Transat sur plage

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Qui n'a jamais eu envie de passer un peu de temps privilégié avec son papi ? Et encore plus quand une mystérieuse disparition de goûter vient vous

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J'aime les belles journées d'été, les beaux jardins ombragés, les bons bouquins  [+]

Image de Hiver 2021
— Papa, tu peux garder Théo ?
La question de ma fille m'avait pris au dépourvu. Pourtant, il n'est pas anormal qu'un grand-père garde son petit-fils sur la plage, un après-midi d'été. C'est même très courant. Mais là, ça tombait mal. J'avais un autre programme : finir tranquillement de lire mon journal, bien calé dans mon transat, et faire une partie de pétanque avec Albert, quand la température serait un peu plus supportable.
Je cherchai vainement une excuse pour me défiler, mais, alors que ma réponse se faisait attendre, elle ajouta une justification propre à dissuader toute retraite.
— Avec Maman, on va voir le maillot que tu trouvais joli l'autre jour. Tu sais, dans la devanture de la nouvelle boutique de la rue piétonne, à côté du port.
Si c'était moi qui trouvais le maillot de bain joli, cette expédition rendait, en quelque sorte, hommage à mon sens de l'esthétique balnéaire, et son but déclaré était de me faire plaisir. Du coup, refuser de collaborer n'était pas envisageable. J'étais coincé.
En fait, je sais que je ne devrais pas avoir ce genre de pensée et, alors que ma fille s'éloignait accompagnée de ma femme, je sentais la culpabilité me gagner. Surtout que mon petit-fils n'est pas du tout du genre mauvais garnement ingérable qui terrorise ses grands-parents. Il fait au contraire preuve d'une sagesse inhabituelle pour ses sept ans et sa capacité à s'occuper tout seul est étonnante autant qu'appréciable. En plus, il m'adore et, loin de partager mon désarroi, il ne cachait pas sa joie de rester avec moi, à rêvasser en observant les gens, au pied de mon transat.

Dans les premières vagues, une championne de natation faisait des longueurs et alternait les quatre nages, sur le ventre, puis sur le dos, puis de nouveau sur le ventre. Sur une serviette à moitié enfouie dans le sable, une jeune fille un peu serrée dans son maillot de bain rose une pièce lisait un magazine féminin. Un peu plus loin, un adolescent plutôt maigrichon, à la barbe parcimonieuse, sortait une guitare de sa housse. Un grand-père arrivait sur la plage tenant un jeu de raquette dans une main et sa petite-fille dans l'autre. Un couple partait faire un tour de catamaran. Leurs deux garçons restés sur la plage remontaient le chariot. Le grand, qui devait avoir douze ans, invectivait le petit qui devait en avoir six. Un petit chien trottait à leur côté.

J'en étais à ce point de mes observations lorsqu'une voix familière m'interpella :
— Bonjour, Monsieur Lenotrec.
C'était Mme V., notre voisine. Sa compagnie m'est agréable, car, outre le fait qu'elle porte ses cinquante-six ans avec bonheur, elle me donne l'impression d'être un sujet d'étude intéressant, en tout cas propre à exciter sa curiosité.
— Bonjour Mme V., répondis-je, décidément le beau temps s'est installé.
— Le beau temps ? La canicule vous voulez dire. Sans parasol et sans chapeau, faites attention aux coups de soleil. Vous devriez vous mettre de la crème.
— Vous avez raison, concédai-je, surtout que je suis bloqué ici tout l'après-midi. Je dois garder Théo.
Le ton de ma voix trahissait ma frustration et mon agacement. Elle en fut choquée.
— Plaignez-vous ! s'indigna-t-elle, il vous adore votre petit-fils. Voyez comme il est content d'être avec vous. Combien de grands-pères seraient flattés d'être l'objet d'une affection aussi sincère. En plus vous n'avez pas grand-chose à faire, il s'amuse tout seul.
Malgré ses bons sentiments, Mme V. m'immolait sur l'autel des remords plus cruellement qu'elle ne le pensait. Pour faire diversion, j'entrepris de fouiller dans le sac de plage familial à la recherche du tube de crème. Après une brève exploration, je dus me rendre à l'évidence.
— Je crois que ma femme est partie avec.
Mme V. leva imperceptiblement les yeux au ciel avant de fouiller dans son sac. Elle en retira une petite bombe aux allures futuristes, équipée d'un spray dispensateur, qu'elle me tendit avant d'ajouter :
— Tenez, prenez la mienne. Je vais repasser tout à l'heure, vous me la rendrez à ce moment-là.
J'aime ce côté maternel que Mme V. a avec moi. Elle doit penser que, comme tous les scientifiques un peu âgés, je suis une sorte de professeur Tournesol.
— Merci, c'est très gentil, bredouillai-je la gratifiant de mon sourire le plus avenant.
Elle me rendit mon sourire, satisfaite de sa bonne action.

