Une partie de dames avec la Marraine de St-Henri

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-Vous avez aimé mon histoire?
Il était onze heures du soir, et la taverne était fermée. Pourtant, le tavernier avait permis à Antoine Lafontaine entré de rester un peu plus longtremps. La dernière personne qui quitta les lieux fut la vielle femme au foulard vert. Elle qui avait l’habitude de venir au bar à tous les soirs pour prendre trois verres de rhum aux cerises, calant chacune de ces liquides à la saveur forte comme si c’était de simples verres d’eau. Le tavernier avait eu bien du mal à la faire sortir. Elle radotait que son mari allait bientôt revenir pour lui payer son tarif. Bien entendu, il n’était jamais venu payer son tarif depuis les dernières cinq années de son fréquentation du bar.
-Oui. Je dois dire que votre histoire m’a fasciné. J’ai raconté le récit à mes potes via Facebook, et ils croyaient tous que je radotais. Mais je dois avoué que votre histoire m’a touché. La Marraine de St-Henri, pour moi, c’est une Sainte. Elle vient sauver les enfants de leur malheur en les amenant au paradis.
-Une Sainte, c’est vite dit ça, dit le tavernier alors qu’il versa du vin de Bordeaux dans deux verres. Une Sainte, il ne faut pas oublier, est une personne humaine qui dédie sa vie pour soulager la souffrance de ce monde. La Marraine est une exception. Je ne suis pas entièrement certain de ce qu’elle ait. Elle est peut-être un Ange, ou, quelque chose comme ça. Mais elle ne vient pas sur ce monde pour consoler les malades et les pauvres. Elle vient pour chercher ceux dont le destin a décidé qu’ils n’auront pas une vie complète.
-Dans ce cas, pourquoi l’appelle-t-on la Marraine?
-Pour être honnête avec vous, c’est moi qui l’appelle ainsi. Je ne pense même pas qu’elle ait un nom, et il est fort possible qu’elle n’en ait aucun besoin. Mais je trouve que le nom lui convient bien. Lorsque je revois dans ma tête la nuit où elle est venue chercher mon frère, abrégeant sa souffrance et son tourment, et quand j’ai vu la joie sur son visage, j’ai tout de suite su qu’elle était comme une «seconde mère». Une personne qui possède autant d’amour que votre propre mère, mais qui doit faire le nécessaire pour empêcher les pauvres âmes de ce monde de souffrir. Est-ce que vous me suivez?
-Je crois oui. Mais pourquoi fait-elle ça? Qu’espère-t-elle obtenir en gage de sa bonté?
-Je ne suis pas sûr, mais devrais-t ‘il y avoir une raison? Dieu n’est pas bon parce qu’il cherche à avoir l’attention du monde, et le diable n’est pas malin parce qu’il veut être le maître de tout. Je crois que c’est sa nature. Elle est unique en son genre. Elle est...
-La marraine, poursuivit Antoine.
-Bien sûr. Pensez-vous que c’est mal ce qu’elle fait?
-Pas nécessairement, mais pourquoi ne sauve-t-elle pas les enfants? Ne possède-t-elle pas le pouvoir de les sauver de la mort?
-Vous savez, je me suis longtemps interrogé sur la question. Mais j’ai fini par avoir ma réponse lorsque j’ai reçu la visite d’une femme, il y a pas longtemps de cela.
-Vous parlez de la vieille femme au foulard vert?
-Non. Celle-là à un autre agenda pour venir ici. Elle s’appelait Marie-Hélène Tremblay. Quand elle a vu ma statue, elle a immédiatement reconnu que c'était la Marraine. Elle m'a rapportée de chez elle un vieux dessin qui datait de 1880, où j’ai vu la marraine qui jouait à un jeu de dames avec une petite fille. Le dessin avait appartenu à son arrière-grand-mère, Véronique Tremblay. Incroyable non? Sa famille a conservé un morceau de papier pendant un siècle. Quand je l’ai vu, c’était bel et bien la marraine. Bon, c’était un dessin d’enfant, mais c’était la Marraine néanmoins. Vous pouvez me faire confiance, lorsque l’on a la chance de voir la Marraine, nous pouvons la reconnaître sous toutes les formes. Voudriez-vous entendre cette histoire?
