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Voyage astral

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Jak Baron

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Cela devait être la septième tentative pour Charles Patrier, mais cela fut la bonne.

Après une totale concentration, il avait vu son corps... D’en haut... Comme s'il s'était pendu au lustre de la chambre. Il se voyait étendu, les bras le long du corps sur le lit conjugal à la couette aux fleurs jaunes sur fond outremer qu'il détestait. Il y avait le dehors au-delà de la fenêtre de la chambre, au-delà du quartier, au-delà de la ville et même au-delà du pays et ce fut une tentation à laquelle il ne put résister et alors... il s'envola littéralement aussi léger qu'un soupir au-delà de la fenêtre de la chambre, au-delà du quartier, au-delà de la ville mais il n'osa aller plus loin car n'était-il pas encore un frêle novice. C’est fier d'avoir réussi cette expérience exceptionnelle qu'il réintégra son corps. Il faisait nuit lorsqu'il ouvrit les yeux ; 18 h 45 clignotaient en grands chiffres orange sur le radio-réveil.
S'il était certes tout à fait normal qu'il fasse nuit à 18 h 45 au mois de novembre au cœur de Paris, il était par contre plus curieux que les 5 h 30 passés en voyage astral aient paru ne durer que quelques minutes pour Charles Patrier. À peine venait-il de cligner les yeux qu'il entendit claquer la porte d'entrée : Karine, sa femme, rentrait du supermarché. Son cœur battait à tout rompre tant il était heureux d'annoncer la réussite de son voyage :
-Karine, Karine, dit-il en se frottant les yeuxTu t'es encore shooté à la Kro ! dit la délicieuse brune qui avait accepté un jour de mai l'anneau de mariage que lui tendait un rondouillard Charles Patrier il y a sept ans de ça.
– Je t'assure, j'ai réussi un parfait voyage astral. Je me suis détaché de mon corps et j'ai survolé la ville. C’était merveilleux.
Devant l'enthousiasme débordant de son mari elle affichait un ferme scepticisme et dit dans une moue :
-Et qu'est-ce qui me prouverait que tu as bien voyagé comme tu dis. Je sais comment ça se passe d'habitude. Tu restes allongé sur le lit des heures, les yeux fermés, en respirant tout doucement. C’est comme ça que je t'ai vu l'autre fois. Patrier se frotta le menton, songeur :
– En effet, tu as raison... Comment je pourrais... Oui comment... Je... Ah, je crois avoir trouvé. Voilà, tu te rends à la gare du Nord, tu prends une consigne et tu y déposes un billet où tu auras inscrit ce que tu veux, un chiffre, un mot, une phrase... enfin ce que tu voudras. Ensuite tu reviens ici et tu assistes en direct à mon voyage astral. À mon retour je te dirais ce que tu auras marqué sur le billet.
À nouveau, une lueur de scepticisme apparue sur le beau visage de Karine :
– Hum, je préfère que tu viennes avec moi à la gare et que l'on reparte ensemble. Tu pourrais trouver autrement un moyen d'ouvrir la consigne et revenir avant moi ici.
– Ça marche comme ça, dit-il dans un sourire triomphant, mais on fera ça demain vers 10 heures.
-Pas question, fit-elle les poings sur les hanches, je veux en avoir le cœur net maintenant.
– Mais Karine, ces trucs pompent de l'énergie et...
Tu te dégonfles ?
– OK ! OK ! Laisse-moi une heure de repos pour me préparer.
Il vint un peu plus d'une heure plus tard la rejoindre sur le divan du salon en train de mâchonner des cacahouètes grillées à sec.
C’est moi qui conduit, dit-elle en fronçant les sourcils. Un très pesant scepticisme irradiait de sa personne.
Ils demeurèrent muets tout le long du trajet et c'est les lèvres pincées que Karine referma la consigne N°494 dans laquelle elle avait déposé une enveloppe. La voyage du retour fut encore plus tendu. Le regard collé à la route, Karine respirait à peine entre ses mâchoires tétanisées tandis que Charles semblait sombrer dans une sorte d'autohypnose les yeux grands ouverts.
Ce qui s'ensuivit semblait être le résultat d'une pièce répétée maintes fois, une pièce sans aucun texte, presque une pantomime.
A peine arrivé chez eux, Charles s'allongea sur le lit, les bras le long du corps, ferma les yeux, puis après quelques expirations et inspirations par le nez, sombra dans une sorte de catalepsie durant laquelle on ne discernait presque plus son souffle. Karine s'était assise sur une chaise bien en face du lit, les yeux scrutateurs, les coins de sa bouche tombaient et donnaient à son beau visage une dureté que Charles connaissait que trop bien. Au bout de ce qui lui sembla être une vingtaine de minutes, elle vit un sourire radieux se dessiner sur les lèvres de son mari qui ouvrit alors des yeux pétillants pour annoncer d'une voix claire :
- A l'intérieur de l'enveloppe, il est marqué sur un petit prospectus du marabout Diazé 1247-AZ-451 et au bas il y a une marque de ton rouge à lèvres. Le petit papier a été plié en six. Voilà, c'est tout.
Charles jubila encore plus lorsqu'il vit la mine ahurie de sa femme au scepticisme à toute épreuve. Comme il pouvait s'y attendre, elle ne le félicita pas pour sa performance cependant il retira une certaine satisfaction d'avoir cloué le bec à sa "Madame je sais tout".