Quelques minutes plus tard, mon smartphone se mit à sonner. C'était Albert.
— Salut Aurel, c'est toujours d'accord pour la pétanque ?
— Ben non, il faut que je garde mon petit-fils.
— Ah bon ! C'est dommage. René m'a appelé. On aurait pu faire la revanche contre les locaux.
Ma frustration monta d'un cran. Depuis cette défaite contre les gars du coin, j'attendais l'occasion de laver mon honneur aux boules. Je m'étais entraîné en conséquence, j'étais prêt.
Devinant la déception d'Albert, je proposais une stratégie pour éviter que pareil scénario ne se reproduise.
— Appelle plus tôt la prochaine fois, recommandai-je. Si je me suis engagé pour une partie, il me sera plus facile de me faire exempter de la garde du petit.
— Je comprends. Donc cet après-midi c'est assignation à résidence sur le transat.
— C'est ça.
— Mais qu'est-ce que tu vas faire pendant tout ce temps ?
— À vrai dire rien de particulier, à part observer les gens sur la plage, regarder les allées et venues.
— D'accord. Eh bien, amuse-toi bien.

À peine avais-je terminé ma conversation avec Albert qu'un cri strident se fit entendre. Les fils des deux voileux se chamaillaient. Ulcéré par les tentatives de son petit frère pour démolir son château, le grand lui avait lancé une pelletée de sable à la figure. Un baigneur dégoulinant qui rejoignait sa serviette lui en fit reproche, mais il ne parut pas s'en soucier et entama les réparations, alors que son petit frère courait vers l'eau pour se rincer.

— Tu veux jouer au badminton, Papy ? me demanda Théo, détournant mon attention du théâtre de la bataille.
— Pas tout de suite. Je n'ai pas fini mon article.
Il voyait bien que je ne lisais pas, mais, comme on le sait, mon petit-fils comprend bien plus de choses à la psychologie des adultes que la plupart des petits garçons qui ont, comme lui, atteint l'âge de raison. Le grand-père revenait de la cabane du marchand de glace avec sa petite-fille. Elle mangeait une énorme sucette glacée multicolore qui, ramollie sous l'effet de la chaleur, ruisselait sur son avant-bras.
— Tu veux que j'aille te chercher une glace ? proposa Théo.
— Bonne idée, tu pourras aussi en prendre une pour toi, proposai-je. Attends, je vais te donner de l'argent.
Je m'étais un peu avancé, car, après un second examen du sac de plage familial, j'en vins à la conclusion que le porte-monnaie avait rejoint le tube de crème à bronzer dans le sac à main de ma femme.
— Pas de chance, Mammy est partie avec les sous, concédai-je penaud.
— C'est pas grave, Maman m'a donné dix euros, assura Théo, sans se départir de son air raisonnable.
— Ah bon. Très bien. Alors vas-y.
— Tu veux quoi ?
— Plutôt un cornet, fraise ou framboise. En tout cas, pas un truc qui coule partout, ajoutai-je, faisant un signe de tête en direction de la petite-fille dont le maillot de bain était, à son tour, devenu multicolore.

