Un café et du temps

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Mériadec s’avança vers la cliente qu’il avait vue arriver et se diriger vers la table 8. Elle était déjà venue la semaine passée, jeudi dernier exactement, plus ou moins à la même heure. Il la reconnut aussitôt, rien qu’à son allure. Elle marchait calmement mais sur un rythme régulier, le port altier telle une danseuse, en jupe droite courte, un boléro cintré et son grand sac à main en cuir bleu marine. Ses cheveux longs épais et lisses descendaient en reflets auburn jusqu’au bas de son dos. « Bonjour Madame, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » S’enquit-il, avenant. Elle découvrit son regard doux, ses cheveux châtain relevés en chignon et son sourire naturel embellissant son visage ovale. Depuis deux mois, il prenait soin d’entretenir une courte barbe dont les reflets roux scintillaient au soleil. Elle répondit, à voix haute, sans hésiter. « Un café. » Puis à voix basse elle ajouta « et du temps ». Il était sur le point de tourner les talons quand elle précisa, en levant l’index : « allongé ».
- Le café ou le temps ?
- Les deux ! reprit-elle. Regrettant aussitôt d’avoir répondu si vite.
- Ça tombe bien, j’ai les deux !
Elle pouffa et le suivit du regard alors qu’il s’éloignait d’elle. Quand il revint quelques instants plus tard il déclara sur un ton mélangeant humour et sérieux : « Votre café allongé. Par contre, pour le temps, il faut que vous attendiez la fin de mon service, d’ici à peine trente minutes, ça vous ira ? » Troublée par cette étonnante proposition, Lucie sentit le feu lui monter aux joues. Après trois secondes en apnée, elle opina de la tête. « Parfait, j’ai de quoi m’occuper en attendant. » Mériadec s’inclina, repartit avec son plateau et s’adressa à une autre table. Elle fouilla dans son sac, en sortit un livre, le posa sur la table, chaussa ses lunettes de soleil et savoura une première gorgée de café.
Elle se souvint de la première fois où il avait attiré son attention. C’était au début des beaux jours. Elle avait longuement hésité puis finalement s’était arrêtée dans l’espoir de faire plus ample connaissance. De sa place, elle l’observait du coin de l’œil tout en cherchant l’emplacement de son marque-page. Elle relut quatre fois la même phrase sans s’en rendre compte. En réalité, elle était distraite et ne parvenait pas à détacher son regard des allées et venues de ce jeune homme. Elle le trouva beau et cette pensée fit bondir son rythme cardiaque lorsqu’il s’approcha de sa table pour les besoins de son service.
De son côté, Mériadec poursuivait consciencieusement son service, lançant quelques regards du côté de Lucie. Toute son attention était portée sur elle. Il ne connaissait pas encore son nom mais mourrait d’envie d’en savoir davantage sur cette belle jeune femme, qui pour la troisième fois en un mois avait pris place sur la terrasse de son lieu de travail. Il avait tenté de le deviner en zieutant la couverture de son livre, ou les dossiers qui dépassaient de son sac, en vain, il n’avait pas réussi à capter le moindre élément. Il faisait volontairement le détour pour se rapprocher d’elle afin de trouver un indice. Régulièrement, il jetait un coup d’œil à la pendule accrochée au-dessus du bar pour ne pas être en retard à son rendez-vous. Une fois son service achevé, il franchit le seuil du Café des Tilleuls et s’empressa de rejoindre Lucie.
- Je suis prêt. Ça vous dit, de marcher jusqu’au parc du château ? Proposa-t-il pour faciliter leur départ.
- Excellente idée.
Ils cheminèrent silencieusement quelques minutes à la fois gênés et heureux d’être côte à côte. Simultanément, ils posèrent une question à l’autre, se disant pardon, incitant l’autre à commencer. Courtoisement, il la laissa commencer.
- Vous travaillez ici depuis longtemps ?
- Neuf mois.