Les jours qui suivirent, Karine se montra presque prévenante avec son mari qui manifesta quelque méfiance les premiers jours, une méfiance qui s'effaça devant la constance de cette attitude. Un certain jour elle lui dit :
– Tu sais Charles, je n'ai pas voulu le reconnaître, mais tu m'as vraiment impressionné avec ton voyage astral. Tu ne crois pas que ce truc pourrait servir à gagner de l'argent. Celui-ci était tellement pris de court qu'il bredouilla presque :
– Comment ça... gagner... gagner de l'argent avec ça ?
Elle manifesta une pointe d'impatience :
– Je ne sais pas ! C'est à toi de voir. Je pensais à un truc comme espionner les gens pour connaître le code secret de leur carte bancaire ou bien découvrir des trucs sur leur vie privée... enfin, je ne sais pas. Toi qui as tant d'imagination, tu devrais avoir des idées là-dessus. Elle s'en fut alors la mine boudeuse s'asseoir sur le divan du salon. Charles demeura perplexe et interdit de longues minutes, ce qui ne fit qu'exaspérer encore plus Karine. Il sortit enfin de sa longue réflexion (léthargie, pensa Karine) par quelques phrases courtes :
– Je crois que tu as raison. Il faut exploiter ce pouvoir. L’argent c'est important.
Elle leva les bras au ciel :
– Enfin, la voix de la raison ! Je suis bénie des dieux.
Charles fronça les sourcils :
– Ne te fous pas de moi ! C'est pas si facile. Pour ce genre de choses, il faut pratiquer des séances assez longues et difficiles. Bon, je commencerai demain après-midi.
Elle lui fit une bise sur le front :
– Tu vois, quand tu veux tu peux être formidable, dit-elle coquinement.

Le lendemain à 15 heures précises, il s'allongea sur le lit et en l'espace de trois minutes, sa respiration prit la cadence qu'elle connaissait bien, celle du voyage, celle où son esprit quittait son corps.
À 15 h 45 on sonna à la porte d'entrée, c'était Étienne Pessard, un collègue de travail de Charles qui se mit à embrasser fougueusement Karine qui apparemment appréciait.
- L'abruti a tout avalé, dit-elle dans un sourire mauvais.
– Bon, ne perdons pas de temps. Il faut faire vite avant qu'il ne revienne, dit-il en sortant de sa poche un flacon de somnifères puissants. L’homme se dirigea alors vers la chambre sans l'ombre d'une hésitation, il connaissait visiblement très bien l'appartement. Il vida le contenu du flacon dans la gorge de Patrier qu'il fit passer avec de larges rasades de whisky. Il alluma alors une cigarette après avoir de nouveau embrassé Karine.
– Il ne reste plus qu'à attendre, dit-il en craquant une allumette.
Charles ressentit les premiers effets alors qu'il se trouvait au-dessus de la gare Saint Lazare. C’était comme si son corps le demandait de toute urgence. Il se mit alors à voler de plus belle chez lui pour retrouver son corps sans vie. Charles Patrier s'était, semble-t-il, suicidé avec des barbituriques et de généreuses lampées de whisky avec l'aide charitable de sa femme et de son amant. Peu décontenancé pourtant, il décida de réintégrer sa dépouille pour la rendre à la vie, amis rien n'y fit, c'était comme s'il se heurtait à une porte en acier blindé. Après plusieurs tentatives infructueuses, il dut se rendre à l'évidence : il était condamné à errer à jamais dans les limbes. Il voulut trembler, il ne put trembler ; il voulut pleurer, il ne put pleurer. Telle était donc à présent sa condition : un esprit sans enveloppe terrestre et privé de toute émotion.

C'est lors de son propre enterrement auquel il ne manqua pas d'assister, qu'une idée germa en lui. Mais le déclic eut lieu lorsqu'il vit Karine déchirer presque hystériquement les photos de leur mariage. Cela déclencha en lui la trame d'un plan de résurrection en quelque sorte. Il usa alors de sa force télépathique nouvellement acquise pour suggérer à Étienne de pratiquer le voyage astral. L’homme ayant peu de résistance psychique se laissa entraîner sans peine dans cette aventure malgré la nette désapprobation de Karine.
– Tu ne vas tout de même pas faire comme cet abruti de Charles, lui dit-elle dans une lippe mauvaise.