Un groupe de jeunes gens, plutôt bien faits de leur personne, avait entrepris de défier la championne de natation. Ils restaient groupés en un peloton serré tandis que, les précédant d'une bonne vingtaine de mètres, elle s'envolait vers la victoire. Le guitariste chantait une chanson triste. La fille au maillot rose revenait du bain et s'asseyait sur sa serviette pleine de sable.
C'est à ce moment que je remarquai le curieux manège du grand frère. Il prenait dans un sac en toile quelque chose que je ne pouvais pas voir et le glissait dans le seau en plastique rose fluorescent qui lui avait servi à ériger les tours du château. Il s'éloignait ensuite de quelques pas, creusait le sable avec sa pelle et y enfouissait le contenu du seau. Alors qu'il répétait la même opération, je pus distinguer sur le sac le logo des gâteaux « Petits Croustillants ». Je ne sais pas combien de fois il procéda à ces mystérieux ensablements, car, comme ça m'arrive quelquefois lorsqu'il fait chaud, je me suis endormi.

Je fus réveillé par Théo qui me tendait un cornet surplombé de deux boules d'un rose appétissant.
— Ça ne coule pas, mais il ne faut pas trop tarder à la manger, conseilla-t-il, justifiant du même coup la liberté qu'il avait prise de me sortir de ma torpeur.
— Merci. Je te donnerai dix euros, assurai-je.
— T'inquiète pas pour ça, Papy.

Je jetai un coup d'œil du côté des deux frères. Le petit secouait le sac « Petits Croustillants » retourné, comme s'il voulait en libérer le contenu. Pourtant, comme rien ne s'en échappait, il réclamait son goûter à grands cris tandis que le grand avançait l'hypothèse que leur mère avait oublié de l'y mettre.
Je décidai de partager mes soupçons avec Théo.
— Tu vois, les deux gars là-bas, le grand et le petit ?
— Avec le petit chien ?
— C'est ça. Eh bien le grand a caché le goûter du petit dans le sable, pendant qu'il était parti se baigner.
— Tu es sûr ? Tu l'as vu faire ?
— Pas exactement, mais je l'ai vu enterrer quelque chose.
— Ce n'était peut-être pas le goûter.
— Qu'est-ce que tu veux que ce soit ?
— Je ne sais pas, peut-être la balle du chien pour voir s'il la retrouve.
Effectivement, la balle du chien avait également disparu et celui-ci grattait le sable. Cependant, voyant cela, le grand frère ramena l'animal vers les serviettes et l'attacha au pied du parasol.
— Tu vois, insistai-je, s'il voulait que le chien retrouve la balle, il ne l'attacherait pas.
C'est à cet instant que le grand frère regarda dans notre direction. Il y avait dans son regard l'expression de celui qui n'a pas la conscience tranquille et craint d'être pris sur le fait.
— Attention, il nous a repérés, murmurai-je à Théo qui aussitôt détourna la tête.

Le doute s'installait dans l'esprit de mon petit-fils au moment où Mme V. réapparut.
— Tenez, je vous ai trouvé un chapeau, me dit-elle en me tendant un bob du style de celui que je mets pour repeindre les volets.
Les cris du petit frère ayant viré à la crise de larmes, elle n'attendit pas mes remerciements pour demander d'une voix inquiète :
— Qu'est-ce qui se passe là-bas ?
Je fis un rapide bilan de la situation. À mesure que je progressais dans mon récit, je pouvais lire dans ses yeux que son intérêt pour mon cas ne se démentait pas.
— Vous êtes observateur, remarqua-t-elle d'un air pincé, lorsque j'eus terminé.
Je décelais une pointe de reproche dans sa voix. À vrai dire, je ne sais pas précisément jusqu'à quel point il est inconvenant d'observer les gens sur la plage. Pour Mme V., j'avais sans doute tutoyé la limite.
— Et où sont les parents ? demanda-t-elle, revenant comme à son habitude aux aspects pratiques du problème.
— Partis en catamaran, il y a un peu plus d'une heure.
Le cas devait être inhabituel, car, alors que les pleurs abondants du petit frère ne cessaient pas, Mme V. n'avait pas de solution à proposer.
— Il faut peut-être prévenir le surveillant de baignade, hasarda-t-elle après quelques secondes de réflexion.
— Ce n'est pas dans ses attributions, objectai-je. Personne ne se noie.

