Un six aout à Fontbelle

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" Un pas, une pierre, un chemin qui chemine................................. " G. Moustaki

Image de Grand Prix - Automne 2021
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Cela fait plus de trois heures que ses pieds ont glissé par les plis lourds des draps de chanvre pour fouler le plancher du chalet. Trois heures qu'il est sorti, adressant l'habituel : « Et bien, j'y vais ! » à Giovanna. Trois heures que ses pieds bougent aux cadences rudes et mesurées de ses tâches paysannes.
Le voilà assis à l'ombre d'un bouquet de frênes égarés dans l'espace ouvert du plateau. Il sent le ruissellement du vent dans le feuillage atteindre son visage, ses bras. Il sent le ruissellement de l'air parcourir et rafraichir sa peau mouillée par les travaux d'été. Ce matin-là, les yeux fermés pour retenir ces agréables sensations, il voue de la gratitude au vent, à l'ombre. De la besace posée contre la souche d'épicéa, sur laquelle il est assis, il sort un saucisson entamé à la pause matinale, le jour d'avant. Il entaille la peau d'une tranche, et quand il tire dessus cela fait tourner la rondelle pincée par les extrémités de ses deux doigts. Il voit s'étirer la fine bandelette de peau, comme le courant d'eau sur la roue du moulin. Au bout de son geste, la main du couteau cède le petit ruban de peau au happement étouffé des mâchoires de son chien.
Son regard reprend un instant la tête effilée du Moriou puis redescend par son arête ouest. Il s'arrête à un picot anodin qui en perce le cours régulier. Retaillé par la lumière encore transverse du soleil, ce simple hoquet de magma est devenu une pyramide de roche aux lignes pures, aux proportions équilibrées et justes.
Cette impression de découvrir ainsi un élément pourtant familier de son environnement lui rappelle l'instant où secrètement il avait observé par des carreaux poussiéreux, son père à l'établi. Celui-ci, patiemment, scarifiait du bout de son couteau une planchette de bois brut. Il avait alors remarqué le plissement de ses yeux usés, et sa langue tirée en coin ; remarqué l'escorte des mimiques qui voulaient donner plus de précision à ses gestes.
Pendant qu'il regarde s'étirer le saut du torrent dans les falaises abruptes de Lachaux, il pense aux longs drapés de glace que forme cette cascade pendant les périodes les plus froides de l'hiver. Il imagine l'instant furtif où le soleil traverse ce voile translucide et figé. Il voit s'illuminer le verre de l'eau durcie. Et alors qu'il ferme les yeux, s'installe en lui un crépuscule mordoré percé du soleil bleuté des glaces. Ça lui fait comme une bolée fumant des bruits de printemps au cœur d'un soir glacial. Alors, la douce vigueur de cette lumière gagne son corps, au-dedans. Elle lui desserre les organes, se répand jusqu'à toucher l'intime de tout ce qui l'entoure. Il lui semble alors que son âme vibre avec l'âme de toutes choses, de toutes vies, en ce lieu, et jusqu'au-delà des monts qui murent la vallée, au-delà du ciel qui enveloppe le monde. Il sent que tout vibre d'une même tonalité. Il éprouve le sentiment inébranlable qu'il est à sa place, ici, dans ce lieu composé d'éléments infiniment petits, infiniment cachés... des choses qu'on ne voit pas. Mais aussi de tous ces corps bien visibles, patents... les choses qu'on ne voit plus. Lui, l'homme des âpres terres, lui dont le cœur est gainé de l'écorce rugueuse des derniers arbres avant le ciel, il ressent un état inédit d'appartenance et de communion bienheureuses. Bien plus tard, vers l'heure du repas, il se lève et s'engage avec son chien dans un pan d'alpage pour rentrer au chalet. Tandis que ses pas suivent en droite ligne la mire du toit de bois étamé par les saisons, le chien va d'un côté à l'autre. Il va des chemins de chien qui pourraient le faire partir à tout jamais, mais il revient, lui aussi, au même toit gris et aux bons soins de ses maîtres.
Durant trois étés, Giovanna avait accompagné son père veuf, par-delà la frontière... Il revenait tous les ans, vendre ici ses bras de fauche. Et elle, au bout de son adolescence, pressée par la nécessité, elle avait dû s'y confronter à la rudesse de tâches asexuées. Au fil de ces migrations, un nouage de sentiments pudiques avec le fils du fermier a fait d'elle la femme de la maison.
Ses mains jointes font une petite coupe qui, dans un bruit charnu de gargouille, capture de l'eau de source. Il boit, se rafraichit le visage.
Sitôt attablé, Giovanna amène le plat fumant. À peine l'a-t-elle déposé sur la table, qu'il se lève, s'approche d'elle. Leurs corps sont séparés par un espace ténu et dense. L'espace d'un autre corps : le corps ténu et dense de leurs forces d'amour entremêlées.
Depuis dix mois, qu'elle vit avec lui, sa matrice est demeurée un nid vide. Pourtant ils se sont accouplés comme peuvent le faire deux jeunes cœurs vigoureux. Ce faisant, elle ne lui a jamais offert la totale nudité de son corps, elle ne s'est jamais dévêtue devant lui. Elle ne fait ses ablutions au baquet de mélèze, que lorsqu'il est absent de la maison, et avant de se coucher, c'est toujours à la faveur de l'obscurité qu'elle enfile sa chemise de nuit. Au cœur même de leurs intimes ébats, elle conserve son vêtement, qu'il lui faut trousser.
