Un soir au pied du cèdre

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Un roman en quête d'éditeur, des nouvelles dans des revues. "Pour moi ne comptent que ceux qui sont fous de quelque chose, fous de vivre, fous de parler, fous d'être sauvés, ceux qui ne bâillent ... [+]

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— On mange quoi ce soir ? demande Liam
Sempiternelle question de l'adolescent brusquement affamé, descendu de son arbre, à la dernière minute, quelques secondes avant ses deux sœurs... comme si un doute planait sur l'éventualité d'un jeûne inopiné, le premier en dix-sept années d'existence ! Alors un écho infaillible accompagne l'interrogation première, la voix de la petite fouine se fait entendre avant même que j'en aperçoive la silhouette. Quant à notre grande sauterelle, elle ne touchera tout que du bout des lèvres. Alors elle ne demande rien.
— Vous verrez bien quand vous serez à table.
Et les deux estomacs sur pattes soulèvent les couvercles, mettent leurs narines à l'épreuve des vapeurs de cuisine. Selon le résultat de leurs investigations, ils se précipitent à leur place ou au contraire traînent des pieds. Évidemment beaucoup plus simples seraient les pâtes à tous les repas, les pizzas, le riz, les burgers... leur indifférence généralisée aux légumes, aux fruits et aux poissons s'est muée en combat titanesque ces derniers mois. À travers la fenêtre de la cuisine, la lumière décroit, le ciel rosit, les dernières feuilles s'agitent, j'attends.
D'aussi loin que je m'en souvienne, tu as suivi point par point la diversification alimentaire, tu as cuisiné les petits pois et les carottes avec ingéniosité pour les mêler à des plats colorés et tentants. Tu as écouté les conseils des uns, qui infirmaient les recommandations des autres. Tu as investi dans des paniers vapeur, des cocottes magiques, des livres de recettes « rapides », mais garanties « inratables ». Tu as suivi les leçons des nutritionnistes invités sur les plateaux de télévision aux matinales... J'ai vite abdiqué devant tes talents de cuisinier et tu es devenu le chef attitré de notre famille ; cela faisait des envieuses autour de nous d'ailleurs et des curieux aux rayons batterie de cuisine...
Moi, face à ces trois bouches à nourrir matin, midi et soir, sans compter les goûters, après tes efforts et tes bons et loyaux services, je me trouve aujourd'hui vaincue et démunie, en pleine dépression culinaire, au sixième sous-sol des enfers maternels, juste avant le renoncement, juste avant la livraison à domicile des paniers-repas tout prêts ! Le confinement m'a tuée. Rien à faire d'autre que cuisiner jusqu'à l'écœurement. Les files d'attente devant les magasins pour quelques kilos de sucre et de farine ont eu raison de mes ardeurs de pâtissière, tant pis pour les gâteaux arc-en-ciel à la mode ! Et les soupes faites maison me semblent hors sujet : quel intérêt y a-t-il à éviter des exhausteurs de goût ou à sélectionner des légumes de saison et biologiques dans un monde où la Terre agressée et négligée de toutes parts commence à nous rendre coup sur coup et ralentit nos vies à cent à l'heure ?
Déjà, le trio se dispute la bouteille d'eau presque vide. Cela grogne, geint, couine, montre les dents... Personne ne veut aller en chercher une nouvelle à la cave.
Bien décidée à ne pas intervenir, à ne pas crier en vain, je me lève et je sors de cette ménagerie : j'irai à la fontaine si l'eau ne vient pas à moi ! J'en profiterai pour faire un détour à l'arrière de la maison, pour humer l'air de ce soir d'automne et goûter le calme du jardin. La porte d'entrée refermée derrière moi, déjà je n'entends plus leurs échanges, monosyllabiques pour la plupart de leurs répliques. Pourtant dans ce domaine-là, moi aussi j'ai fait de mon mieux : les abonnements aux mensuels et aux beaux livres dès qu'ils ont été en âge de tourner des pages sans les enduire de bave et y essayer leurs crocs. Les histoires dans le lit, celles qui les emmenaient loin vers un ailleurs, un autre continent, sous les océans, dans les astres ou dans des écoles pour animaux enchantés... celles qui calmaient les esprits et excitaient l'imagination, celles qui m'offraient des minutes tendres sans grognements avant le moment des paupières closes, où ils avaient pourtant encore une dernière question comme un souffle aux lèvres... Où se sont donc envolés tous leurs mots ? Effacés par les hormones qui les font pousser si vite ou éradiqués par les réseaux sociaux qui les gavent d'images ? Est-ce leur façon d'accepter cette année terrible ? Ce n'est certainement que transitoire, un effet ordinaire de leur évolution, ils se jettent des noms d'oiseaux au visage parce qu'ils s'aiment, se reconnaissent et qu'ils résistent. La psychologue l'affirme : mieux vaut laisser leur colère s'exprimer, qu'ils verbalisent ! Je ne comprends pas bien encore à dire vrai comment l'apaisement viendra après cette étape...
Ma journée tire dans ma nuque et dans le bas de mon dos. Il fait encore doux à cette heure pour ce début d'octobre. Je m'éloigne un peu plus de la jungle du séjour et je rejoins le petit coin qu'on a abandonné aux papillons, aux moustiques et aux mauvaises herbes depuis quelque temps. Aucun des enfants ne s'amuse plus à contempler les ronds dans l'eau des poissons du bassin. Les nénuphars, magnifiques à la surface, cachent la mousse, la vase et les émaux décoratifs. Je n'ai pas non plus recollé les carreaux dessertis. Ce côté de verdure, c'était ton domaine, pas le mien. Même si les dernières semaines, la force te manquait pour l'entretenir. Ce soir, je voudrais juste m'asseoir là, écouter les derniers vagabondages des oiseaux du quartier et attendre que la nuit tombe. Elle rendra la végétation aussi bleue que mon âme. Ce soir, je voudrais juste sentir la brise de la nuit qui se lève, le frisson qu'elle portera avec elle me rappellera quand tu déposais ta veste sur mes épaules, parce que j'avais un peu froid et que, comme à mon habitude, je ne m'étais pas assez couverte pour le dîner chez nos amis. Ce soir, je voudrais juste compter les étoiles et rechercher le croissant de lune pour observer son éclat sur le cèdre du Liban. Et nous discuterions encore de l'opportunité de le couper ou de le laisser, totem bienveillant ou menace sur la maisonnée...