Ironie du sort, c'est à ce moment que le nageur-sauveteur passa à proximité de mon transat. Il revenait du bord de l'eau où il était allé rappeler à l'ordre deux baigneurs qui, ayant dépassé les bouées, nageaient dans le chenal réservé aux bateaux. C'était un petit homme râblé, à la peau glabre et aux cheveux coupés très court. Malgré un abord plutôt sympathique, tout transpirait chez lui une discipline de vie irréprochable et le respect des consignes.
Je l'interpellai et, avec l'aide de Mme V., mais aussi de Théo qui, devant tant d'évidences ne doutait plus, je renouvelai mes explications. Il m'écouta tendant l'oreille, car je chuchotais pour ne pas éveiller les soupçons du grand frère, bien qu'il soit hors de portée de ma voix. L'expression de son visage passa de l'étonnement à l'agacement, puis de la goguenardise à l'hilarité. Je retrouvais les regards de Mme V., la bienveillance en moins.
Il confirma que cette affaire dépassait le cadre de ses attributions, avant d'ajouter en ricanant :
— C'est vous qui devriez surveiller la plage. Je vais vous embaucher.
Toutefois, à son corps défendant, cet événement qui avait échappé à sa vigilance, bien qu'il se déroulât sur sa plage, commençait à piquer sa curiosité.
— Êtes-vous bien sûr qu'il y avait un goûter dans le sac ? demanda-t-il.
— Difficile d'en être absolument sûr, concédai-je.
Il réfléchit encore un instant puis nous livra une conclusion qui se voulait implacable.
— Si le grand avait fait disparaître le goûter du petit, il s'en serait lui-même privé. Ça paraît difficile à croire.
L'argument était recevable : au stade prépubère, en pleine croissance, le grand avait autant besoin d'un goûter que le petit.
— Il avait peut-être déjà mangé sa part, hasarda Mme V.
Je lui sus gré de ce sauvetage, mais le surveillant de baignade n'était pas homme à lâcher l'affaire si facilement.
— Dans ce cas, il doit avoir mis ses ordures quelque part, assura-t-il en désignant la poubelle à quelques mètres de nous.
Là encore, il marquait un point. Il nous quitta rapidement, sans doute satisfait d'achever sa contribution sur une bonne note, tandis que Mme V. s'éclipsait elle aussi, soucieuse de vaquer à des occupations plus ordinaires.

Le petit s'était calmé et son grand frère, peut-être accablé par les remords, semblait soucieux de s'avancer sur la voie de la réconciliation. Il avait entrepris de convertir le château de sable en terrain de billes et, invité à participer au jeu, son frère avait oublié sa faim. Le nageur-sauveteur avait peut-être raison : il n'y avait peut-être jamais eu de goûter à l'intérieur du sac.
La jeune fille au maillot de bain rose noyait sa solitude et son ennui dans un bol de pop-corn. Quant au guitariste, il s'était endormi à côté de son instrument. Les beaux mecs avaient renoncé à battre la championne de natation et tentaient, sans beaucoup plus de réussite, de prendre leur revanche au beach-volley. Le grand-père s'accordait une pause pour récupérer des efforts consentis aux raquettes, tandis que sa petite-fille poursuivait la coloration de son maillot de bain avec une autre sucette glacée multicolore.
Et le goûter de Théo, allez-vous me dire. C'est exactement à ça que je pensais lorsqu'il revint de son exploration de la poubelle tenant à la main un paquet de gâteaux à moitié entamé. Il me le tendit. C'étaient des « Petits Croustillants ».

