Tu m'aimeras à en mourir.

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Julien, 80 ans. Depuis 4 ans j'écris et Je remercie toutes celles et ceux qui par leur bienveillance et leur soutien, m'ont encouragé à poursuivre cette merveilleuse expérience. Je leur dois  [+]

Dehors, la neige de Noël était apparue, elle tombait drue et j’ai d’abord cru que c’était elle qui avait fait s’agglutiner le monde dans la librairie. J’entrai moi aussi. Je compris que le froid n’était pas le seul responsable de cette affluence, au fond du magasin, une écrivaine répondait aux questions de ses lecteurs et accordait des dédicaces.
Les photos d’une femme tenant un livre étaient affichées ici et là, elle pouvait avoir comme moi, un peu plus de quarante ans. Le pseudo de l’auteure et le titre de l’œuvre – SANS LUI – s’inscrivaient en grand sur les affiches.
Peut-être était-ce dans un but commercial lié à son livre, mais l’image de cette femme très belle donnait à penser qu’elle avait souffert. Son visage ne m’était pas totalement inconnu, j’avais dû la voir à la télé ou dans une revue littéraire.
Des exemplaires de son ouvrage posés un peu partout, attendaient d’éventuels acquéreurs, j’en pris un avec l’intention de m’approcher d’elle.
─ Je n’ai pas encore eu le plaisir de vous lire, mais je vais le faire, dis-je, m’accorderez-vous quand même un mot gentil ?
Elle releva la tête de son écritoire pour me sourire. Un bref instant, je pus lire la surprise dans son regard puis, celui-ci retrouva la tristesse identique à celle de ses photos.
─ Amicalement à... ? Sa plume s’arrêta.
─ À... ″Julien !″ Complétai-je.
De nouveau, son regard marqua la surprise.
─ C’est le prénom du personnage principal de mon roman ! Lança-t-elle avant de signer de son pseudo : Clara Martin.
─ Ajouté à la qualité certaine du contenu, y participer me donne une raison de plus pour le lire... Merci !
J’aurais aimé poursuivre la conversation, mais derrière moi les gens commençaient à s’impatienter, il me restait à payer ce que je fis avant de m’évacuer.
Dans le métro, durant le trajet me ramenant chez moi, je ne pus m'empêcher de lire la première ligne :
... Jour après jour, je t’attends, aurais-je encore longtemps le courage de continuer, où es-tu Julien ? Notre amour était trop fort, on ne tue pas l’amour... Mais il peut faire mourir...
Je dus me retenir de poursuivre, je voulais savourer ma lecture dans le calme, sans bruit ni monde autour de moi, je voulais à travers ses écrits découvrir seul les confidences de cette femme.
En fin de soirée, j’avais dévoré son roman.
Dans celui-ci, Meg, l’héroïne, retrace sa rencontre avec Julien, rencontre suivit d’une année d’insouciance et d'immense bonheur vécu avec lui. Vient ensuite la séparation, l’absence pénible due à l’engagement dans l’armée du jeune garçon. Elle sait qu’il participe à des missions de combat et doit supporter l’angoisse d’être sans nouvelles de lui. Un jour, un ami de Julien vient lui apprendre que son jeune amoureux a disparu lors d’une opération, mais que rien n’indique qu’il a été tué. Meg refuse de croire à sa mort et décide d’attendre un hypothétique retour de l’homme qu’elle aime.

S’il est vrai que dans le texte, l’auteure a usé de mon prénom, elle a également retracé, certainement sans le savoir, un épisode de ma vie alors que j’avais dix-neuf ans. Claire vivait seule, nous avions le même âge et nous étions tombés follement amoureux l’un de l’autre, pendant un an nous vécûmes une relation intense. J’étais jeune, un peu casse-cou, et l’envie de voir du pays me poussa à m’engager et à participer à plusieurs conflits. Devenu un complet baroudeur et plus du tout intéressé par la vie civile, je cessais de correspondre avec Claire. Lâchement, j’en vins à lui faire croire par la voix d’un compagnon d’arme, que j’étais disparu lors d’une mission de guerre...
Après l’armée, j’aurais aimé revoir Claire, lui dire que je l’aimais encore, mais à cause de mon comportement égoïste, je n’ai jamais osé la rechercher. La découverte de cet ouvrage me laissa perplexe, car la similitude du texte avec une période de mon vécu avec Claire ne pouvait pas seulement être le fait du hasard, et puis, le visage de l’écrivaine Clara Martin, m’avait également donné cette impression de déjà vu, il me fallait des réponses...
Les séances de dédicaces se prolongent parfois plusieurs jours et j’étais retourné à la librairie. L’auteure avait quitté la capitale et malgré mon insistance, la libraire ne me donna ni son adresse ni son téléphone. Elle m’invita tout simplement à consulter Internet sur lequel, avec le pseudo de l’écrivaine, j’aurais peut-être les infos recherchées.
Outre la liste de ses œuvres, je pus découvrir une nouvelle information nous concernant, nous étions tous deux natifs de Compiègne, là où j’avais passé ma jeunesse et rencontré Claire. Cette accumulation de similitudes titilla encore plus mon envie de savoir.

