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Idriss Ouadoul

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Il était entrain de préparer son café, quand il entendit sonner à la porte de son appartement.

- Surprise ! lui lança Touda dès qu’il ouvrit la porte. Elle s’avança vers lui, le visage illuminé par un large sourire, l’embrassa sur les deux joues.
- Tu m’as manqué vieux con !
- Toi aussi tu m’as manqué répliqua-t-il, souriant ! Je pensais que tu allais venir pendant la matinée, ajouta –t-il en fermant la porte derrière eux.
- J’étais prise, à l’assos, au dernier moment. Une visite imprévue que je ne pouvais pas zapper !

Dans la salle de séjour, rien n’avait changé depuis sa dernière visite. Le grand canapé en cuir marron était toujours à sa place. La table basse toujours encombrée de magazines. La grande bibliothèque adossée au même mur de gauche, les six lithographies de l’artiste-peintre italien Ruggiero Giangiacomi, toujours accrochés aux murs et les deux statues de femmes Africaines, toujours debout à leur place, comme deux fidèles sentinelles.

- Tu veux boire quelque chose ?
- Un grand café s’il te plait ! trois heures au volant m’ont littéralement lessivé ! la route est toujours en chantier, un vrai bordel, je ne te dis pas !

‘Sodade sodade/ Sodade dessa minha terra/ São Nicolau’,
,chantait Cesaria Evora, dont la voix s’échappait depuis un ordinateur portable, posé sur le muret de la kitchenette, le capot ouvert. Une voix triste et mélancolique chantant un ailleurs perdu à jamais.

Elle prit la tasse de café que lui tendit Adam et se dirigea vers le balcon.
Ils restèrent un long moment, accoudés à la rambarde, silencieux, plongeant leurs regards dans le paysage qui s’offrait à eux. Le boulevard à double voies, l’autoroute, comme l’appellent les habitants de la ville. Le vieux cimetière, entouré d’un mur blanchi à la chaux et au loin, la mer qui s’étendait dans son immensité monotone.
- Tu es bien gâté ! dit- elle en riant, après un long silence, belle vue et surtout Imprenable,
- Vas savoir pour combien de temps, ils peuvent à tout moment, raser ce cimetière et ériger à la place, d’affreux bâtiments en béton. Plus rien n’arrête la voracité de nos entrepreneurs, répliqua-t-il, sarcastique.
- Mais en attendant, tu peux toujours profiter de ta vue !
- Je connais d’autres qui n’apprécient pas beaucoup cette vue ! Ils n’aiment pas trop le voisinage des morts, dit-il, souriant.
- Mieux vaut le voisinage des morts que celui des morts vivants !

Ils éclatèrent de rire. Un rire joyeux. Convivial. Ils étaient ravis de se retrouver ensemble.
Ils suivirent du regard la trajectoire du vol d’une mouette qui venait trouver refuge dans le vieux cimetière. Elle est venue se joindre à d’autres mouettes qui s’y trouvaient déjà. Elles étaient toutes perchées sur les stèles de vieilles tombes. On dirait qu’elles sont venues tenir compagnie à leurs morts.
Adam commença à réciter ces quelques vers qui lui remontaient à la mémoire :

« Pourquoi, ayant des ailes, sont-elles hôtes / Du ruisseau sale, des ponts de bois de ces jardins/ Vois comme leur plainte ressemble au cri des âmes exilées / Celui qui leur donna des ailes leur refusa l’espace. »

Adam et Touda avaient pris l’habitude, depuis leurs premières rencontres, de déclamer ainsi, les vers de leurs poètes préférés. Un délicieux échange qu’ils appréciaient mutuellement. Ils étaient, tous les deux, passionnés de littérature et d’écriture. L’amour des livres avait cimenté, en quelque sorte, leur amitié.