-Bien sûr! Je suis avide de l’entendre.

«L’histoire que je vais vous raconter est sur Alice Tremblay, la fille qui était illustrée sur le dessin de Véronique, l’aïeul de Marie Hélène. Vous êtes familier avec la vie urbaine du dix-neuvième siècle?
-Oui, c’était l’époque de l’industrialisation et des barricades dans mon pays. L’époque fût assez mouvementée pour nous les Français.
Laissez-moi vous dire qu’au Québec, on n’avait pas eu la même excitation. On était bien loin de la Révolution tranquille et de l’État providence. Dans ces temps-là, c’était l’heure du progrès, et surtout, de l’argent, ce qui signifiait, la main-d'œuvre à bon marché. Faute de terres agricoles disponibles, des communautés entières quittaient les seigneuries du St-Laurent pour aller s’installer en ville.
Les Tremblay venaient d’un petit village, non loin de Trois-Rivières. Le père s’appelait Réal Tremblay. Il s’était marié avec Estelle Hogan, une anglophone des Cantons de l'Est, et ils eurent quatre enfants; Kirk, Maurice, Véronique et Alice. En ce temps-là, la famille entière devait travailler pour subvenir à leurs besoins.
-Même les enfants?
Oui, mais ils travaillaient déjà à la ferme. Ce n’était pas nouveau pour eux. Après avoir déménagé à Montréal, les Tremblay furent engagés dans une manufacture de biscuits, qui est fermée depuis une belle lurette, mais je me souviens encore d'avoir mangé ces biscuits quand j'était un garçon. Véronique et Alice furent engagées dès qu’ils eurent huit ans pour mélanger la pâte à biscuit. Estelle s’occupait de la pâtisserie alors que Réal et ses deux fils travaillaient dans l’emballage. Les heures étaient longues, quoique les femmes travaillent moins longtemps que les hommes, et les salaires étaient bas. La famille faisait suffisamment d’argent pour survivre, mais ils n’avaient pas les moyens de se divertir. Sauf à quelques occasions. Je sais qu’à tous les Noëls, ils se payaient un voyage pour aller visiter la tante d’Estelle sur les Cantons de l’Est pour célébrer le Réveillon. Alice n'avait jamais eu beaucoup de jouets. À ce que Marie-Hélène me racontait, elle n'a jamais eu de poupée. Mais il avait une passion qu'elle aimait par-dessus tout. Le jeu de dames. Elle aimait seulement les jeux qui faisaient travailler le cerveau. Et qui était surtout stimulant. Marie-Hélène me racontait que le goût lui avait pris lorsque la famille avait passé devant un magasin de jouets et elle avait vu un jeu de dames affiché à la fenêtre. Elle l’avait demandé en cadeau pour son neuvième anniversaire, mais la famille n’a jamais été capable d’amasser assez d’argent pour acheter le jeu. Alors, Réal et Estelle décidèrent de sacrifier leur voyage annuel dans les Cantons de l'Est pour acheter le jeu de dames pour Noël.
(Le barman se tut pour se verser un autre verre de vin.)
-Est-ce qu’ils l’ont acheté?
Certainement. Alice était une fille si gentille et si travaillante qu’elle mériterait le trône d’Angleterre. Mais elle voulait le jeu de dames, et elle allait l’avoir à noël.
(Le barman prend ensuite une expression abattue, même après qu’il ait vidé son verre de vin)
Il est bien dommage qu’elle n’a pas eu la chance de profiter pleinement de son cadeau.
-Vous ne voulez pas dire qu’Alice...?
