des commissures des lèvres qu’il ne connaissait que trop bien. C’était sa façon à lui de dire qu’il se rendait bien compte que ses neurones ne fonctionnaient plus comme auparavant mais qu’à part ce léger désagrément, cela ne pouvait pas le gêner outre mesure. Il fallait temporiser.

Le soir, pendant la pause de la tisane, Fabrice fut volubile. Il se réchauffait les mains en se frottant les doigts aux parois de la chope remplie de camomille dont il voulait bien croire aux effets apaisants et soporifiques.

– Il y a des haines familiales, commença-t-il à dire ce soir-là. Si je m’aventure à l’extérieur, c’est comme si j’ouvrais la porte aux faquins. C’est ainsi et cela dure depuis des années. Ils ne viennent plus me voir, tes oncles, tes tantes. Il y a trop de haine et la haine c’est l’envers de l’amour. Quand on ne peut plus aimer, on tombe dans la haine, on poursuit dans la haine. On s’enlise dans la haine, et on ressort sali, souffrant. Et l’orgueil t’empêche de revenir en arrière. L'orgueil, celui-là c’est un autre malandrin. Il s’incruste car le champ est libre, propice à toutes les truanderies.
– Dans une maison de retraite, chacun pourra y aller sans se demander s’il y a un risque de croiser la personne qu’on veut éviter, tenta de plaider Yanis qui s’évertuait à trouver une porte de secours. Il savait Fabrice jugulé par une peur intérieure qui l’étouffait.

– Mais chacun va épier l’horaire de la visite, le jour où telle personne viendra, telles autres personnes ne voudront pas venir. Un ballet étrange va se mettre en place. Il y en a qui rebrousseront chemin parce que dans les couloirs et dans les salons, ils ont croisé les personnes qu’ils ne voulaient pas rencontrer. Tu vois, ton père Richard va déguerpir dès qu’il verra la jaquette de ton oncle. C’est à prévoir, tu sais. Alors il va se former un regroupement émotif, le clan de ceux qui se soutiennent et se supportent tant bien que mal va donner ses jours de visite et ses horaires et le clan de ceux qui ne peuvent pas se voir va devoir s’aligner sur les plages horaires restantes.
– Mais on rentre tous dans des cases !
– Oui comme dans un jeu de société ! On louvoie entre des cases, des jalons, des places déjà occupées ne laissant que les horaires vides et sans intérêt, des quarts d’heure qui se calent vers la dernière heure autorisée de la soirée sachant que le matin, les visites sont déconseillées. Il n’y a que l’après- midi et il faut noter les heures d’arrivée et de départ sur un registre. On n’est pas à l’abri d’un confinement !

Yanis commença à pister Fabrice. Il découvrit que pour cacher ses trous de mémoire, Fabrice notait tout sur un carnet qu’il conservait toujours dans sa poche. Yanis parvint à le dérober et à le lire ce qui lui permet d’apprendre que Fabrice avait des rendez-vous avec son fils Richard et qu’il rendait aussi visite à un autre de ses fils. Et qu’il était en train de perpétrer un grand coup. Il releva la date du projet indiqué. Fabrice et Richard fomentaient une mauvaise action contre les autres membres de la fratrie.
Yanis prit soin de replacer le carnet et annonça à Fabrice qu’il devait s’absenter plus longtemps que prévu le fameux jour où son grand-père avait rendez-vous. Le jour dit, Yanis se posta au coin de la rue. Le rendez-vous ayant lieu à dix heures, il vit arriver la voiture de Richard, Fabrice munie d’une sacoche embarqua et la voiture prit de la vitesse.
Yanis sortit de sa cachette et rentra dans la maison qu’il entreprit de fouiller méthodiquement. Il s’installa au bureau de son grand-père, l’ordinateur était verrouillé mais sur le sous-main, il remarqua plusieurs chiffres alignés par ordre formant une colonne, chaque suite de chiffres renvoyant à des lettres initiales.
Puis il ouvrit les dossiers rangés par ordre d’année sur les étagères, portant les noms des produits financiers. Il en feuilleta un, découvrant les noms étalés sur les fichiers. Les noms des enfants de son grand père étaient inscrits ainsi que les noms des petits-enfants. Il se dit qu’il tenait les fichiers d’un bilan comptable. Un dossier d’assurance-vie l’éclaira davantage quand il vit le nom du bénéficiaire. Il vérifia les différents dossiers où il s’aperçut que son père Richard se retrouvait être le seul bénéficiaire de plusieurs produits.
Il relia les éléments qui prirent forme dans son esprit. Quand le fils honni Jérémy revenait, c’était des éclats de voix qui ébranlaient la maison et Yanis au comble du malaise, souvent, entendait des discussions houleuses, tendues à l’extrême. Après les disputes, il se rendait compte que Fabrice s’attelait à son ordinateur et travaillait longuement.