- Le cri des âmes exilées, comme nous autres ! dit-elle avant d’ajouter d’une voix basse, je ne sais pas pourquoi je percevais toujours leurs cris comme des rires ?
- On les appelle aussi les rieuses dans les romans à l’eau de roses, dit-il cherchant à la taquiner.
- c’est de qui ces vers?
- Luis Cernuda
- Il est latino ?
- Non ! Espagnol, membre de la génération 1927 et grand ami de Lorca
- Il a été exécuté lui aussi ?
- Il avait moins de chance, pour lui, c’était l’exil et l’oubli!
Elle commença à son tour à déclamer ces quelque vers de Lorca, la voix légèrement tremblante :

« Onde, où t’en vas-tu / je m’écoule en riant/ jusqu’au bord de la mer/ mer, où t’en vas-tu ?/ remontant le cours d’eau je cherche/ la fontaine où me reposer/ que fais-tu, toi, le peuplier ?/ je ne veux rien te dire/ je ne puis que trembler !/ où lancer mes désirs/ par le fleuve et la mer?/ quatre oiseaux se sont posés / sans but sur le haut du peuplier »

- Sais-tu que tu es l’unique oiseau qui vient se poser sur mes branches désolées ?
- Et toi l’unique fontaine où je me repose.

En bas de l’immeuble, à quelques mètres du portail du cimetière, une vieille femme était couchée par terre, à même le sol. Elle était emmitouflée dans une couverture couleur de sable. Elle dormait pelotonnée, un gros sac de jute sous la tête. Sans domicile fixe, elle passait ses journées à déambuler, à sillonner les rues de la ville. Et quand elle n’en pouvait plus de marcher, elle s’affaissait par terre et s’adossait à un mur. Elle se barricadait derrière son gros sac. Comme un soldat qui guettait l’assaut d’un probable ennemi.
Soudain, une grande vague de jeunes manifestants, comme venue de nulle part, commença à déferler sur le boulevard. Des drapeaux flottaient au dessus de cette marée humaine, comme des voiliers pris dans la tourmente des flots en furie. A la tête du cortège, une grande banderole noire, sur laquelle est écrit, en grands caractères, mouvement 20 Février.

‘’ Vive le peuple’’ ! Scandaient les manifestants en tapant dans les mains. Leurs voix emplissaient l’espace du boulevard. Des voix jeunes et en colère.

A travers tout le pays, les jeunes du mouvement 20 février sont sortis dans la rue pour manifester et clamer haut et fort leur indignation de la corruption qui gangrène le pays. Pour crier leur colère face à la discrimination et chanter leur espérance de voir venir un avenir proche porteur de liberté, de dignité et de justice sociale.

‘’À bas la corruption ’’ Scandait la foule en liesse, dans une ambiance de fête. Les policiers se tenaient en retrait. Ils semblaient tolérer l’excès de ferveur qui déferlait sur le boulevard. Ils ont reçu l’ordre de se tenir à l’écart. De faire profil bas et de ne pas provoquer les manifestants. De les laisser évacuer leur colère dans une ambiance de carnaval.
Adam suivait du regard cette déferlante, silencieux. Il fut soudain assailli par un souvenir ancien. Un souvenir douloureux qu’il croyait enfoui à jamais dans les plis de sa mémoire. Un souvenir de sa vie estudiantine.

Ce jour là, les étudiants étaient retranchés dans la cité universitaire dhar el Merhaz, à Fès. Ils étaient en ébullition, chauffés à blanc. Ils manifestaient leur colère en scandant des slogans hostiles au pouvoir. Adam ne se rappelait plus le motif de leur grève. Il était onze heures, quand les forces de l’ordre avaient donné l’assaut. Ils portaient tous des casques et des boucliers et étaient armés de gourdins. Ils s’étaient rués sur les étudiants, comme une meute de chiens enragés. Ils les avaient roués de coups, d’une violence inouïe. Une violence barbare et meurtrière. Ils avaient reçu l’ordre d’étouffer la grève dans le sang. Une étudiante a été assassinée et des dizaines d’autres grièvement blessés. Adam avait deux côtes cassées.

- L’ancien monde n’en finit pas de mourir, comme disait l’autre
- Et le neuf ne parvient pas à naitre, rétorqua Touda
et pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés.
- Nous vivons plutôt un interlude, dit-t-il, avec son cynisme habituel, il ajouta, à cette différence près, l’interlude est une transition divertissante entre les deux parties d’un même spectacle, nous sommes les spectateurs d’un interlude qui s’éternise, fade et de mauvais goût, et pendant cet instant là, nous restons cloués sur nos sièges, incapables de quitter la salle ni de contester la fadaise du spectacle.
- Tu es toujours égal à toi-même cher ami ! remarqua-elle-, souriante. Toujours grincheux et amer !
- J’ai le pessimisme de l’intelligence, dit-il en riant.
- Mais l’optimisme de la volonté te fait défaut, rétorqua-t-elle.