Plusieurs jours s’étaient écoulés avant que je retrouve Clara Martin sur les pages d’une revue littéraire. Elle faisait cette fois la promotion de son roman à Amiens.
Je m’organisai pour arriver tard dans la boutique. La quantité de ses fans diminuait et je m’arrangeai pour être devant elle le dernier.
─ Bonjour ! Souvenez-vous, mon prénom est Julien, à Paris, vous m’avez dit qu’il était aussi celui du personnage principal de votre ouvrage – Sans lui –. J’ai beaucoup aimé ! Dis-je en ouvrant le livre à la page déjà signée.
Elle parut surprise. De triste, son regard devint interrogateur.
─ Je ne comprends pas, que voulez-vous ?
─ Vous inviter à prendre un verre pour discuter un peu avec vous.
J’avais réussi à accrocher un sourire sur ses lèvres.
─ Vous souriez ! Serait-ce bon signe ?
─ Non, je souris parce que vous êtes au moins le quinzième aujourd’hui à m’avoir invitée !
─ C’est normal vous êtes jolie ! Personnellement, je dirai que je suis prioritaire, car en plus d’utiliser mon prénom, vous avez aussi raconté ma propre histoire presque mot à mot ! Cela mérite bien quelques explications !?
Je ne compris pas pourquoi un mélange d’incrédulité et d’agressivité apparut sur son visage, elle prit mon livre et compléta la dédicace par une phrase courte et troublante :
″Tu m’aimeras à en mourir !″
À mon grand étonnement, elle accepta mon invitation. Sa façon de tapoter des mains sur la table en parlant, de remonter d’un doigt ses lunettes sur le haut de son nez n’avaient pas changé. Ses mimiques, que j’adorais, revenaient au galop dans ma mémoire et là, dans ce café, assise devant moi, j’eus la certitude d’avoir retrouvé Claire, la sublime Claire, celle que j’avais tant aimé, mais que j’avais trahi vingt ans plus tôt. J’étais encore follement amoureux d’elle, toujours attirante, les années lui avaient juste offert d’infimes rides qui la rendaient encore plus belle.
Elle écouta mon histoire passée avec Claire, mes regrets de l’avoir lâchement abandonnée, de ne pas avoir eu le courage de dire la vérité... Et je posai enfin la question qui me brûlait les lèvres :
─ Le pseudo Clara ne viendrait-il pas du prénom CLAIRE ?
─ Claire ou Clara !? Qu’elle importance puisque tu penses avoir reconnu la femme qui t’a aimé à en mourir, me lança-t-elle à brûle-pourpoint, la mâchoire serrée
C’était elle ! Je n’osais plus rien dire... J’avais le mauvais rôle, car le mensonge de ma disparition restait impardonnable.
─ C’est vrai, tu n’as pas changé, dis-je bêtement.
Le soulèvement de ses sourcils confirma l’insipidité de ma remarque.
─ J’ai souvent pensé à toi, à te retrouver, tentai-je de me rattraper, mon comportement, mon mensonge me font tellement honte que jamais je n’ai osé te rechercher. Je bénis le hasard qui m’a fait entrer dans cette librairie, ton livre et ta rencontre m’ont permis de surmonter cette honte... Me croiras-tu si je t’avoue que je n’ai pas cessé de t’aimer ? Je voudrais tellement obtenir ton pardon, reprendre notre histoire là où elle s’est arrêtée, mais cela fait si longtemps... Beaucoup de choses ont dû changer depuis ? Peut-être es-tu mariée ?
─ Tu dis que je suis Claire, soit, mais te souviens-tu de mon nom ?
─ Bien sûr que je m’en souviens, Gandin... Claire Gandin... Mais je ne vois pas le pourquoi de cette question ?
─ Aujourd’hui mon nom est Martin, ce n’est pas un pseudo, c’est le nom que m’a donné Michel Martin, mon mari !
J’ai reçu et ressenti cette annonce comme une punition différée due à mon comportement, une vengeance latente qui s’accomplissait.
D’apprendre ce mariage avec Michel, le compagnon d’arme que j’avais missionné pour annoncer ma disparition me laissait pantois. Après avoir fait cette démarche, Michel dut changer d’unité dès son retour à la base. Nous nous sommes perdus de vue et je ne sus jamais comment Claire avait réagi en apprenant ma disparition.
─ Que devient Michel ? Êtes-vous mariés depuis longtemps ? Demandai-je penaud.
─ Deux mois après ta ″fausse disparition" Michel revint pour me demander en mariage, ce fut un coup de foudre suivit d’une union de courte durée, car il fut aussitôt rappelé pour partir en Indochine... Là où il trouva la mort quelques jours plus tard... Tu as devant toi Madame veuve, Clara Martin !
Si j’avais dit que j’étais désolé, j’aurais encore menti...