Pour Théo, il n'y avait plus à tergiverser. Il fallait tirer cette affaire au clair. Bien qu'il fût friand de « Petits Croustillants », je lui opposai que manger des gâteaux ayant séjourné dans une poubelle n'était pas une pratique que sa mère aurait approuvée. Par ailleurs, vu l'atmosphère de mystère qui nous entourait, ce n'était peut-être pas très prudent. Il en convint et se contenta de son goûter à lui. Pendant qu'il se restaurait à petites bouchées de son cordial réglementaire (un morceau de pain et une barre de chocolat), nous joignîmes nos efforts pour tenter de mettre au jour de nouvelles pistes.
— Il a sans doute laissé des repères, avançai-je.
— Des repères ? répéta Théo d'un air interrogateur en renfonçant la barre de chocolat qui dépassait du pain.
— Oui, des marques dans le sable pour se rappeler où il a enfoui le paquet de gâteaux. Ou plutôt non, des galets. Les marques dans le sable ça peut s'effacer, les galets ça reste en place.
— À condition qu'ils soient assez gros.
— Tu as raison, plutôt des gros galets.
Je m'étais levé de mon transat pour bénéficier d'une vue plus aérienne, mais, après un bref examen du théâtre des opérations, je me rassis pour ne pas éveiller les soupçons.
— Il y a au moins cinquante galets qui pourraient servir de repère à un enfouissement, déclarai-je, déçu du peu de réussite de cette option.
— Peut-être un gros galet d'une couleur différente des autres, suggéra Théo.
— Effectivement, c'est pas bête. Ou alors un galet avec une marque ou un morceau de quartz incrusté.
Je me levai de nouveau, mais abandonnai presque aussitôt : nous étions trop loin. Il était difficile de vraiment apprécier les nuances de couleur des galets à cette distance. Quant à mettre en évidence un détail à leur surface, c'était hors de question. La situation était bloquée.
La curiosité étant une des caractéristiques premières de la nature humaine, nous vîmes bientôt réapparaître le surveillant de baignade.
— Alors ? Du nouveau sur la mystérieuse affaire du goûter ? nous demanda-t-il l'ironie au bord des lèvres.
— J'ai trouvé ça dans la poubelle, répondit triomphalement Théo, en brandissant le paquet de « Petits Croustillants » entamé.
— C'est la même marque de gâteau que celle du sac, ajoutai-je un peu sèchement, faisant un signe de tête en direction des deux frères.
— Ça alors ! C'est incroyable, s'exclama le surveillant de baignade décontenancé.
Les gens trop sûrs d'eux sont souvent mauvais perdants. Notre sauveteur ne fit pas exception.
— Rien ne prouve que ce soit le grand frère qui l'y ait mis, fit-il observer la première stupeur passée, sans en paraître lui-même convaincu.
Ce manque de fair-play déçut beaucoup Théo qui, comprenant qu'il était inutile d'insister, reprit sa mastication. Comme le surveillant de baignade sentait que son intervention tournait moins à son avantage que la précédente, et que les suites de cette histoire étaient susceptibles de nuire au prestige du petit écusson cousu sur son bermuda, il ajouta avant de prendre congé sans plus de cérémonie.
— Intéressant. Mais, désolé, j'ai une plage à surveiller.

La jeune fille au maillot de bain rose avait un moment partagé sa serviette avec un des volleyeurs aux physiques avantageux. Les pop-corns y étaient peut-être pour quelque chose, car il les engloutissait à pleines poignées. Leur relation s'interrompit lorsqu'il entreprit de l'asperger avec un pistolet à eau. Terrassé par l'acharnement de sa petite-fille à lui renvoyer la balle, le grand-père s'était endormi, une raquette sur le ventre. Une bande de jolies adolescentes entouraient le guitariste qui tentait, à leur demande, de jouer une chanson du hit-parade dont il n'avait jamais entendu parler. Elles l'abandonnèrent sans un au revoir lorsque les volleyeurs leur proposèrent une partie. La championne de natation se dirigeait vers la mer manœuvrant d'une main experte l'aile de son kitesurf qui planait dix mètres au-dessus d'elle.

Théo avait fini son goûter. Je sentais qu'il cogitait. L'épisode du surveillant de baignade ne l'avait pas détourné de son objectif et il n'avait rien perdu de sa concentration, à la recherche d'une idée nouvelle.
— Tu n'as pas pris une photo de moi avec Maman, quand nous sommes arrivés sur la plage ? me demanda-t-il enfin.
— Si je crois, avec Mammy aussi.
— Oui, mais quand tu as voulu nous prendre avec Mammy, elle t'a demandé de te rapprocher.
— Et alors ?
— Alors, on ne peut pas voir ce qu'il y a derrière nous, alors que sur celle où je suis avec Maman on peut voir toute la plage.
Je fais souvent ce choix esthétique de mettre le sujet sur le côté afin de mieux restituer l'ambiance du lieu. Il me vaut quelquefois des reproches de la part de ma femme du style « c'est trop loin » ou « on ne reconnaît pas les visages ». Comme je ne voyais pas où il voulait en venir, Théo poursuivit soucieux de mettre un terme à ma perplexité :
— Si on compare la plage sur la photo et la plage maintenant, on verra peut-être si un galet a bougé.
— Mais c'est génial ça comme idée ! m'exclamai-je.
La satisfaction d'avoir une nouvelle piste à explorer le disputait à la satisfaction d'être le grand-père d'un petit garçon aussi futé. J'attrapai mon smartphone et nous commençâmes à visionner les photos.
— Celle-là ! me dit soudain Théo arrêtant le défilement.
Son regard faisait des allers-retours entre l'écran et la plage.
— Tu peux agrandir cette partie, me demanda-t-il au terme de son examen.
Je m'exécutai et le laissai poursuivre mentalement la juxtaposition.
— Celui-là ! il a bougé, conclut-il en levant les bras au ciel en signe de victoire.
— Super ! Bravo mon Théo.

