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Toxic rain, no future

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Loodmer

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Quand les premières gouttes éclatent à la surface du lac en grésillant, Clément vient d'entamer la deuxième partie du GR escarpé à flanc de falaise qui conduit au refuge. Dans cette partie du massif, loin de la civilisation et de ses nuisances, le silence n'est troublé que par le souffle du vent courbant la maigre végétation d'altitude et parfois le cri de victoire d'un rapace planant vers son nid. Dans ses serres le repas des petits.

Mais aujourd'hui, le vent qui n'a cessé de souffler en tempête depuis trois jours est retombé et profitant de cette accalmie Clément a prévu de gravir le massif jusqu'au col pour la dernière fois de la saison et de passer la nuit au refuge pour redescendre le lendemain sans s'attarder, le temps n'étant jamais sûr à la fin de l'automne.

Le crépitement quasi métallique des gouttes frappant l'eau lisse comme un miroir s'imprime dans une région de son cerveau sans déclencher de réaction immédiate, mais la vision à la périphérie de son œil gauche d'une bulle de vapeur s'élevant du point d'impact, reliée au bruit de celui-ci attire son attention et le fait se retourner prudemment vers le lac en contre-bas.

Si ce n'est quelques vagues ondulations concentriques résiduelles, Clément ne note aucun changement à la surface du lac. Levant les yeux, il ne distingue aucun nuage dans un ciel d'un bleu pâle saturé d'un soleil étique. Il reprend son chemin d'un pas prudent, évitant de glisser sur les pierres instables, le lac au fond de la vallée à près de 200 m de dénivelé à pic ne lui offrirait pas assez de profondeur pour le grand plongeon.

Une nouvelle averse alerte ses neurones sur l'exigence d'une réaction immédiate car le concernant personnellement, quand une goutte de métal le manquant de peu vient s'enfouir dans le sol à ses pieds. D'un seul élan réflexe de survie il plonge sous un surplomb rocheux bienvenu l'abritant d'un danger qu'il ne parvient pas à appréhender par manque d'explication rationnelle immédiate.

Pas de nouvelle précipitation depuis un bon quart-d'heure, il se remet en route. Toujours aucun nuage dans le ciel. Pas une seule manifestation inquiétante, de celle qui vous font entendre les abeilles en altitude bien avant l'orage. Par contre sur le chemin ce regroupement dans un creux de petites billes de métal comparables à celles des écoliers dans les cours de récréation lui apparaissent anachroniques à une altitude et sur un sentier aussi difficile ou ne peuvent s'aventurer de jeunes enfants. Se penchant il veut en saisir une, mais la rejette immédiatement en portant ses doigts à sa bouche tant la sensation de brulure est intense. De petites cloques apparaissent au bout de ses doigts. A terre une des billes appuyée contre une brindille déclenche sa combustion. Autour de lui quelques arbustes squelettiques s'enflamment et se consument comme feu de paille.

Depuis quelques années des phénomènes inquiétants : pluies acides, perturbations cycloniques anormales sous nos climats, vagues géantes, aurores boréales visibles à la limite de l'hémisphère sud se répétaient à une cadence dénotant un dérèglement de notre système. Clément se rappelle avoir entendu parler de pluies de grenouilles, de chutes de météorites, mais de pluie de métal incandescent jamais.

S'il veut arriver au refuge avant la nuit il faut repartir. Il jette un œil prudent sur les environs immédiats et devant l'absence de phénomènes « paranormaux » se décide à pousser plus avant. Souhaitant recalculer son temps de parcours restant, il consulte son GPS. Pas de signal ? Écran vide ? Sa radio satellitaire quand à elle n'émet qu'un bruit de fond parasite. Ces constatations aggravent son inquiétude, mais il repart d'un bon pas. Il ne va pas loin quand une nouvelle pluie de métal l'oblige à se mettre à couvert dans une anfractuosité s'avérant être une grotte assez profonde pour l'abriter de ce fléau.

Pendant que Clément au comble de l'inquiétude méditait à l'abri sur ces phénomènes anormaux, les chercheurs, astrophysiciens, ingénieurs informatiques du monde entier constataient hébétés que tous leurs écrans affichaient un vide « sidéral ». Bien plus, les éclairages clignotaient follement jusqu'à s'éteindrent totalement, heureusement relayés dans le même temps par les groupes et les batteries.
Des thèses circulaient depuis un certain temps sur les probabilités du grand chaos, trouvant leurs origines dans l'observation d'éruptions solaires de plus en plus fréquentes et d'une intensité exceptionnelle. Notre soleil devenait-il fou ? Toute chose à une fin, mais celle de l'astre triomphant n'était pas programmée pour demain et cette éventualité n'aurait pas apporté de réponse à Clément confronté à un phénomène incompréhensible. Certes les éruptions solaires pouvaient perturber les liaisons terrestres, les systèmes électriques et en définitive toute activité humaine basée sur des technologies de pointe dont elle devenait totalement dépendante, mais quid de la pluie métallique qui interdisait à Clément toute sortie hors de son abri.

Depuis une heure la température qui, à cette altitude et à l'approche de la nuit aurait dû accuser une baisse sensible, n'a fait qu'augmenter au point que pulls et T-shirt, pantalons et chaussures de montagne forment un tas auprès de Clément qui commence à suer à grosses gouttes.
S'approchant de l'issue de la grotte pour respirer un peu d'air frais, il est alors témoin d'un spectacle dantesque. Toute la combe ou se trouvait le lac rougeoie et celui-ci a disparu vaporisé en un magma incandescent qui explique l'élévation de la température, mais pas cette anomalie dans une région ou l'activité volcanique est peu sujette à un réveil intempestif. Autant qu'il s'en souvienne les projections d'une éruption ne présentent pas cet aspect métallique insupportable au regard. Sur toutes les pentes offrant peu de dénivelé des coulées argentées rejoignent le fond de la combe pour se mêler au nouveau lac minéral, grillant tout sur leur passage.