- Et ça vous plait, vous avez toujours fait ce métier ?
Il réfléchit quelques secondes avant de répondre.
- Disons que ça me convient, c’est une bonne expérience mais ce n’est que transitoire. Et vous ?
- Euh, et bien, je travaille juste de l’autre côté du parc, dans une banque.
- Ça vous plait ?
- Pas du tout.
Ils rirent tous deux et elle poursuivit, sentant en la présence de Mériadec une oreille attentive. Sans savoir pourquoi, elle s’ouvrit à lui et osa, avec un inconnu, livrer le fond de ses pensées.
- La banque, souffla-t-elle. Je crois que je ne suis pas faite pour passer ma vie enfermée dans un bureau à recevoir des clients plus ou moins contents, râleurs, menteurs parfois, vraiment !
- Il n’y en a aucun qui soit honnête ?
- Si, si, j’en croise, enfin, j’en connais plein mais,...
- Ce n’est pas votre tasse de thé.
- Non.
- Pourquoi faites-vous ce métier alors ?
- Je ne sais pas vraiment, c’est l’unique job vers lequel j’ai toujours été orientée. Banquier c’est LE métier de toutes les personnes de ma famille.
Sans l’interrompre, il écouta pendant une vingtaine de minutes celle qui marchait à ses côtés. Il analysait ses gestes et sa façon de poser sa voix, son attitude quand elle mimait certains clients ou les membres de sa famille. Quand ils arrivèrent à l’entrée du parc, deux enfants faisant une course de trottinette déboulèrent à vive allure fonçant droit sur eux. Instinctivement, d’un geste protecteur Mériadec agrippa le bras de Lucie, l’attira vers lui en pivotant et ils se décalèrent, in extremis. Elle sentit la force de son bras lui barrant le dos et l’espace d’un instant, elle ferma les yeux et voyagea, respirant son parfum aux notes orientales. Quand délicatement, il desserra son étreinte et lui sourit, elle réalisa qu’elle avait blotti son visage contre son torse musclé. Ses joues s’empourprèrent, son cœur se mit à battre la chamade. Elle ne parvenait pas à détacher son regard du sien. Elle était comme figée, absorbée par la profondeur de son regard azur. Il s’éclaircit la voix puis l’invita à s’asseoir sur un banc, situé sous une pergola.
- Pardon, je suis confus. Je n’ai pas réfléchi à mon geste, je ne vous ai pas fait mal au moins ?
- Non, non, merci, ça va. Répliqua-t-elle en tâchant de masquer ses émotions.
- Je m’appelle Mériadec, ravie de vos connaître.
- Moi c’est Lucie, avoua-t-elle en serrant machinalement la main qu’il venait de lui tendre. Ce banc tombe à pic, j’ai piétiné toute la journée dans mes escarpins, mes pauvres pieds me réclament du repos.
Elle retira un de ses souliers et se massa délicatement le pied en grimaçant sous l’œil attentif de Mériadec. Après quelques secondes de silence, il se lança.
- De quoi rêviez-vous étant petite ?
- Je vous demande pardon ?
- Rêviez-vous de travailler dans une banque ?
- Non, pas du tout ! poursuivit-elle en écrasant son pied sur son escarpin. Non, mon rêve c’était de travailler auprès des chevaux.
- Et qu’est-ce qui vous en empêche ?
Elle renversa sa tête en arrière et prit une profonde inspiration. Elle regarda nerveusement sa montre, mordilla l’ongle de son pouce droit et resta silencieuse, répétant à plusieurs reprises dans sa tête la phrase qu’il venait de prononcer.
- Et bien, si je pouvais remonter le temps ou le ralentir, je changerais de voie. Mais en réalité, je sais bien que c’est trop tard, je suis trop vieille pour reprendre les études, je n’aurai jamais assez de congés pour faire les stages et suivre les cours en parallèle de mon métier actuel, sans compter que mes parents m’en voudraient à mort de ne pas avoir suivi la voie royale qu’ils m’ont choisie.