Bien entendu. N’oubliez pas que je vous raconte une histoire sur la mort d’un enfant. Il faut dire qu’à cette époque, les industrieux ne se souciaient point de la santé de leurs employés. C’était, comment dire, trop dispendieux. C’était le cas du propriétaire de la biscuiterie où les Tremblay travaillaient. Il avait voulu essayer une nouvelle chimie que lui avait proposée un certain spécialiste de la matière pour ajouter au mélange de la pâte, croyant qu’il aille obtenir un nouveau goût pour ses biscuits, mais ne sachant pas que l’individu en question était un escroc qui avait mélangé son produit avec du mercure. S’imaginant qu’il pourrait faire du profit, il avait immédiatement introduit la chimie dans la préparation de la pâte à biscuit, où Alice travaillait. Elle avait été exposée à une dose mortelle de mercure pendant deux semaines. La compagnie avait fini par découvrir la tricherie et le propriétaire avait ordonné que le mélange soit jeté dans le St-Laurent. Malheureusement, Alice était déjà condamnée, mais la compagnie s’en foutait bien. Sauf la famille, mais il n’y avait pas grand-chose qu’ils pouvaient faire.
Les Tremblay durent faire un emprunt massif pour payer les soins d’Alice. Mais les médicaments ne firent que retarder le processus mortel. Enfin, un consulteur fit savoir aux Tremblay que leur fille n’allait pas survivre jusqu’au Nouvel An.
Alice fut congédiée de son travail et la famille fit de son possible pour prendre soin d’elle. Réal avait installé un petit lit dans le salon, tout près de la fenêtre pour qu’elle puisse regarder dehors. Estelle s’était mise à coudre une couverture de laine pour garder Alice dans la chaleur, parce que la famille n’avait pas pu acheter du bois pour la fournaise. Marie-Hélène me racontait en détail les souffrances de son arrière-grand-mère. Elle avait des démangeaisons sur le bras et le crâne, mais ça n’avait pas duré longtemps. Puis, elle avait commencé à avoir de la fièvre et sa peau était devenue rose. Le docteur disait que c’était un symptôme ordinaire pour les enfants qui souffraient de l’empoisonnement du mercure. Souvent, surtout après avoir mangé, elle se mettrait à vomir et des fois elle éjectait son propre sang. La condition d’Alice ne faisait qu’empirer, et les parents ne surent plus quoi faire pour elle, sinon de rendre la vie d’Alice aussi merveilleuse qu’il était en leur pouvoir. Alice pouvait encore parler, bien qu’elle ait mal à la gorge de temps en temps. Et le matin, quand il ne faisait pas trop froid, la famille irait prendre des marches dans le parc de Jacques Cartier. Alice était devenue très faible, mais elle trouvait l’énergie pour aider la famille à fabriquer un bonhomme de neige. Et Marie-Hélène m’avait également dit que le bonhomme de neige n’avait pas été démoli jusqu’au printemps. Pour une raison ou une autre, peut-être par compassion, les gens de St-Henri ont laissé le bonhomme de neige tranquille.
Et là, au jour du réveillon, la situation d’Alice était à une situation critique. Elle toussait comme si elle manquait d’air et elle n’arrivait pas à manger ce qu’on lui donnait. Même quand c’était du bouillon. Le docteur était venu en après-midi et il conclut que l’ombre de la mort était sur elle. La famille fût dévastée, mais ce n’était pas quelque chose à quoi il ne s’était pas attendu. Il était regrettable qu’elle doive partir en ce jour sacré.
-Partir?
Si ça ne vous dérange pas, j’aimerais employer ce mot-là.
-Oui, bien sûr. D’ailleurs, je trouve que c’est plus convenable.
Où en étais-je? Ah oui, Alice était maintenant rendue à la fin de sa vie. Elle était devenue si faible qu’elle ne pouvait pas l’extirper de son lit. Les parents allèrent alors à l’Église pour consulter le curé. Il leur proposa que la Marraine vienne la chercher, et ils acceptèrent, à contrecœur.
