Trou aux rats

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Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. Et puis deux recueils de nouvelles: "Eaux de vie"et "Par le trou de la serrure" Et encore la lecture: j'aime  [+]

Image de Hiver 2021
L’an 1610 vient d’expirer, Paris se tapit dans une grisaille pestilentielle, un vent mauvais siffle sur les charniers mais un homme vaque à ses affaires.
Il va, il vient dans le Cimetière des Innocents, porte seaux et plateaux à longueur de journée, sa peine en rez de cœur pour rêver ses amours. Finis les matins roses où se languit la Seine mais un monde tendu de noir où Valère Piqueboeuf griffonne un chemin de fortune comme sur une carte à gratter. Dans l’air putride, il ne voit rien des cloaques au dos des tombes où croupissent des mains cupides. Dans l’ombre de tous ces coupe-gorges, les portefaix et les assassins se tiennent en retrait car sous la lune comme au soleil, sa dague brille crochetée sous sa ceinture. Il marche et s’affaire éclairé de l’intérieur, guidé par l’aura de sa belle : Isabeau, c’est le prénom qu’il lui a donné.

C’est en mai, place de Grève, dans le craquement des os et les cris de l’écartelé que son visage de madone a divinement troué les cris obscènes de la foule pour illuminer sa morne existence. La douleur du supplicié beuglait par à-coups sous la meute parisienne massée là pour le supplice et Valère houspillait ses chevaux, deux vieux percherons bais réformés des labours qui ne viendront jamais ce jour-là, à bout du démembrement.
La main régicide brûlée au soufre pansée de plomb et de résine fondus, Ravaillac a demandé un confesseur. M. de Filesac et Gamache, tous deux gens de bien, s’employèrent à l’affaire sans obtenir d’aveux supplétoires. La foule vociférait, hommes, femmes, pauvres et nobles agglutinés dans la même hystérie. Valère sentit son percheron de droite à bout de forces pour continuer la traction, ce qui ne pouvait être que l’œuvre du Démon. La foule se déchaîna, Jean Guillaume le bourreau sectionna les articulations au tranchoir et un spectateur offrit aussitôt son cheval pour achever la tâche. Sans le savoir, Valère Piqueboeuf rencontrait Enguerand D’Épernon, il venait de surnommer Isabeau, la belle maîtresse en selle à ses côtés.

Dans le Cimetière des Innocents, le ciel sale de novembre lèche l’ossuaire des indigents. Valère ne sent plus rien de la putréfaction qui gangrène le lieu, il a bien mieux à faire. Le plateau qu’il porte à bout de bras parvient à encenser une odeur de bon pain et la cruche de lait projette quelques gouttes sur les grains de raisin serrés à quelques noix. Le seau pendu à son ceinturon lui bat le flanc, il se hâte, trébuche sur un charnier mais garde le cap.

Qu’elle était belle Isabeau, blonde et altière sur sa blanche monture ! Ses yeux bleus laissèrent rouler des perles de larmes sur son teint de porcelaine, nimbant d’aménité le déferlement sauvage de la foule. Jean Guillaume ne parvint pas à jeter dans les flammes les membres du supplicié, ce qui restait de Ravaillac fut déchiqueté par la liesse devenue enragée. L’air méprisant, Enguerand D’Épernon toisa Piqueboeuf, sans doute regardait-il trop son Isabeau ! Dans la soirée, Valère vendit son cheval au maître boucher de la rue de la Ferronnerie qui louchait déjà sur le second bien fatigué lui aussi. Lesté de quelques livres tournois, il n’en était pas moins inquiet, il se savait désormais en difficulté pour œuvrer comme valet de bourreau. Dans l’art de la torture, la synchronisation de ses deux percherons était un atout. Jean Guillaume le congédia une semaine plus tard.