- Ah, je vois, coupa-t-il sans y croire une seconde. C’est quand même dommage de passer à côté de son rêve.
Mais pour qui se prenait-il ? Ce gamin d’à peine vingt-cinq ans, donneur de leçon. Piquée au vif, elle se redressa d’un bond. Oubliant qu’elle n’avait chaussé qu’un seul pied, elle bascula, se tordit la cheville et manqua de s’effondrer sur l’allée du parc. Pressentant sa chute il tendit les bras et la saisit contre lui. A nouveau, leurs regards se croisèrent. Il vit le doute et la peur dans ses yeux. Elle vit la douceur et la sincérité.
- Je dois partir, euh,... rentrer. Excusez-moi, il faut que j’y aille, bredouilla-t-elle en tentant de rechausser son escarpin malgré l’intense douleur.
Elle força et se mit à marcher mais elle titubait tellement qu’il eut pitié d’elle. « Laissez-moi vous aider Lucie. » Sans qu’elle n’ait le temps de réagir il la souleva et s’engagea en direction de l’entrée ouest.
- Je vous raccompagne chez-vous.
- Non merci, ça va aller.
- Vous voulez rire !! Dit-il en esclaffant. Je suis sûr que si je vous pose au sol vous allez vous effondrer. Ce serait dommage de vous abîmer la hanche ou une cuisse, compléta-t-il en examinant ses jolies jambes que sa jupe relevée laissait entrevoir.
- Vous n’allez pas me porter pendant sept kilomètres tout de même.
- Ah, non, je n’ai jamais dit que je vous porterais jusque chez vous. Ma moto est garée dans l’impasse St Yves.
- Ah d’accord, très bien. Reprit-elle soulagée.
Quand ils arrivèrent dans l’impasse, il sortit un casque pour Lucie et un pour lui. Elle lui précisa son adresse et tous deux sillonnèrent les rues de la ville, lui attentif à sa route, elle accrochée à ses hanches, refrénant le désir de l’envelopper complètement de ses bras.
Il se stationna au pied d’une résidence haussmannienne et l’accompagna jusqu’à son appartement situé au troisième étage. Depuis le seuil de sa porte, il s’assura qu’elle avait de quoi se soigner et la salua. En le regardant s’éloigner, elle se sentit mal à l’aise de le laisser repartir ainsi. Elle aurait préféré l’inviter et lui offrir quelque chose pour le remercier mais elle n’osait pas. Elle ne voulait pas qu’un étranger pénètre chez elle, sans qu’elle se sente prête. Elle se contenta de lui sourire puis referma la porte sur celui qui avait eu la courtoisie de prendre soin d’elle juste avant de la rouvrit précipitamment. « Mériadec ! Attendez ! » Il revint sur ses pas, le regard interrogateur. Bouleversée par cette situation incroyable, elle ne trouvait pas les mots. Que devait-elle faire ? Ecouter son cœur qui s’emballait déjà ou sa raison. Elle se lança et débita ses questions maladroitement.
- Vous travaillez demain ? Est-ce qu’on peut se revoir ? Qu’est-ce que vous faites ce week-end, si vous êtes occupés je comprends mais peut-être après votre service ou avant de, enfin je ne sais pas, je, pardon, oubliez.
Elle se sentit ridicule, referma la porte et cogna sa tête contre cette dernière, en ce traitant d’idiote. Cinq secondes s’écoulèrent avant que la sonnette retentisse. Elle rouvrit la porte et le vit, là, devant elle, beau, le visage rayonnant.
- Oui, déclara-t-il d’une voix douce. On peut se voir demain matin, si vous le souhaitez. Je joue à partir de huit heures à Notre Dame.
- Vous jouez ? questionna-t-elle stupéfaite.
- Je suis organiste à mes heures perdues.
- Ah ! Magnifique.
- A demain alors.
