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Y faut vraiment être con pour laisser son chien pisser sur une fleur

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Ladune

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27 juillet, 16 heures.

— Ici Tour de contrôle, grésilla une voix dans le talkie walkie. Suspect en approche.
— Ici Guetteur. Bien reçu, Tour de contrôle. Je vais me mettre en position.

Juliette se glissa par la porte et courut jusqu’à l’arbre le plus proche. Elle s’allongea au pied du tronc. En tenue de camouflage, le visage peint de traits marron et verts, elle se fondait dans la végétation.

— J’ai le visuel, dit-elle en balayant les alentours du regard.

À l’intérieur, Clément attendait, prêt à bondir, le doigt fixé sur la gâchette. La succession de fausses alertes mettait ses nerfs à rude épreuve, mais il savait qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. Il écoutait donc avec une concentration extrême la voix qui sortait du talkie walkie :

— Je le vois. Il arrive...

Françoise aussi était rivée à l’appareil. Elle avait interrompu ses travaux et allumé une cigarette. Pensive, elle tira une longue bouffée. S’ils ne réussissaient pas aujourd’hui...

— Ça y est ! Il est... Il va...

Trois cœurs sautèrent un battement en même temps.

— Non. Non, ce n’est pas lui. Il part...

Françoise poussa un soupir et saisit le talkie walkie :

— OK, dit-elle dans l’appareil. Rentre, Guetteur. Fausse alerte.

Elle reprit ses aiguilles à tricoter.


20 juillet.

L’œil de la webcam que Françoise avait posée à l’entrée de sa propriété était braqué sur la rue. Aucun individu, homme ou bête, passant devant chez elle ne pouvait lui échapper. Dans son salon, Françoise fixait l’écran qui retransmettait les images depuis déjà plusieurs heures. Elle ne s’en détournait que pour allumer une nouvelle cigarette ou pour vérifier la forme de son tricot.
Plusieurs dizaines d’animaux s’étaient succédé, mais aucun ne semblait être son coupable. Elle commençait à s’impatienter.
Soudain, un énorme museau envahit l’écran, tandis que des reniflements assourdissants retentissaient dans la pièce. Le son était si fort qu’il faisait mal aux oreilles et Françoise se précipita vers les haut-parleurs pour le baisser. Quand elle reporta son attention sur l’écran, elle se pétrifia d’horreur. Une patte monumentale et poilue s’élevait, occultant la lumière du jour. Après qu’elle se soit immobilisée en l’air, un jet liquide jaillit du croisement avec une autre patte. Droit sur la caméra, qui rendit l’âme en quelques secondes.
Françoise serra le poing de rage devant l’écran noir.

 

10 juillet.

Le rosier arborait un air presque aussi désolé que Françoise. Ses fleurs, ternes et grillées, vivaient les dernières affres de l’agonie. Elles ne s’étaient pourtant ouvertes que la veille. Et c’était chaque fois la même chose : appliquant les vers de Ronsard avec une rigueur d’académicien, les roses ne duraient qu’un jour, jamais plus. Françoise, qui avait planté le rosier au pied de sa maison quelques semaines auparavant, était atterrée par la brièveté de cette floraison.
Elle se pencha pour humer une dernière fois le parfum des fleurs, avant qu’il ne s’éteigne. Elle se redressa aussitôt avec une grimace. Le seul parfum perceptible était une forte odeur d’urine.
C’était donc ça. Une partie de la gente canine du quartier devait avoir choisi le rosier pour se soulager. Il n’était, en effet, séparé de la rue que par une grille, dont il dépassait largement. Françoise ignorait s’il y avait plusieurs coupables ou un seul, au régime particulièrement corrosif, mais le résultat était là : les roses étaient impitoyablement décimées.

— Y faut vraiment être con pour laisser son chien pisser sur une fleur, grogna-t-elle.