Valère ravale son dépit, point n’est besoin de ruminer sa peine. C’est là juste à l’angle de la rue Saint-Denis et de la rue aux Fers que se situe l’église mais la confession n’est pas l’objet de sa venue. Il file vers la fontaine repoussant brutalement les avances d’une gueuse dépoitraillée qui en veut plus à son plateau qu’à ses charmes. Puis, il remplit son seau plusieurs fois pour avoir de l’eau claire, chasse d’un grand coup de chapeau deux charognards venus voler ses noix. Son regard achoppe à la lueur d’une bougie qui tremblote à quelques pas dans l’opercule d’une fenestrelle grillagée, preuve qu’il est attendu.


La Place de Grève offrait heureusement plus que des supplices. Le quai de Seine grouillait d’opportunités pour travailler. Valère trouva un maître marinier intéressé par le tandem homme-bête de somme dont il estima vite tirer profit. Embarqué chaque jour sur un bateau avec son dernier percheron pour en amont tracter le bois stocké dans les marais, Valère aidait à le charger sur le pont pour approvisionner Paris. Ce travail éprouvant dans l’eau croupie, les sangsues, les moustiques eurent raison des dernières forces du cheval, seul le rayonnement secret d’Isabeau fit tenir son maître jusqu’à l’automne.
Les premières gelées habillaient les Nobles de fourrures de loutre et de renard quand son deuxième percheron vendu à la boucherie, Piqueboeuf se mit à fréquenter le quartier des Halles. C’est là qu’il revit Isabeau pour la deuxième fois alors qu’il se rendait au Marché Aux Poirées pour y trouver quelques corvées chichement rémunérées. Escortée de cet homme dont Valère avait capté le regard mauvais et toujours belle et lumineuse comme une icône, elle déambulait rue de la Ganterie. Valère se dissimula dans le coin de l’échoppe où ils pénétrèrent, pour s’abreuver à sa beauté, oublier le froid qui le transperçait. Les mains d’Isabeau volaient comme deux blanches colombes sur l’étal du marchand, tâtant la peausserie d’un gant à l’autre. Alors qu’elle s’apprêtait à glisser ses doigts dans une jolie paire gansée d’hermine, sa manche de laine remonta sur le bras. Il tressaillit.

Valère réprime un frisson. Il s’approche de la fenêtre à barreaux derrière laquelle flotte un rideau noir déchiré. Pas de porte à la petite logette où palpite une flamme. Un rebord en pierre lui permet de poser son plateau ce qu’il s’empresse de faire pour sortir de sa poche un chiffon douteux qu’il appose sur son nez. Une odeur insoutenable papillonne sur un murmure de prières dans l’antre minuscule. Il patiente. Puis à l’intérieur, on souffle la bougie et la fenêtre s’ouvre pour qu’il puisse passer le seau.

Dans les jours qui suivirent, Piqueboeuf n’avait pas arrêté de batailler avec sa conscience. Il n’eut de cesse de comprendre. Comment son Isabeau pouvait-elle porter la flétrissure au creux de son poignet ? À la Conciergerie, il en avait vu défiler des gueuses, des putasses de mauvaise vie. Il leur avait coupé le nez, les avait marquées au fer rouge d’un P sur le front ou sur l’épaule. Arracher des mamelles à la tenaille, broyer des pieds dans les brodequins, faire éclater des anus à la poire d’angoisse, rien ne l’avait autant touché que la fleur de lys imprimée dans la chair de la belle dont son cœur s’était platoniquement entiché. Un soir qu’il traînait l’âme en peine dans la rue des Lingeries, il surprit deux commères à l’étal de leur friperie. Le supplice de Ravaillac était encore sur toutes les bouches dans le petit peuple, chez les Grands grondaient les relents d’un complot. La De Verneuil, la Du Tillet, le D’Épernon, tout ce beau monde aurait fomenté l’assassinat du roi Henri. Dans le même temps, il y avait beaucoup d’agitation au Cimetière des Innocents. Piqueboeuf y trouva de nouveau un gagne-pain.