- A demain.
Il s’en alla. Elle referma la porte et sentit une énergie nouvelle monter en elle. Rassérénée, elle commença à cogiter à son avenir. Elle ouvrit son ordinateur et pianota à la recherche d’information sur les métiers de l’équitation. A trente-cinq, est-on trop vieux pour changer de voie ? Est-ce trop tard pour faire de sa passion son métier. Rester dans l’agence familiale était confortable. Pas de souci professionnel, pas d’objectif inatteignable, pas de compte à rendre à un superviseur exécrable, pas de relation malsaine ou tendancieuse, des horaires relativement flexibles. Alors que la liste des avantages était longue, Lucie sentait qu’elle étouffait de plus en plus dans cette petite structure qui n’était autre qu’une perpétuelle réunion de famille. Les pauses déjeuners, les réunions, les décisions, les discussions sur les clients, les dossiers, même la décoration de Noël, tout n’était que réunion de famille. Le pire c’est que cette situation continuait même en dehors des horaires de travail. Le dimanche midi, c’était sacré, Lucie devait aller déjeuner chez les grands-parents paternels. Incontournable repas de famille où là-encore on parlait travail, agence, horaires, comptes, pronostics, actions, plan d’épargne, retraite,.... Immuable rythme de vie imposé délibérément, choisi inconsciemment. Comme piégée dans ce cercle infernal, Lucie n’avait d’autre option que de suivre. Elle avait bien tenté d’échapper au déjeuner dominical en prétextant une sortie avec des amis mais cela lui avait été tellement reproché qu’elle avait renoncé à ses propres intérêts. Pour Lucie, cette vie était devenue un enfer. Mais que faire ?
Absorbée par ses recherches sur internet, elle ne vit pas le temps passer. Elle frissonna et voyant l’heure tardive, elle prit un anti-inflammatoire, se massa une fois de plus la cheville et se coucha. Demain, elle avait rendez-vous à Notre Dame et cette idée emplissait son cœur d’une joie indicible.
A 7h, lorsque son réveil sonna elle souleva les draps pour examiner sa cheville. La douleur était encore perceptible mais l’apparence était parfaitement normale. Elle pivota et posa délicatement son pied au sol, prit appui et se leva. Elle se hasarda à faire quelques pas en avançant calmement. « Je ne vais pas courir le marathon de New York aujourd’hui mais je peux marcher ». Elle se doucha, prit son petit déjeuner et monta dans le bus N°4 en direction de la cathédrale. Lorsqu’elle ouvrit la porte de l’édifice elle fut surprise par la lumière qui n’existait que grâce aux vitraux. Aucune ampoule n’avait été allumée et pourtant le soleil rendait l’espace incroyablement clair. Se sentant observée, elle se tourna vers l’orgue et le vit, en appui sur la balustrade.
- Vous montez ? Derrière les fonts baptismaux, il y a une porte dérobée qui donne sur les escaliers. Je vous attends.
Elle tourna les yeux dans la direction qu’il indiquait depuis la tribune et se faufila derrière le baptistère. Quand elle tira sur la porte pour la refermer sur elle, il se mit à jouer. Le son emplit les voûtes de la cathédrale. Elle sentit un élan en elle, la pousser, l’inviter à monter le rejoindre. Lorsqu’elle arriva en haut essoufflée, elle prit quelques minutes pour retrouver une respiration normale et s’avança vers lui. Il jouait des arpèges sur les deux claviers, ses pieds allaient de droite à gauche, une main quittait le clavier du haut pour tirer sur un jeu passant le relais à celle qui tirait les jeux pour les sons plus graves. Elle était en admiration devant cette aisance, cette fluidité dans le mouvement de ses doigts et la facilité avec laquelle il parvenait à coordonner tous ses gestes sans se tromper. Il s’arrêta et lui sourit en la regardant. Le visage frais, légèrement rosé au niveau des joues, elle était vêtue d’un pantacourt bleu marine surmonté d’une chemise jaune pâle laissant deviner un caraco de dentelle blanche. Quand le soleil transperça le vitrail pour inonder sa silhouette de sa pure lumière matinale, il fut ébloui par sa beauté.