C'est alors que la voix de Mme V., que nous n'avions pas entendu approcher tant nous étions captivés par nos recherches, se fit entendre derrière nous.
— Qu'est-ce qui est super ? demanda-t-elle prenant une petite voix propre à faire pardonner son indiscrétion involontaire.
— Nous avons localisé le galet sous lequel sont enfouis les gâteaux du goûter, répondis-je triomphant en lui montrant l'agrandissement pixelisé sur l'écran de mon portable.
— Vraiment ?
Pour satisfaire sa curiosité, je lui expliquai, avec une fierté non dissimulée, le stratagème élaboré par mon petit-fils pour faire le tri entre tous les galets de la plage susceptibles de servir de point de repère à l'enfouissement. Mme V. m'écoutait avec cet air particulier, mélange d'intérêt et de scepticisme teinté d'une pointe d'inquiétude, qu'elle prend lorsque je m'adresse à elle.
— Il faudrait pouvoir aller vérifier, remarqua-t-elle encore incrédule, à la fin de mon récit.

C'est à cet instant que les deux frères, qui avaient définitivement décidé de faire la paix, se dirigèrent vers l'eau, laissant le petit chien attaché au pied du parasol aboyer son désarroi de ne pas pouvoir les accompagner. Avant de s'éloigner, le grand se retourna et jeta un rapide coup d'œil vers le galet censé être à l'aplomb du goûter ensablé.
— Ils vont se baigner, c'est le moment ! s'exclama Théo. J'y vais !
— Certainement pas, rétorquai-je l'arrêtant dans son élan, on ne va pas risquer un esclandre pour un paquet de gâteau.
— Mais je vais juste creuser sous le galet. Ils ne me verront pas, Papy.
— Pas question, je n'ai pas envie d'avoir des histoires avec ta mère et ta grand-mère.
— C'est la seule façon de vérifier. Je ferai vite, je te le promets.
— Il a raison, intervint Mme V., comme ça on en aura le cœur net.
Elle ne comprenait pas pourquoi après tant d'élucubrations j'étais soudain réticent à trouver la clé de l'énigme. Au sentiment d'incompréhension toujours un peu latent de Mme V. s'ajoutait celui plus vif, parce que plus exceptionnel, de Théo. Je devais admettre qu'à ce stade il était trop tard pour reculer.
— D'accord, mais fais vite, concédai-je baissant inutilement la voix.
Alors que Théo s'élançait, je lui criais :
— Surtout, n'oublie pas de surveiller et de nous regarder de temps en temps !

