V/5 Une bouteille à la mer

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Un livre jeté à la mer... " LE RÊVE DU BATTEUR DE GRÈVES " >>> Chapitres I à VI ci-dessous. >>> ou accessible par le lien suivant:  [+]


Al se retourna une dernière fois, cherchant en vain la présence d’une princesse en haillons au regard clair. Disparue. Les deux enfants eux, avaient instinctivement rejoint l’homme et la femme – leurs parents certainement–, accroupis sur le sol. Ils contemplaient tous ensemble, penchés sur elle, cette fragile lueur dans la main de l’homme, pour eux en cet instant, comme la dernière manifestation de l’espoir ici-bas.
Les flocons noirs avaient cessé leur ballet macabre, et un couvercle ocre couvrait à présent la totalité de la ligne d’horizon ; dans quelques heures, il atteindrait les côtes où s’étaient rassemblés les derniers des derniers, la lie des humanisés. Les chenilles grinçantes du monstrueux char d’assaut – celui qui devait porter le coup de grâce – ébranlèrent le promontoire dans un bruit de ferraillement médiéval, une pierre du mur se détacha, le ramenant brutalement à la réalité. Il n’avait plus un seul instant – ni plus rien d’autre, d’ailleurs – à perdre !
Plus personne autour de lui. La famille elle aussi, était partie, à coup sûr, vers la grève en contrebas, pour partager avec les autres cette faible lueur d’espoir. Peut-on dire que l’espoir est inutile ? N’est-il pas au contraire le dernier rempart contre l’absurdité ? Son dernier rempart à lui – il en prit ici conscience –, avait été édifié jour après jour et tout au long de sa vie, par les derniers poètes, ceux du XXIème siècle, celui des ténèbres, et de triste mémoire, le siècle des pires outrages. Dernier et pathétique constat.
En cet instant précis, il se sentit inspiré, entouré, porté par eux et d’une certaine façon, curieusement libre. À la suite du fragile symbole, il entreprit à son tour, de graver dans la pierre et en Anglais – sa langue morte préférée –, un court poème de circonstance que lui dictait son âme – une autre découverte de dernière minute.


*

Le jour et la nuit se succédèrent, la progression des évènements n’avait à présent plus aucune espèce d’importance. L’important ? Il était là, devant lui, sur la pointe émoussée d’une rustique pierre tranchante. La lune elle-même pour sa dernière sortie, s’était mise en beauté pour le séduire. Quand, harassé, il grava la dernière lettre et laissa la pierre mordre lourdement la poussière, il laissa enfin son esprit s’évader vers la mer couleur de rouille, où une chaleur cruelle – jaillie tout droit du siècle des ténèbres – venait de précipiter ces bannis, ces condamnés qui n’en finiraient décidément jamais de payer leur dette.
Une dernière pensée le visita, comme s’il manquait une pincée de nostalgie à toute cette tragédie : il éprouva du réconfort, en pensant aux peuples millénaires qui grandirent au bord de ce grand lac jadis baigné de soleil, des êtres paisibles et respectueux, qui cultivaient si bien la sagesse et l’olivier.
La lune éclaira une dernière fois les caractères gravés dans la pierre, surmontés du naïf symbole, un appel lancé dans le cosmos par une planète à bout de souffle, comme une bouteille de Whisky à la mer :

« When the sand will have covered for ever our desires and
our dreams,
When, overcome by the tiredness,
We will let waves erase the track of our steps,
When finally, everything will be consumed, finished,
When everything will be said...
Then, of the horizon, in the quivering dawn,
These insane, wanderers with pure hearts, will return,
The last ones of us, and maybe the first ones,
To reinvent our buried treasures. »

Dans quelques instants – il l’avait modélisé –, le nuage incandescent vomi par la faille d’Alep allait recouvrir et purifier toute cette misère, et lui avec. « Tant mieux ! », se dit-il, il ne l’avait que trop supportée. Il pensa aussi aux milliards d’Humanisés littéralement enterrés vivants ; leur sort n’était finalement guère plus enviable, il fallait bien un minimum de justice. Pour l’immense majorité, ils finiraient broyés dans les entrailles de cette planète déchaînée ; il restait cependant – et théoriquement – une chance, infime certes, mais toutefois envisageable : il suffirait d’une poignée de spécimens assez résistants et relativement chanceux, une poignée seulement.
Que s’est-il passé ensuite ? Le rideau était tombé, l’artiste s’était retiré et il ne restait plus personne pour raconter la suite. On ne saura jamais, jamais rien de l’instant d’après. Toi Al, tu le savais bien pourtant, depuis tout ce temps...Non ?
Quelques micro-organismes tapis dans les profondeurs, ou ces maigres lichens qui colonisent depuis des millénaires les pierres de nos rivages, pourraient peut-être – s’ils pouvaient seulement parler –, tenter de satisfaire cette curiosité morbide qui nous caractérise.


*

Imaginons à présent un batteur de grèves d’un nouveau type, un survivant qui rapporterait sa découverte, son invention. Plaçons-nous d’emblée, d’un point de vue résolument optimiste, des pessimistes, il y en aura...– pardon, je me répète encore !

Dans une version spécialement sous-titrée pour nos contemporains, il pourrait au minimum en dire ceci :

« Message découvert sur les ruines d’une friche industrielle de l’antique métropole de Marseille, engloutie vers la fin du XXIIIème siècle. Malgré les caractères utilisés, vraisemblablement de l’Anglais datant des vestiges, il semblerait que la gravure elle-même – l’action de graver plus précisément –, soit plus tardive ; elle marquerait la transition entre la civilisation Humanisée des Gigapoles Verticales – décimée par la grande dérive des continents – et celle de leurs survivants, les Humanoïdes des premières Forteresses Abyssales, nos lointains ancêtres. L’énigmatique symbole précédant ce précieux témoignage aurait été – d’après les rares archives de cette période – directement inspiré par une statue monumentale, à l’époque émergée face à l’ancienne Gigapole Verticale Ψ de Rio, dont l’origine et la signification se perdent dans la nuit des temps. »

Toujours aussi optimiste, mais – comment dirais-je –, avec une vision beaucoup plus distanciée, le très lointain descendant d’un ‘’spécimen assez résistant et relativement chanceux’’, pourrait quant à lui s’exprimer en ces termes :

« Traces énigmatiques mises à jour sur l’exoplanète Terä. Les récents prélèvements effectués en surface, permettent d’avancer l’hypothèse d’une forme de vie passée somme toute assez rustique. Un curieux symbole témoignerait même d’une forme archaïque et embryonnaire de spiritualité. De nombreux spécialistes s’accordent à dire aujourd’hui, que l’exploration approfondie de Terä, située aux confins de notre système solaire, pourrait permettre de dater plus précisément l’apparition de la vie sur Novä, notre planète, apportant ainsi un nouvel éclairage sur nos origines. »

Mais nous restons là à bavarder, à échafauder des hypothèses comme autant de frêles châteaux de cartes, en éludant comme d’habitude, l’essentiel : au fond, avons-nous encore vraiment le choix ?
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