Valère attend dans le froid, le mouchoir sur la bouche. Il se revoit creusant ici une fosse, charroyant les pierres. Le maître maçon vérifiait sans cesse la longueur des fondations : huit pieds sur huit, pas un de plus. Et puis ce grabat, ce tabouret, cet oratoire. Un bruit d’eau, celui d’ablutions rapides derrière le rideau lui signale que le seau lui reviendra dans quelques minutes chargé d’ordures et d’excréments. Il ne se plaint pas de sa charge de valet. Il ravitaille, il aide à l’entretien, on le paye bien pour ce qu’il fait. Le doux visage d’Isabeau auréole toujours ses basses missions, il a fini par lui pardonner la fleur de lys mais il ne l’a jamais revue. Le seau récupéré, Valère rabat le volet, pousse le verrou, engage la clé à griffes dans le cadenas et, l’air épais empoigne sa silhouette de guingois sous le poids du seau jusqu’à sa sortie du cimetière.

À l’entrée de l’église des Innocents, ce n’était que cris et bousculade, la foule s’était massée le long de la rue Saint-Denis. Le maître maçon avait convoqué Valère. Ce matin-là il était le seul ouvrier sur le chantier de la logette érigée au milieu des charniers à quelques pas de la fontaine. L’arrivée du cortège surprit Piqueboeuf. En tête marchait le curé tenant un crucifix d’argent, suivait à cheval un homme masqué tout de noir vêtu et pour finir deux gueux dépenaillés qui tiraient un tombereau où une femme voilée priait à genoux. Derrière une meute d’hommes et de femmes hurlait : « Trou aux rats ! Trou aux rats ! ». Valère se signa quand la femme entra dans la cellule qu’il avait aidé à construire. Il obéit au maître maçon, boucha l’accès vers l’extérieur jusqu’à hauteur d’épaules auquel un maître menuisier devait encastrer des barreaux et un volet dans la soirée. L’homme en noir lui jeta dédaigneusement une bourse qu’il choppa au vol. Le reclusoir venait de trouver sa pensionnaire et Piqueboeuf un gagne-pain pour les trois années à venir.

L’an 1613 vient d’expirer, Paris se tapit dans une grisaille pestilentielle, un vent mauvais siffle sur les charniers mais un homme creuse une tombe près de l’église des Innocents. Si Valère a reçu une coquette somme de l’homme en noir pour enterrer la recluse, il n’a pas vu sous les croûtes de crasse la fleur de lys incrustée au poignet de la femme gisant dans le suaire. Il a toujours son Isabeau dans le cœur et nul ne saura si d’Épernon avait armé la main de Ravaillac.

On trouve l’expression « trou aux rats » dans Notre-Dame-de-Paris. Victor Hugo imagine qu'elle est issue de la déformation populaire de la devise « Tu, ora » (Toi, prie) inscrite parfois sur le mur de certains reclusoirs.
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JAC B  Commentaire de l'auteur · il y a
Valère a toujours au cœur son Isabeau, son amour n'a pas de prix si ce n'est celui de tous vos votes et commentaires qui l'ont porté très chaleureusement. C'est un personnage que j'ai eu beaucoup de plaisir à mettre en scène dans un Paris historique et vos retours sont gratifiants pour lui et pour moi, ils me donnent le sentiment d’avoir communiqué avec vous, merci !
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Marie Juliane DAVID · il y a
Bravooo !
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Robert-Haïtam Péaud · il y a
Un peu après la bataille. Mais totalement séduit par cette ambiance parisienne sordide et glauquedu époque admirablement retranscrite.
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Béatrice Tomaiuolo · il y a
Une plume qui retranscrit parfaitement l'idée que nous pouvons nous faire d'un Paris misérable, pré-Lumières. L'ambiance est étouffante, et le lecteur rapidement accablé par le fardeau de Valère. Très beau récit !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Jacqueline pour votre belle place de lauréate !
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Dominique Fabre · il y a
Bravo !
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Trebor · il y a
Félicitations JAC B...
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations JAC !
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Sarah Moonlight · il y a
Bravo ! 👏
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Benjamin Meduris · il y a
Félicitations, l'ambiance si crasseuse et misérable de ce vieux Paris est palpable à travers les yeux de ce personnage très intéressant !

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