- Bonjour Mériadec.
- Bonjour Lucie, comment se porte votre cheville ?
- Beaucoup mieux. Merci.
Son parfum subtil l’enveloppa puis s’estompa. Sous le charme, elle hésita à se rapprocher d’avantage, désireuse d’embrasser ses lèvres minces et joliment dessinées mais elle se retint. Il se leva, avisa un fauteuil qui lui semblait confortable. « Si madame veut bien se donner la peine. Sinon, il y a l’option, tabouret ou chaise en paille. » Elle rit amusée et s’installa près de lui. « Le fauteuil sera parfait, merci. »
Il reprit ses arpèges. Elle se laissa bercer par la musique ouvrant les yeux de temps à autre pour le regarder et essayer de focaliser son attention sur les sonorités que l’instrument produisait. Il joua environ dix minutes avant de placer une nouvelle partition devant lui et changer de répertoire. Il enchaîna sur d’autres notes, la musique évolua vers une mélodie dans la même tonalité pour revenir au thème principal. Lucie n’avait jamais éprouvé autant de sérénité. Peut-être était-ce lié à la musique, au fait d’être perché en hauteur, près des voûtes de la Cathédrale, ou encore parce qu’elle était cachée là où personne n’aurait idée d’aller la chercher.
Alors qu’elle n’était pas familière du lieu à cet instant précis, elle eut la sensation d’être en sécurité, ici, aux côtés de Mériadec. Elle se cala contre le dossier du fauteuil, referma les yeux, se laissant envahir par l’atmosphère musicale et le calme du musicien. Elle savourait ce temps offert, gratuitement, dans ce refuge, sur la tribune de l’orgue. A plusieurs reprises, au cours des quinze minutes suivantes, Mériadec se retourna pour observer cette belle jeune femme qui semblait apaisée. Il acheva son morceau en ne jouant qu’avec les pieds, puis ralentit la cadence et la questionna.
- Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez hier ?
- Ce que je cherchais hier, interrogea-t-elle surprise en rouvrant les yeux.
- Le temps allongé ?
- Ah, non. Avoua-t-elle déçue.
- Parfois on trouve le temps long et parfois il passe trop vite, n’est-ce pas. Déclara-t-il en posant deux autres accords.
- Hmmm.
- Que lui voulez-vous au temps ? Voudriez-vous le ralentir, l’accélérer, le remonter, changer son cours ?
- J’ai tellement l’impression, parfois de passer à côté de ma vie.
Il arrêta de jouer, pivota vers elle et lui adressa un regard compréhensif.
- C’est vrai, je vous assure. J’ai souvent eu cette sensation, sauf, maintenant, en étant ici, avec vous.
- Alors prenons le temps de vivre.
- Pardon ?
- Maintenant !
- Quoi ? Co... Bredouilla-t-elle en prenant appui sur les accoudoirs du fauteuil.
- Allons-y.
Il éteignit la lumière, repoussa les jeux dans leur logement, referma l’orgue, lui saisit la main et l’entraîna dans les escaliers. Il remit la clé dans une des armoires de la sacristie, salua le bedeau qui grattait la cire qui avait coulé sur le support des cierges devant la statue de la Vierge Marie, déposa une pièce dans le panier du mendiant qui attendait au portail côté Nord et la conduisit jusqu’à un banc de pierre, le long de la cathédrale. « Mériadec, que se passe-t-il ? ». Il déroula toute une série de questions auxquelles elle répondit sans détour.
- Vous avez l’impression de passer à côté de votre vie ?
- Oui !
- Vous avez toujours rêvé d’être auprès des chevaux ?
- Oui
- Mais votre famille a toujours décidé pour vous !