Alors je m'installe à ses racines, je laisse mon dos reposer contre les nœuds du tronc, les libellules curieuses me frôlent, j'ai l'impression qu'elles sentent ma lassitude, qu'elles s'interrogent elles aussi sur mon chagrin. Je ferme les paupières pour effacer le rendez-vous de ce matin chez le notaire, son regard impersonnel et vide lorsque j'ai signé les ultimes papiers de la vente. Pour oublier la gorge qui fait mal à force de se nouer pour ne pas pleurer bêtement. Puis je les rouvre et je lève la tête, je ne vois pas la cime du cèdre, je ne distingue que ses ramifications qui me couvrent, ses aiguilles oscillent entre le vert et le bleu et la lumière du soir s'immisce doucement dans mes yeux. Tes iris à toi, vert d'eau, cherchent bien à me dire quelque chose à travers les branches, mais je n'ai pas envie d'entendre ces mots-là. Je voudrais juste, ce soir, te serrer contre moi et te dire comme c'est insurmontable. Parfois.
Il faut que je retourne à l'intérieur avant qu'ils ne repartent chacun dans leur antre en laissant la vaisselle sale dans l'évier et les miettes sur la table, les lumières allumées et le silence du séjour. Ce n'est pas de l'égoïsme ni de l'indifférence, je crois. C'est leur manière de poursuivre ce chemin qu'ils découvrent glissant et accidenté. De tailler à la serpe dans cette jungle de sentiments complexes.
Dans trois mois, j'emmènerai ce qu'il reste de notre meute ailleurs, je dois leur trouver un autre abri, un nouveau terrier où empaqueter ce qu'il reste de nous, où protéger au chaud ce que nous devons rebâtir d'espoirs. Sans toi. Financièrement, ici, ce n'est plus tenable. Et puis il y a les autres qui pensent et affirment que pour démarrer cette nouvelle vie, il nous faut abandonner cette maison dans laquelle tu as tout refait... Ce soir, je voudrais m'asseoir en tailleur sur la balancelle, parce que c'est plus confortable ainsi, j'allumerais une cigarette sous la clarté de la lune qui veille encore sur nous, tu cueillerais quelques herbes aromatiques, les dernières de la saison, puis tu rentrerais. En premier. Tu calmerais les enfants, juste en les écoutant, et je n'aurais plus, quelques minutes après toi, qu'à déposer la bouteille d'eau sur la table. Chaque chose à sa place.
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Marie Claude Lisée · il y a
Quel beau texte! Les deuils de la vie, la maison à laisser derrière soi, l’amoureux qui nous manque, les enfants qui grandiront. Vous savez rendre l’émotion et l’atmosphère.
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Prisca Emelian · il y a
Merci Marie Claude pour votre lecture attentive et sensible!
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Armelle Fakirian · il y a
Une écriture sensible, juste, qui nous touche au cœur...
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Lyncée Justepourvoir · il y a
On peut bien se plaindre un peu en parlant à nos morts.
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Marie Van Marle · il y a
Le réalisme un peu clownesque du début laisse peu à peu apparaître la réalité douloureuse du deuil, avec une pudeur émouvante. Du coup, les grands ados et leurs défauts m'ont émue aussi.
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Aurélie Masi · il y a
Une très belle et émouvante lecture, juste et dépouillée d'artifices.
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Prisca Emelian · il y a
Merci Aurélie!
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Ralph Nouger · il y a
Après cette lecture, je reste en admiration pour votre écriture sensible, pudique, où chaque mot, chaque phrase, est rempli d'émotion. Un style poétique où un sentiment profond subsiste.
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Prisca Emelian · il y a
Merci Ralph pour ce joli commentaire.
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Ralph Nouger · il y a
En toute sincérité, bon week-end Prisca !
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Randolph B. · il y a
Une douce intensité dans ce texte riche et généreux en émotions que vous nous faites magnifiquement partager
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Viviane Fournier · il y a
J'ai adoré parce que chaque mot, chaque coin de lignes est envahi d'émotions et que tout m'a parlé ... joliment, doucement ! Merci pour ce moment où dans le silence de ma lecture, j'ai croisé la vie en miroir ....et c'était beau !
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Prisca Emelian · il y a
Merci beaucoup Viviane pour votre lecture pleine d'empathie.
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Camille Berry · il y a
Un très beau texte délicat et intime porté par une écriture sensible, au plus proche de l'émotion... Merci!
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P.E. Cayral · il y a
"J'ai mis mon dos nu à l'écorce, l'arbre m'a redonné des forces"... Bravo pour ce texte mélancolique comme la chanson de Barbara !

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