Après avoir retiré le galet, Théo se mit à creuser avec vigueur avec la pelle abandonnée par les deux frères. Les aboiements du petit chien, qui avaient cessé un moment, reprirent de plus belle, entrecoupés de grondements inamicaux. Au bout de cinq minutes, le sable compris dans une zone d'un mètre de rayon autour du point de repère potentiel était complètement retourné. Malheureusement, le paquet de « Petits Croustillants » demeurait introuvable.
Je rejoignis Théo et tâchai de le convaincre d'abandonner les recherches. Comme il rechignait à me suivre, je fus pris d'une subite inspiration et lui proposai de laisser une inscription sur le sable humide afin de voir la réaction du grand frère. J'écrivis donc « Où est le goûter ? » à proximité du parasol, en ayant garde de ne pas rentrer dans le rayon d'action du chien dont la fureur était à son comble. Il trouva l'idée intéressante, mais réclama une minute supplémentaire.
Je retournais donc à mon transat, espérant que mon petit-fils saurait ne pas s'obstiner. C'était mal le connaître. Il faut dire que je n'en ai pas souvent la garde et peut-être penserez-vous que ça vaut mieux ainsi. Alors que Théo tardait à revenir près de mon transat, mon sang se glaça lorsque je vis les deux frères remonter du bord de l'eau accompagnés de leurs parents. Mme V. qui, comme on l'aura compris, est plus tournée vers l'action que moi, avait pris les devants et s'était élancée pour avertir Théo. Heureusement, la famille semblait absorbée par une discussion assez vive, les deux frères n'étant, de toute évidence, pas du même avis. Théo put donc s'éclipser sans encombre de l'arène, laissant au beau milieu la pelle dont les assauts avaient donné au théâtre des opérations l'aspect d'un champ bombardé.
Il était difficile d'où nous étions de saisir la conversation, mais Théo, Mme V. et moi étions d'accord pour déduire de leurs gesticulations que le grand niait les accusations du petit. Il affichait une certaine assurance, jusqu'au moment où sa mère lui fit remarquer l'inscription que j'avais laissée sur le sable. Perdant de sa superbe, il demeura un moment stupéfait avant d'inspecter la plage d'un mouvement circulaire. Nous dûmes une fois encore détourner le regard. Croyant peut-être que quelqu'un avait volé les gâteaux ensablés, il prit sa pelle et commença à creuser. Cependant, Théo avait tellement labouré l'endroit que l'exploration devenait aléatoire et se solda bien vite, comme on s'en doute, par un échec.
Il courut alors vers la poubelle, mais là aussi ses recherches demeurèrent vaines. Lorsqu'il en revint, son air penaud se transforma en air de repentance, car le petit chien enfin libéré tenait dans sa gueule un paquet de « Petits Croustillant » plein de sable, en partie déchiqueté. Le grand frère était définitivement confondu. Théo et Mme V. échangèrent avec moi des regards entendus. Je triomphai.
La mère envoya assez péremptoirement le grand frère jeter l'objet du délit dans la poubelle, tandis qu'elle consolait le petit frère, lui promettant un goûter significativement amélioré.

Lorsque ma fille et ma femme revinrent de leur quête du joli maillot de bain qui, soit dit en passant, était « trop cher pour un bout de tissu », la température avait enfin baissé et l'air était devenu plus respirable. Bien calé dans mon transat, je finissais de lire mon article tandis que Théo faisait rebondir le volant sur le tamis de la raquette de badminton.
Après le départ des voileux, de leurs deux fils et du petit chien, Mme V. nous avait quitté à son tour, emportant son tube de crème et son bob de secours. Alors qu'elle prenait congé, l'expression de son visage était passée de « mais qu'est-ce qu'il raconte » à « il n'y a qu'à lui que ça arrive ». Je conservai donc mon statut de cas intéressant.
La fille au maillot de bain rose avait rejoint le guitariste qui, conquis par sa jolie voix, accompagnait avec application sa chanson mélancolique. Le grand-père avait pris un coup de soleil. Ça le rendait de mauvaise humeur. Il repoussait sans ménagement les demandes répétées de sa petite-fille pour obtenir une nouvelle sucette glacée multicolore : « Tu vas être malade ». Les jeunes gens et les adolescentes avaient déserté le terrain de beach-volley. Le sable y était labouré par leurs piétinements, comme il l'était à l'endroit où Théo avait fouillé à la recherche du paquet de « Petits Croustillants ». La championne de natation partait avec le surveillant de baignade. Il avait fini son service et on pouvait lire sur son visage la satisfaction du devoir accompli.
Ma fille s'excusa auprès de mon petit-fils de son absence prolongée.
— Tu ne t'es pas trop ennuyé mon chou, lui demanda-t-elle d'une voix sucrée.
— Non, ça va, répondit Théo.
— Si tu veux, je peux t'inscrire au cours de voile pour demain. J'ai vu qu'il y avait des optimistes sur l'eau.
— Non merci, ce n'est pas la peine.
— Ah bon. Comme tu voudras. Mais qu'est-ce que tu veux faire alors ?
— J'veux rester avec Papy.
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