Françoise était alors partie en guerre. Ses idées morales mêlaient quelques préceptes religieux, une pincée de maximes parentales, un zeste de pression sociale et les diktats d’une sensibilité à fleur de peau. C’était donc parfois un peu confus. Elle savait en tout cas qu’elle était raisonnablement pacifiste, tolérante envers les différences tolérables – tant qu’elles n’étaient pas trop envahissantes – et prête à pardonner les pêchés. Mais aujourd’hui, tous ces points lui posaient problème car, enfin, ne fallait-il pas combattre le Mal ? Et sans qu’elle sache très bien pourquoi, sans qu’elle ait trouvé un passage de la Bible pour le confirmer, elle sentait qu’un chien urinant sur une fleur, c’était mal.
Sa première tactique avait été assez primaire. Pendant une dizaine de jours, elle s’était régulièrement postée devant la maison, assise sur une chaise pliante. Mais elle ne tenait pas en place plus d’une heure ou deux. D’une part, elle s’impatientait, et d’autre part, sa propre vessie l’obligeait à interrompre régulièrement sa garde. Elle trottinait alors jusqu’à sa maison en maudissant ces obligations physiologiques doublement ennemies des fleurs.
Elle dut finalement se rendre à l’évidence : c’était l’échec. Elle n’avait coincé aucun coupable et les roses continuaient de mourir. Elle tenta alors la stratégie de la webcam, qui tourna court.
Elle réfléchit. Ses trois petits-enfants, Clément, Juliette et Éléonore arrivaient chez elle le lendemain. Leurs parents les lui laissaient toute la semaine. Il devait y avoir moyen de tirer parti de cette petite armée.
Françoise élabora un dispositif de surveillance et de défense. Juliette et Éléonore, cinq ans chacune, se partageraient deux postes de guet : l’une se placerait sur la terrasse occupant une partie du toit et de là, surveillerait les alentours à la jumelle ; comme elle ne pourrait observer le pied de la maison sans se pencher dangereusement, elle signalerait tout chien en approche à sa cousine, qui irait aussitôt se poster dans la rue. De là, elle disposerait d’un panorama imprenable sur l’étroite bande de terre où était planté le rosier. Si l’animal s’adonnait à de coupables activités, elle le verrait aussitôt et donnerait l’alerte grâce à un talkie walkie. Ces bidules en plastique se trouvaient dans tous les magasins de jouets.
Clément serait le bras armé de la lutte. Il attendrait, caché dans le jardin, la main sur le pistolet du tuyau d’arrosage. Au signal, il se ruerait dans la rue et aspergerait le chien. Il avait pour consigne secrète de doucher aussi le maître, consigne qu’il avait juré de taire s’il était capturé.
Françoise avait baptisé le dispositif Chain Home, du nom du premier système de radars allié pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait alors de protéger l’Angleterre contre les hordes nazies qui se préparaient à l’envahir. Françoise s’en était inspirée car il lui semblait elle aussi se dresser contre la barbarie, au nom d’une certaine idée de la civilisation et de la morale.

 

27 juillet, 19 heures.

Françoise soupira. Juliette était en poste. Encore une alerte. Qui finirait probablement comme les autres. Et c’était une des dernières chances : les parents de ses petits-enfants revenaient demain et elle doutait qu’ils approuvent ce genre d’activités.

— C’est lui ! crépita soudain le talkie walkie. Un labrador ! Il est devant le rosier ! Il s’arrête ! Il va...