Je repartais à Paris et elle accepta que je la dépose à Compiègne, là où elle avait toujours habitée. J’espérai une invitation, mais j’eus juste le droit de la laisser devant sa demeure. Après avoir échangé nos numéros de portables, je la quittai la mort dans l’âme d’avoir tout gâché...

Pendant plusieurs semaines, elle me laissa me morfondre dans l’attente d’un message de sa part, ceux que j’envoyais arrivaient sur son répondeur et restaient lettres mortes...
Quand je reçus enfin un texto, je n’y croyais plus. Il débutait comme un réquisitoire fait à posteriori, elle m’en voulait encore beaucoup.
... Te laisser deux mois sans nouvelles et dans l’ignorance de ma décision, n’est pas cher payé comparés aux années passées à attendre et à se languir. Tu dis m’aimer encore, je veux bien te croire, mais sache qu’il me sera difficile de partager cet amour, seul l’avenir pourra le dire... J’accepte de te revoir, tu peux venir...
À chacune de mes demandes, elle accepta que je sois près d’elle. À son contact, mon amour grandissait de manière exponentielle, il n’avait plus de limites. Le besoin d’appartenir à cette femme, de la vivre, était devenu une addiction, s’il l’eut fallu je serais mort pour elle. Alors qu’elle se refusait à moi et s’évertuait à maintenir entre nous une relation platonique, sans comprendre le pourquoi de cette attitude, j’en étais arrivé à la sublimer.

Je compris mieux ses raisons quand un jour elle me lança que j’étais ″mûr″... Après le réquisitoire de son texto venait la sentence...
─ Tu dis m’aimer à en mourir ! Commença-t-elle par me dire... Alors c’est que tu es prêt.
Prêt à quoi ? Mon incompréhension la fit sourire, un sourire inconnu, froid et méchant...
─ Je ne t’ai jamais menti, Clara Martin est bien mon nom... Au tout début de mon livre, j’écris : ″On ne tue pas l’amour, mais il peut faire mourir !″
─ En effet, dis-je en me demandant à quoi elle voulait en arriver.
Elle prit une longue pose avant de m’asséner :
─ Tu vas comprendre ! Michel m’avait dit son rôle ingrat de devoir mentir à ta place... Tu ne l’as jamais su : Claire était ma sœur jumelle ! Je l’adorais et nous étions très unies. Quand elle apprit ton mensonge elle se suicida d’où le sens de ma phrase en début de roman.
J’étais effondré.
─ Qu’attends-tu de moi ? Ne me laisse pas... Je t’aime trop ! L’implorais-je.
─ Moi, je ne t’aime pas, mais souviens-toi de ma seconde dédicace... J'écris :
″Tu m’aimeras à en mourir !″ Aujourd’hui la balle est dans ton camp... À toi de décider ce que tu vas faire !
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jusyfa *** Julien  Commentaire de l'auteur · il y a
En réponse à la soumission de mes écrits, le : "Nous sommes désolés mais ..." est devenu systématique ! Je prie mes 1241 abonnés de bien vouloir excuser la médiocrité de mes textes.