Elle trouva sa remarque un peu trop désobligeante, elle se mordit la lèvre supérieure, avant d’ajouter d’une voix douce, je sais ! je sais ! je suis toujours incisive! Elle l’enlaça et l’embrassa sur la joue, tu m’as manqué vieux con !
- Ecoute chère amie, je suis peut-être un désespéré- sceptique et amer mais, il n’augure rien de bon ce printemps qui se déroule sous nos yeux, dit il, d’une voix atone.

Ils n’avaient aucune envie d’entamer une discussion à propos du mouvement 20 Février ni sur le printemps Arabe. Ils savaient qu’ils avaient des avis divergents sur la question. Des réponses toutes tranchées. Chacun d’eux campait sur ses positions. Touda était enthousiaste face à l’ampleur des manifestations de la rue. Elle participait aux différentes marches organisées par le comité local de Marrakech. Adam, quant à lui, voyait d’un mauvais œil l’alliance au sein du mouvement, de l’extrême gauche et des islamistes. Touda pensait que l’Islam est soluble dans la démocratie. Alors qu’Adam considérait la religion comme un obstacle majeur à la démocratisation du pays, que la construction d’une vraie démocratie doit passer impérativement par l’instauration de la laïcité, et, selon lui, ni le pouvoir en place, ni les islamistes ne sont pas encore prêts pour adhérer à un tel projet de société.

Après le passage des manifestants, le boulevard retrouva sa cadence habituelle. La vielle femme était toujours à sa place. Mais ne dormait plus. Elle a été probablement tirée de son sommeil par le tumulte des manifestants. Elle était en train de parler et gesticuler dans le vide, en plein discussion avec un compagnon imaginaire. Fidèle témoin de sa déchéance.

- J’ai froid bébé ! dit Touda, la voix un peu frissonnante, il faut que je rentre, je ne veux surtout pas tomber malade.

Adam resta seul, accoudé à la rambarde du balcon. En bas, un enfant se tenait debout près de la plaque du stop. Adam le connaissait bien, il l’avait croisé plusieurs fois, toujours à la même heure et au même endroit. Il attendait qu’on vienne le chercher. Son cartable toujours sur le dos, les bras ballants. Il suivait du regard toujours ébahi les véhicules qui sillonnaient le boulevard. Un bouchon s’est formé au niveau du rond point. Une calèche bloquait la circulation. Le cheval ne voulait plus avancer, il s’est rebiffé. Il n’y avait pas d’agent de police pour gérer ce cafouillage. Des klaxons fusèrent presque simultanément. Le cocher s’est levé de son siège, furieux, il a asséné au malheureux équidé plusieurs coups de fouets. Une femme traversait la chaussée en poussant devant elle un landau. Pour atteindre l’autre rive, elle a dû faire du slalom entre les véhicules. Une voiture s’est arrêtée au beau milieu du passage piéton. Elle était habillée tout en noir, portant une burqa qui ne laissait rien apparaitre de son corps. On ne devinait ni son âge ni la couleur de sa peau. Ses yeux étaient cachés derrière des lunettes de soleil et ses mains gantées. Elle avançait toute enveloppée, dérobée aux regards, anonyme. A quoi pensait-elle quand elle parcourait les rues ? Appréciait-elle ce jeu, celui de voir et regarder le monde autour d’elle, sans être vue ni regardée ? Était- elle heureuse et épanouie ou au contraire, malheureuse et frustrée ? En suivant du regard cette femme masquée qui traversait le vacarme du boulevard, Adam pensa soudain à sa mère, à ses tantes et à leurs amies. Il pensa à toutes ces femmes qu’il avait connu quand il était enfant, puis adolescent. Ces femmes, quand elles sortaient dans la rue, elles portaient des djellabas, ni trop amples ni trop serrées, ajustées à leurs corps. Elles se couvraient le chef de fichus dont la couleur était choisie pour se marier harmonieusement avec l’ensemble. Elles sortaient le visage découvert, les contours des yeux tracés au khôl et les sourcils finement épilés. Le corps était drapé mais se laissait appréhender par le regard. Un subtil jeu de séduction qui mettait en valeur leur féminité.
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