Puis un jour qu’il était à la cuisine, Yanis décida de passer à l’attaque. Il dit à son grand père qu’une balade lui serait salutaire : « Je vais chercher votre veste. » A l’intérieur de la veste, il trouva le carnet mystérieux. A la date du jour où Fabrice s’était éclipsé avec Richard, se trouvaient inscrits les mots : « C’est fait ».
Au cours de la promenade, Fabrice perdit son entrain. Yanis lui demanda :

– Vos enfants vous manquent beaucoup. Voulez-vous que je les appelle ?
– Ils ne viendront pas.
– Cela ne veut pas dire qu’ils ne vous aiment pas.
– Ils n’auront rien de ce qui me reste. Ils n’attendent que cela, ma mort. Comme des rapaces, ils attendent mais ils n’auront rien.

Les mois qui suivirent furent pénibles. Fabrice s’enfonçait dans un mutisme alarmant. Yanis lui lisait les passages bibliques qu’il aimait mais Fabrice secouait la tête :

– Non, non je ne suis pas un saint homme. La mort m’attend pour me punir. Si je vais là-bas, je serai trucidé.
– Vous serez déjà mort, Grand-père.
– Je le serai deux fois. Ne sais-tu pas qu’on s’arrête d’abord à une porte et que St Pierre a les clefs pour n’ouvrir les portes du paradis qu’après l’ultime procès ? J’ai bu au ciboire de la honte. Je devrais d’abord répondre, on ne me laissera pas entrer avant que la sentence soit prononcée.
– Je pense qu’on a droit à la rédemption. On peut faire quelque chose qui nous sauvera.
– Quoi ? Faire quoi ? Je n’ai plus rien ! Tu m’entends Yanis, je n’ai plus le pouvoir de faire quelque chose, je l’ai perdu, j’ai tout perdu ! A quoi bon vivre maintenant ?
Puis il se tut. Yanis n’osa le contrarier. Il le ramena dans sa chambre puis éteignit la lumière.

La nuit fut interrompue par des râles. Dans la forêt angoissante de son sommeil, Yanis entendit des crachotements inquiétants et se précipita. La voix de son grand père était devenue incohérente, il délirait. Un regard sur le carnet élastiqué ouvert à la page du jour éclaira la situation. Il referma le carnet, alla le replacer sur le bureau à l’endroit habituel. Il ne pouvait que garder pour lui ses pensées, lui qui avait accompagné le vieil homme tout au long de son chemin de croix. L’ambulance le transporta à l’hôpital. Yanis ne voulut pas le quitter. La prise massive des comprimés à des heures indues avait fait leur œuvre. Une paralysie faciale avait déjà atteint ses cordes vocales. Fabrice agrippa la main de Yanis et dans le regard éperdu qu’il leva vers son petit-fils, il y mit une prière implorante que Yanis comprit en silence. Le secret ne serait pas éventé.

– Partez en paix, grand-père, les hommes n’ont pas besoin de savoir que vous avez préféré les quitter, faute d’armes pour vous défendre.
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