- Oui
- Et vous vous retrouvez à subir un job dans la banque familiale ?
- Oui
- Que vous détestez !
- Oui
- Vous vous sentez trop vieille pour changer de vie ?
- Oui
- C’est faux !
- Pardon ?
- Vous avez peur, c’est normal, le changement fait toujours peur. Même si vous haïssez votre métier, avouez que c’est rassurant de savoir que, quoi qu’il arrive vous aurez toujours un toit et un salaire. Mais au fond de vous, vous sentez bien que ce n’est pas très épanouissant !
- C’est vrai.
- Bougez-vous, décidez maintenant de changer votre propre vie. Personne ne le fera à votre place.
- Mais, mais,... mes parents !
- Oubliez vos parents.
- Quoi ?
- Vous êtes devenue la fille que vos parents voulaient que vous soyez.
Volontairement, il marqua un temps d’arrêt pour qu’elle intègre les mots qu’il venait de prononcer. Sans grande difficulté, il vit l’effet que cela produisait en elle mais ne s’arrêta pas pour autant.
- Ils risquent de ne pas comprendre et alors ? C’est votre vie, pas la leur. Ne les laissez pas choisir pour vous. Vous voyez le résultat ? Vous avez un boulot qui vous loge et vous nourrit mais ça s’arrête là. Qu’attendez-vous pour changer ça ? Qu’il soit trop tard ? Ne passez pas à côté de votre vie. Vous n’en avez qu’une, ne la gâchez pas.
Lucie était désemparée, elle ne savait pas quoi répondre. Il avait tellement raison. Elle se leva puis vint se rasseoir sur le banc et répéta la phrase de Mériadec : Vous êtes devenue la fille que vos parents voulaient que vous soyez. Vie confortable, certes, mais en réalité elle n’était pas heureuse. Elle présentait une façade souriante, aimable, docile mais elle cachait de la frustration et de la mélancolie. Il se rapprocha d’elle, posa délicatement ses mains sur les épaules de la jeune femme et plongea son regard compatissant dans le sien.
- Lucie, vous êtes une belle personne. Choisissez la voix du bonheur.
- Merci, merci, murmura-t-elle les yeux embués. Mais comment ?
- La réponse est en vous. Ne négligez pas les talents que vous avez reçus.
Deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues qu’il sécha d’un geste rassurant. Il déposa un doux baiser sur son front et lui sourit à nouveau. « Je dois vous quitter maintenant, je suis attendu à l’autre bout de la ville. Je vous laisse avec vos réflexions. » Il enfourcha sa moto, demanda qu’elle lui donnât de ses nouvelles, mit son casque et s’éloigna. Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière le dernier contrefort de la cathédrale et décida de prendre en main sa nouvelle vie.
Dix-huit mois plus tard, Mériadec débarquait en Nouvelle-Zélande, en plein mois de février, muni de l’adresse de Lucie. Quand il se présenta au bureau d’accueil du Ranch ‘The blue Cloud’ situé non loin lac Wanaka, Lucie resta tout d’abord sans voix puis lui sauta au cou, ravie de cette visite surprise. Elle l’entraîna à l’extérieur et lui fit faire le tour des installations, écuries, box, manège, paddocks, tous ces coins et recoins qui faisaient désormais le bonheur de son quotidien. Il la félicita pour son nouveau choix de vie qui faisait d’elle la femme la plus épanouie qu’il n’ait jamais rencontrée.
- Je suis tellement heureuse ici dans cet environnement unique et splendide, j’ai le temps de vivre, d’apprécier chaque instant, d’être ce que j’ai toujours désiré être. Merci de m’avoir ouvert les yeux et donné la force de changer de vie. Au cœur de cette nature, de ce décor incomparable, le temps est comme étiré, allongé.
- Comme le café ? demanda-t-il sur le ton de la plaisanterie.
Ils rirent tous deux et marchèrent, heureux, en direction du lac.
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