Cela ne fit que convaincre encore plus le dénommé Charles, ou plutôt ce qu'il en restait, d’appliquer à terme son plan. Étienne s'avéra être un "élève" plein de ressources et les résultats furent très probants, ainsi dès la deuxième semaine, il réussit sans encombre, une sortie astrale jusqu'au métro des abbesses. Etienne fit preuve de tant de zèle que Charles décida de passer rapidement à la phase décisive du plan. Il incita alors son élève à tenter un grand "saut" jusqu'à Grenoble. Etienne se détacha de son corps avec une étonnante facilité, ce qui fit penser à son maître :
– Il était temps que ça s'arrête. Il va bientôt me surpasser.
En quelques minutes, « l'ectoplasme Etienne » avait dépassé les portes de Paris et c'est alors que « l' ectoplasme Charles » s'empara de son corps. Après s'être accoutumé à la lourde charpente d'Etienne, Charles le fit se dresser sur le lit puis se mit à marcher pesamment menais peu à peu sa démarche se fit plus sûre au fur et à mesure qu'il s'adaptait à ce nouveau corps. Il descendit jusqu'à la voiture d'Etienne et roula jusqu'à son ex-domicile en tant que Charles Patrier. Il sonna et c'est une Karine transfigurée qui l'accueillit en l'embrassant tendrement et fougueusement mais l'intuition féminine aiguë de Karine ne tarda guère à se manifester. Elle le regarda de pied en cap :
-C'est étrange. Vraiment étrange. On dirait que tu as changé, comme si... comme si... Elle ne put terminer sa phrase car Charles/Etienne vida sur elle le chargeur d'un Beretta 9 mm qu'il portait toujours dans sa poche intérieure gauche puis il attendit dans le salon en sirotant un verre de Bourbon que les voisins se manifestent, que la police vienne... La seconde phase du plan venait de s'achever avec succès.

Etienne Pessard fut condamné à 30 années de prison, peine incompressible pour homicide volontaire avec préméditation sur la personne de Karine Patrier. Il fut alors transféré à la centrale de Clairvaux. Il occupa la cellule 513 puis au bout de six mois de conduite exemplaire, il fut transféré au quartier des peines légères où il se lia d'amitié avec un certain Robert Creuzard incarcéré pour vol de voiture. Il obtint à nouveau pour bonne conduite à ce qu'ils furent dans des cellules voisines.
Ce soir-là, c'était le dernier soir pour Creuzard qui avait payé sa dette à la société durant 9 mois. Le lendemain, on lui ouvrira les portes du pénitencier et il sera ébloui par la lumière du premier jour de l'été. Ce soir-là, Patrier se glissera dans l'enveloppe corporelle endormie de Creuzard dont il chassera le double astral pour enfin prendre à part entière possession de son corps. Un corps qui sera rendu à la liberté dans moins de douze heures. Lorsque son double éthéré se glissa dans la cellule de son voisin, il y faisait diablement sombre, le lampadaire extérieur était en panne et la lune n'en était qu'à son premier quartier. Il se faufila sur la couche de Creuzard qu'il trouva vide.
– Impossible ! Ils ne l'ont pas libéré en pleine nuit, je l'ai vu ce soir à la cantine et je lui ai dit bonne chance avant le couvre-feu. Patrier se mit à paniquer, puis il sentit une présence, faible, très faible.
– Creuzard s'est endormi par terre. Il a dû se prendre une sacrée biture. Pensa-t-il. Il se glissa dans cette enveloppe qui ne lui opposa aucune résistance. L’enveloppe lui parut de prime abord très étroite, puis ensuite très primitive. Soudain la lumière jaillie dans la cellule, et la porte s'ouvrit dans un grand fracas ; Creuzard et le gardien chef entrèrent dans la cellule. Ils lui apparurent comme des géants de 20 mètres.
– Alors Creuzard, tu nous fais une diarrhée carabinée le soir de ton départ. Te retrouver dehors te donne donc la chiasse.
– Plaisantez pas avec ça, chef. Vous savez c'est l'émotion qui me fait ça, je suis fragile du ventre.
Leurs voix tonnèrent comme les chutes du Niagara. C’est alors que le gardien chef se baissa brusquement et rapprocha sa tête à trente centimètres de Patrier. Il était si près qu'il distinguait les crevasses et les veines éclatées de son nez de géant.
– Boudiou ! V'là t'y pas une blatte ! Manquait plus que ça une semaine après la dératisation.
Le pied du géant obscurci l'horizon de Patrier/cafard puis « crac ! », broiement de carapace et giclement de jus de cancrelat. Rideau.

La troisième phase du plan fut donc un échec.

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Miraje · il y a
Il y a comme de l' E.M.I dans l'air ...
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Jak Baron · il y a
Ya un peu de ça, mais là la mort est plus qu'imminente. Merci pour le vote.
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Jak Baron · il y a
Merci pour votre commentaire. J'accepte toute critique constructive, ce qui est le cas. Je vais essayer le truc de la lecture à haute voix. Merci pour le conseil.
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Sapho des landes · il y a
Une idee originale et amusante malgre l'horreur de la fin. Juste une petite remarque sur la fluidité de l'ecriture qui accroche parfois et peut être aussi quelques lourdeurs. A mon avis une lecture à haute voix permettrait d'y remedier
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