D’instinct, Françoise bondit. Elle envoya son tricot au loin, se rua vers la sortie du jardin et arracha le pistolet d’arrosage des mains de Clément. Puis elle entrebâilla la porte avec une prudence de Sioux, désireuse de prendre le coupable en flagrant délit.
Elle s’immobilisa, stupéfaite. L’animal humait une fleur éclose le matin avec un air de ravissement absolu. Les yeux à demi fermés, les babines légèrement retroussées, il avait le visage pénétré d’un bonheur sans partage.
Il aime l’odeur des roses, pensa Françoise, troublée. Il sait que c’est bon, que c’est beau...
Elle n’était pas au bout de ses surprises. Après avoir savouré le parfum de la fleur, l’animal leva la patte et l’arrosa. Toujours avec la même joie infinie.
Françoise se figea. Chez elle, l’incompréhension le disputait à la révolte. Elle avait toujours cru en une forme d’harmonie dans l’Univers. Ce qui était beau était juste. Ce qui était juste rendait heureux. Elle aimait naturellement ce qui était beau. Donc si elle n’aimait pas quelque chose, c’est que c’était immoral et impropre à rendre heureux.
Comment pouvait-il alors exister une forme de bonheur consistant à uriner sur une fleur ?
Pendant qu’elle s’abîmait dans ces considérations philosophiques, le chien achevait sa besogne. Un regard vers la rose souillée ramena Françoise à un problème moins théorique : que ce bonheur soit compréhensible ou non, il entrait directement en concurrence avec le sien, qui consistait à cultiver la fleur, à la contempler, à la respirer. Deux êtres différents, deux façons de vivre irréconciliables. Que faire dans une telle situation ?
Françoise leva le pistolet d’une main tremblante.
À ce moment, le chien se retourna vers elle et plongea ses yeux dans son regard vacillant. Puis il se détourna et s’éloigna à pas lents.
Françoise laissa retomber son bras, tandis que périssait la rose. Peut-être pouvait-elle y réfléchir un peu avant de faire parler les armes...

PRIX

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Raymond De Raider · il y a
Le pistolet à eau ; "made in China", je suppose ?
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Samia.mbodong · il y a
Mignonne allons voir si la rose…
Quel titre !
Au début je croyais qu’il s’agissait d’une enquête de police ou des services secrets, puis non juste Françoise qui réalise l’opération « Chain home » contre la barbarie.
Quelle rigolade ! Et puis une belle écriture qui ne gache rien.
Félicitation et merci
Samia.

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Laurent Martin · il y a
🙂 comment faire passer une simple anicroche de voisinage en un polar haletant ! Bravo pour ce tour de force
Et pour finir, une chute inattendue,celle d'une prise de conscience de la diversité des goûts et des couleurs
Merci pour cette belle lecture
Vous avez mes voix

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition des TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture
Laurent

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Teddy Soton · il y a
Le titre très accrocheur m’a permit de découvrir votre récit qui z enchanté ma journée avez sa dose d’humour.
Bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

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JACB · il y a
Comique certes mais attendrissant aussi. Aimer de manière animale et le prouver n'est pas à la manière de l'homme (et heureusement)!!!Atypique comme histoire mais plaisante à découvrir.
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci, bonne chance

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Ladune, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir

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Eddy Bonin · il y a
Je ne vais pas être très original, mais rien que pour le titre, ça méritait la palme d'or :-) Le reste m'a séduit également. J'ai pris beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Dimaria Gbénou · il y a
Le titre en tant qu'il est accrocheur, osé, invitant, m'a séduit à la lecture et je puis avouer que j'ai pris du plaisir à déguster ce beau cocktail littéraire. Je ne peux que vous encourager dans cette optique d'avancement et de production de belles œuvres. Je vous donne mes voix, les +++. Je vous propose de lire et de soutenir ( possiblement) mes deux textes en compétition. " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
et https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Adjibaba · il y a
Un choix méticuleux du sujet.
J'avoue que c'est le titre qui m'a en réalité inciter à lire l'histoire. Et je ne regrette pas d'être venue.
À travers l'humour vous avez réussi à faire sortir beaucoup d'enseignements dans le récit.
Et pour je vous accorde mes voix avec plaisir !
Une petite invitation à soutenir mon oeuvre en compétition :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Caroline Rota · il y a
Happée d’abord par le titre, puis par le ton et l’histoire... mes voix et bonne chance pour la suite 😊
Je vous invite, pour un sourire peut être, à découvrir "Mr Butt a disparu" dans le Grand Prix Hiver 2019... A bientôt :)

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