Les averses ayant cessées, Clément suppose que plus il s'éloignera de la combe et de l'irradiation du lac, plus la température baissera. Il fait un baluchon de ses vêtements, se rechausse et entame la dernière partie du parcours, sachant qu'en cas de nouvelle averse, d'autres grottes, nombreuses au flanc de la falaise pourront à nouveau lui offrir un abri.

En moins d'une demi-heure Clément est parvenu sans encombre au sommet du col et pousse la porte du refuge.

« Coupez » La voix du chef opérateur résonne dans le silence nocturne et les projos s'éteignent un à un.
«  Bravo mon petit Clément, vous avez été très bien, c'est dans la boite. Maintenant, casse-croute et nous redescendons dans la foulée. Pas de temps à perdre, demain nous attaquons la deuxième saison. Ce sont les impératifs de la série. Pas le temps de souffler. Nous aurons
quand même le temps de visionner les premiers rushes en vidéo ».

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Clément est curieux de voir les premières images de cette séquence qui s'étend sur une journée. Il se remémore les quelques jours qui l'ont précédée, quand il a été contacté par la production recherchant un guide confirmé pour tourner la partie sportive de cet épisode relatant une catastrophe futuriste. Un astéroïde bourré d'un minerai inconnu pulvérisé par une éruption solaire anormalement puissante et chassé sur une orbite proche de la terre, s'est, en entrant dans l'atmosphère terrestre transformé en chute de grêle bien particulière. N'importe quoi ! L'imagination des scénaristes était décidément sans limite. Mais sa prestation est bien rémunérée. Bien sûr il ne fait que prêter sa silhouette à la vedette, mais la performance est indéniable et lui apportera une reconnaissance supplémentaire de ses capacités de guide auprès de clients éventuels.
Pour lui se sera une bonne nuit réparatrice au refuge et retour demain matin au petit jour par le même GR.

Les dernières images disparues de l'écran vidéo, les 4/4 pétaradant ayant amorcés la descente par la voie sud plus large et moins abrupte par laquelle hier a été acheminé le matériel, Clément se retrouve seul. Engoncé dans son duvet de montagne, il ne tarde pas à s'endormir, vidé par cette ascension menée tambour battant.

Une intense lumière envahit le refuge et sort Clément de son sommeil réparateur. La journée promet d'être belle et le soleil tape déjà très fort à cette heure matinale. Trop fort serait un adjectif plus adapté. Il est temps de rejoindre la vallée. Il se prépare un café lyophilisé corsé et sa tasse à la main sort sur le pas de la porte dans le petit matin. Une brume épaisse s'étend sur toute la vallée, occultant le lac et l'épais massif boisé. Un instant après, équipé pour la descente il referme la porte du refuge, se retourne et se fige saisit par le spectacle. La brume s'est levée et dévoile à perte de vue la vallée figée sous une chape métallique reflétant un soleil ardent, anormalement proche.

Alors lui revient en mémoire le titre de l'épisode de la série « TOXIC RAIN, NO FUTURE ».

********* STOP OU ENCORE ! (certains lecteurs ont trouvé superflue cette dernière partie). Qu'en pensez-vous ?

Soudain la porte de sa chambre explose contre le mur. Le chef opérateur occultant de sa masse la lumière vive du petit jour, rugit :
« Ho ! Clément, tu décarre, c'est aujourd’hui qu'on tourne ».
« Mal dormi, dors encore » marmonne Clément en passant le seuil de la porte du chalet.

Le soleil qui monte dans l'échappée de la vallée teinte de rose le lac que ride à peine une petite brise. Les sapins cascadent toujours sur les versants de la cuvette et l'aigle royal plane au-dessus de ce qui constitue pour Clément tout son univers, toute sa vie.

« Quand même ce cauchemar, bonjour l'angoisse » se dit Clément regagnant sa chambre en se grattant le crâne.

Le réalisateur n'a jamais compris pourquoi au dernier moment la doublure déclara forfait.
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Volsi · il y a
J'aime bien la première partie qui surprend, la deuxième pour sa "morale", les questions qu'elle pose : oui, c'est du bluff mais est-ce pour autant sans impact ?, j'aime moins la dernière.
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Loodmer · il y a
J'envisage de reprendre ce texte et tous les commentaires m'y incitent. Merci du votre
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Princesse irina · il y a
Tardivement je viens lire votre texte et je ne suis pas déçue même si je partage le commentaire de Sapho. C'est bien écrit et le lecteur partage avec Clément la beauté et les difficultés. Quant à savoir où arrêter le texte, peut être après rushes.
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Sapho des landes · il y a
Comme Christian j'ai aimé la première partie et la bascule entre des événements imaginaires et la réalité d'un tournage, beaucoup moins la conclusion.
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Loodmer · il y a
Vous auriez arrêté où, à la fin du 2éme paragraphe ?
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Loodmer · il y a
Pas vraiment fan de SF, la mise en abime comme vous dites est pour moi une pirouette. Faute d'une explication rationnelle du phénomène souhaitée par mon esprit Cartésien, j'ai botté en touche. Et si vous allez plus avant dans mes textes, vous remarquerez que les retournements de situation sont un peu ma marque de fabrique. Merci de votre vote.
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Christian Pluche · il y a
Je vote car j'ai aimé la première partie purement SF, la mise en abïme en réduit l'intensité, alors que la séquence se suffisait à elle-même, j'aurais aimé (avis très personnel) que l'histoire continue dans cette voie... mais c'est votre histoire !
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