Il incline sa tête vers l'épaule de Giovanna et respire longuement son cou. Sans la toucher, les bras ballants. Cette odeur lui est aussi capiteuse que réconfortante. Son désir de la pénétrer est balancé par un ressac diffus où soupire une tristesse enfouie. Mais, doucement, ces relents se commuent en un état de bonheur simple. Un bonheur aux lignes pures, aux proportions justes. Une force de bonheur impossible ailleurs, impossible autrement. Il la regarde. Ses yeux attendent les yeux de Giovanna. Elle ne comprend pas vraiment ce qu'il fait, ce qu'il veut, mais elle est en confiance.
Quand leurs regards se trouvent, elle lit la pureté d'une infinie tendresse, enfin libérée. Elle fait un pas en retrait, puis, comme dans les craquements nocturnes de la maison, lorsqu'elle va s'abandonner aux caresses de sa brosse, elle défait ses cheveux longs et lourds. Elle baisse la tête, ils tombent en un rideau fluide qui occulte et dissout ses prudes réticences. Les pieds dans la flaque de ses habits, elle donne ce qu'elle n'a jamais donné à voir... Elle dévoile la chair cachée de sa féminité. Son corps est devenu beau à montrer. Pour la première fois, son dieu ne la juge pas, elle ne se juge pas. Alors qu'ils demeurent ainsi, debout, il saisit le creux du genou de Giovanna, le fait plier plus haut. Il ajuste son corps au sien. Il vient en elle. Il vient en elle et fait ce qu'il n'a jamais fait en l'aimant, il l'embrasse. Il l'embrasse loin après leur jouissance.
Dans la poursuite de ce jour singulier : commun et pourtant prodigieux, ils sont assis côte à côte sur la souche de l'épicéa. Leurs têtes se touchent, et si leurs yeux semblent absents, c'est qu'ils se sont retrouvés, ailleurs.
Bien plus bas, vers le torrent où jointent les flancs des montagnes, juste au ressaut du sentier adjacent, émerge une silhouette. Au cours du sentier la silhouette s'agrandit. Elle s'arrête, leur adresse un signe court. C'est le garde champêtre de Valcros : un bourg dissimulé à huit lieues en contre bas dans l'évasement de la rivière naissante. Il tire de sa poche un long mouchoir qu'il pelotonne dans sa main pour s'éponger la nuque et le front. Le garde champêtre est venu jusqu'ici pour lui annoncer l'ordre de mobilisation et lui remettre sa feuille de route.
À Fontbelle on ne savait même pas que le pays était entré en guerre.
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Bruno Teyrac · il y a
Très, très beau texte qui m'a touché. Magnifique écriture, pleine de poésie. Un récit émouvant. La fin est poignante. Bravo.
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Bruno R · il y a
Un autre Bruno vous adresse un grand merci !
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Blandine Rigollot · il y a
La chute vient donner toute son ampleur au récit, paisible, plein d'amour retenu puis lâché, de nature magnifique, tout cela tranché d'un coup par quelques mots.
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Bruno R · il y a
Merci Blandine. Passez de bonnes fêtes!
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Eva Dayer · il y a
Mon soutien !
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Bruno R · il y a
Merci beaucoup Eva!
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Béatrice Magnani · il y a
Très beau texte, irradiant et touchant
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Bruno R · il y a
Merci Béatrice, votre commentaire m'a touché-irradié!
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Viviane Fournier · il y a
Je re .... Bravo .. j'ai relu et j'ai re .. aussi ... Bonne chance et belles fêtes à vous !
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Bruno R · il y a
Je re...mercicotte, en vous souhaitant également de très bonnes fêtes!
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Joëlle Brethes · il y a
Je reviens soutenir ce joli texte et je te souhaite bonne chance, Bruno, ainsi qu'à tes protagonistes !
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Bruno R · il y a
Merci Joëlle, j'espère que tes vœux sauront leurs porter chance.
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La Nif · il y a
Il y a beaucoup d'intensité dans ces descriptions lentes qui disent les choses et les êtres avec minutie et poésie ( le chien va son chemin de chien ...) C'est extrêmement beau. La fin tombe comme une lame. Surtout,ne jamais oublier cette beauté là !
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Bruno R · il y a
Ravi que cela vous plaise.
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Fladelan Dupont · il y a
Ce texte est vraiment très beau. Je donne toutes mes voix et je souhaite qu'il grimpe au sommet ! Le style, la poésie, l'histoire... Tout est là pour nous emporter. Bravo !
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Bruno R · il y a
Merci pour vos appréciations particulièrement encourageantes.
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Roll Sisyphus · il y a
Comment ai je pu passer à coté!
Jusqu'au dernier mot, tout est empreint d'une lente et harmonieuse magnificence.

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Bruno R · il y a
Pas étonnant, ce lieu ne figure pas encore sur les cartes IGN. :)
Merci Roll!

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CATHERINE NUGNES · il y a
Vous avez mes voix, bonne et heureuse finale.
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Bruno R · il y a
Merci Catherine.

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