Au plaisir de vous lire.
jusyfa***julien.

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Randolph B. · il y a
Je vais d'ailleurs me désabonner, mon Julien ! (Rires...jaunes ?)
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jusyfa *** Julien · il y a
Ah ! ça fait mal, mais tu garderas quand-même mon amitié, prends soin de toi.
Julien.

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Randolph B. · il y a
J'hésite encore...
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Paul Thery · il y a
Alors reste !
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Randolph B. · il y a
Ne me dis pas que tu prends au sérieux ce que j'ai écrit ! Et rassure-moi, Julien a compris que je blague ?
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Paul Thery · il y a
Le doute était permis. Le rire aussi.
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Flore Anna · il y a
Merci Julien pour ce très beau texte. Je viens de lire "La Fanette", un matin de lecture qui commence bien ma journée. Je reçois rarement les notifications. Ta venue sur ma page, je suis venue sur la tienne, et ces deux textes sont mon petit bonheur du jour. Une histoire qui pourrait faire un bon roman. Je reviendrai lire c'est sûr, merci Julien.
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jusyfa *** Julien · il y a
Un grand merci à toi , chère Flore, échanger avec toi est et sera toujours un plaisir.
Julien.

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Joëlle Brethes · il y a
Un beau et sombre récit...
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci Joëlle.
Julien

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Roxane Soixante-treize · il y a
La trame de cette histoire aurait pu donner un roman, avec une chute très réussie.
J'ai lu d'une traite et beaucoup aimé. Bravo Julien !

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Daniel Nallade · il y a
Une histoire haletante Julien ! Dés le début du récit, le lecteur veut connaître la vérité sur cette curieuse rencontre. La fin est glaçante à souhait ! Continue d'écrire pour notre plaisir. Dan
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci pour tes fidèles lectures, Dan, prends soin de toi !
Julien.

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Atoutva · il y a
Vraie ou pas, une histoire magnifique !
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci Mireille, belle soirée.
Julien.

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Patrick Gibon · il y a
un texte enlevé sur un double chausse-trappe en retour de bâton, avec un mortal pieu au fond du trou.
"désolé", j'ai bin aimé biloute!!

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Randolph B. · il y a
Et si tu venais faire un tour du côté de ma bulle, Patoche ? J'dis ça comme ça...
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Patrick Gibon · il y a
t'inkètes c'était prévu mais je sens ton impatience, plus que cinq jours, c'est ça?...allez, même si tu te dis Zen, je ne voudrais nin emballer ton petit coeur et ajouter de la sueur à l'angoisse d'une finale et pis ça risquerait de troubler en yin noir charbon ta séance quotidienne de méditation transcendentale, adoncques derechef, je vais RElire ta "longue" nouvelle -j'avais voté et commenté en sélection-, pas eu trop le temps avant le coup de vent que tu me mets, alala faut qu'j't'aime bin Kant même biloute pour faire un tel nez fort!
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Randolph B. · il y a
J'apprécie en apnée ! (je ne me dis pas zen, bicose ça veut rien dire, être zen, encore une invention des marchands !) Pratiquer zazen, oui. Mais sans but. Facile à dire...
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Patrick Gibon · il y a
correctif d'importance, d'autant que je savais, mais la nov' langue est parfois très puissante même quand, comme moi, on la kon bat régulièrement!
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Line Chatau · il y a
Un texte romantique qui se termine d'une manière glaçante et qui aurait sa place parmi les sélectionnés! Ne baisse pas les bras cher Julien et continue à nous régaler de tes mots!
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Paul Thery · il y a
A la fin tout c'est Claire ! ;-))
Un texte riche en rebondissements, apprécié par de nombreux lecteurs, une raison de plus de continuer à nous faire partager tes textes !

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jusyfa *** Julien · il y a
Merci Paul, en effet il est clair que c'est Claire ! et pas Clara qu'a aimée Julien, maintenant reste à voir s'il va se tirer une balle puisque la balle est dans son camp !
Ah oui ! "Alors reste" a inquièté Randolph, j'espère qu'il va bien dormir quand même.
Bien à toi.
Julien.

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Aëlle GUTBUB · il y a
J'aime beaucoup le coup de théâtre de la fin (la sœur jumelle) et la fin ouverte.
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci Aëlle, à bientôt sur vos lignes.
Julien.