Et après, ils célébrèrent le réveillon. Ils ne purent aller à l’Église, mais le curé ne leur en a pas voulu pour cela. Et d’ailleurs, il fût invité au Réveillon des Tremblay, ainsi que les Beaunois et les Dumont, leurs voisins. Ils fêtèrent comme des fous, mais ils n’oublièrent pas Alice. Mais elle, elle se donnait à la fête à pleine joie. Elle ne pouvait pas danser ou manger à la table, mais elle riait et causait avec les autres comme si de rien n’était. Comme si elle allait s’en sortir. Ah, elle devait être courageuse cet enfant.
Après le souper, les familles ont distribué les cadeaux et les enfants déballèrent leurs présents comme s’ils venaient de recevoir des coffres de trésor. Nul ne fut plus ravi de son cadeau qu’Alice, lorsqu’elle reçut son jeu de dames. Elle joua avec tout le monde, en commençant d’abord par ses frères et sa sœur, puis avec ses parents, les voisins ensuite et le curé en dernier. Et elle avait gagné la plupart de ses parties. Elle était si douée à son jeu que je n’aurais pas été étonné qu’elle soit devenue une championne des dames si elle avait survécu.
Et quand minuit sonna, la Marraine était venue. Cette fois-ci, elle était venue à la porte, et quand elle entra dans le salon, tous furent silencieux en sa présence. D’après ce que j’avais vu sur le dessin, elle était habillée de la même manière que quand elle était venue chercher mon frère. Pieds nus et portant seulement un manteau bleu déchiré sur elle.
La Marraine révéla à Alice qu'elle allait l’amener au paradis. Alice était prête à partir, bien qu’elle fût malheureuse de devoir quitter sa famille et ses proches. Mais, d’une manière surprenante, la marraine avait proposé à Alice de faire une dernière partie de dames avant d’entreprendre le dernier départ. Et Alice, dont j’imagine était réjouie, accepta et elle joua la partie avec la Marraine avec toute l’énergie qui lui restait. La partie avait duré une heure et ce fût une heure mémorable pour Véronique, qui avait dessiné la partie entre sa sœur et la Marraine. Et deviner quoi. Alice avait gagné. Une victoire pour un jeu minime, mais que personne n’allait oublier. Et là, la Marraine prit la main d’Alice, et son pouvoir donna à Alice la force pour se relever. C’était comme si la Marraine lui avait retiré le poison, mais Dieu avait déjà réclamé son âme. Elle dit au revoir à sa famille, embrassant ses frères, ses parents, et sa sœur Véronique. Et la Marraine et Alice disparurent dans la neige de l’hiver.»

Après avoir terminé son histoire, le barman se versa un dernier verre de vin. La bouteille étant vide, il alla le ranger dans une boîte de recyclage, parmi les nombreuses bouteilles vides de bière.
-Donc, pour répondre à votre question, la Marraine n’existe pas sauver les enfants des griffes de la mort. Parce qu’en vérité, il n’y a rien qui nous protège de la mort. Lorsqu’elle vient vous chercher, vous allez partir, peu importe vos origines, vos croyances ou même votre âge.
-C’est quand même navrant qu’Alice ait dû mourir.
-Vous avez raison sur ce point, dit le barman alors qu’il se sortit une nouvelle bouteille originaire de Bordeaux. Mais au moins Alice a connu une fin heureuse. Elle fût libérée de la douleur du poison pour partir dans un monde où nul poison ne pourrait plus jamais lui faire du mal. Et puis, la marraine lui avait accordé un dernier partie et elle a sût triompher du jeu contre elle. Il n’y a pas beaucoup d’enfants qui ont eu la chance d’affronter la Marraine dans une partie de dames. Et encore moins de gagner.

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