Thaïs et le pigeon bancal

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Thaïs est une petite fille un peu rêveuse mais pas du tout indifférente à ce qui l’entoure. Quand on la questionne, elle répond souvent dans la foulée alors qu’on la croyait dans la lune. Si on lui demande de faire quelque chose, elle s’exécute sans rechigner (le sourire en prime dans la plupart des cas). Rassurez-vous, il lui arrive aussi de faire la tête !

Tous les vendredis, c’est son grand-père André qui vient la chercher à l’école (elle n’a pas connu sa grand-mère Alice qui est partie avant sa naissance). Quand le temps le permet, ils passent par le jardin public avant de rentrer. Thaïs aime bien prendre son goûter assise sur le banc du géant, comme elle l’appelle (un chêne centenaire couve le banc de ses branches protectrices).

Un jour qu’elle n’a pas beaucoup d’appétit (c’est plutôt rare !), elle lance un beau morceau de pain au chocolat en direction d’un pigeon. Celui-ci n’a pas le temps de s’approcher que deux de ses congénères lui grillent la politesse. Thaïs remarque alors la curieuse démarche de son pigeon. En l’observant plus attentivement, elle constate qu’il lui manque deux doigts à une patte. Elle renouvelle son lancer vers le pigeon bancal – c’est ainsi qu’elle le baptise –, tout en se dirigeant vers les trouble-fêtes pour défendre son protégé. Quand elle se retourne, le pigeon s’est glissé sous le banc, achevant son repas par la miette de chocolat…

La petite fille demeure silencieuse sur le trajet, se retournant à plusieurs reprises. Son grand-père l’interroge à ce sujet sans obtenir de réponse. Il n’insiste jamais dans ces cas-là (quel que soit son interlocuteur), considérant que certaines questions peuvent, sans doute, rester en suspens…

Le soir venu, chaudement installée sous sa couette, Thaïs ne parvient pas à trouver le sommeil. Une petite boule s’est formée peu à peu dans sa tête durant le repas. Celle-ci roule maintenant parmi les ombres du plafond : qu’est-il arrivé à Pigeon Bancal ?

Pour trouver une réponse, inutile de compter sur les adultes. Elle a appris, en grandissant, à percevoir leur gêne face à ses demandes atypiques – un mot qu’elle a entendu à son sujet lors d’un repas. Elle a enregistré tout un répertoire de stratégies de détournement, d’évitement, voire de refus que les grandes personnes mettent en œuvre… dans l’intérêt de sa chère tête brune, bien sûr ! Chaque adulte a, en la matière, sa spécialité. Son père s’étonnerait qu’elle se préoccupe d’une chose… aussi insignifiante (lui, il est préoccupé par la situation économique mondiale et ses conséquences sur notre avenir). Sa mère trouverait attendrissant qu’elle soit sensible à toutes les souffrances, aussi petites soient-elles. Même son grand-père la décevrait peut-être… comme quand il sort de ses silences prolongés pour répondre à son interrupteur par une série de questions. Et sa maîtresse, me direz-vous ? Elle préfère la laisser en dehors de cette affaire.

Restent ses amies : Justine et Anna. Elle essaiera de leur en parler malgré la déconvenue récente quand elle leur a demandé pourquoi le bout de la chaussure droite de madame Lotis est tout usé et pas l’autre. Justine s’en moquait parce qu’elles sont moches, de toute façon. Pour Anna, elle n’en savait rien et les avait entraînées aussitôt vers le mur de la cour où une bagarre venait d’éclater.

Le lendemain matin, un mercredi, une fois libérée de son activité culturelle obligatoire, Thaïs s’enferme dans sa chambre. Le pigeon ne l’a pas quittée de la matinée, du moins la boule fabriquée la veille et qui roule toujours dans sa tête. Elle a maintenant du temps pour l’examiner. C’est nouveau pour elle. Quand elle est contrariée, elle a mal au ventre, c’est tout. Mais une boule ?! Elle n’est pas inquiète, plutôt intriguée. L’explication la plus simple pour elle : le pigeon est handicapé de naissance. Il est né comme ça, comme d’autres n’ont qu’une patte ou une aile plus grande que l’autre. Elle a revu plusieurs fois, durant ces deux jours, la scène de la rencontre. Elle a noté la maladresse du pigeon. Elle se souvenait de son entorse, il y a deux ans. Elle avait dû apprendre à utiliser des béquilles. Non, décidément, elle ne retient pas cette piste. Elle opte pour un événement récent, un accident… un piège, ou quelque chose de ce genre. Elle a vu un reportage où des oiseaux se blessaient en cherchant leur nourriture dans les décharges. Certains se coupent au couvercle tranchant des boites de conserve. Il n’y a pas ça près de chez elle, mais le pigeon vient peut-être de loin ?

Thaïs passe l’après-midi avec ses copines. Justine les a invitées chez elle pour faire des tartes avec sa grande sœur. Elle ne trouve pas l’occasion de leur parler du pigeon. Mais plus elle y pense, plus elle se demande… pourquoi elle y pense ! Jusqu’à présent, elle ne s’intéressait pas particulièrement aux oiseaux. Elle aime bien les observer, comme ça, de temps en temps. L’été dernier, elle a été surprise, puis fascinée, par les sternes plongeant pour attraper des poissons. De même qu’au cours d’une balade, elle a été intriguée par le vol sur place de l’alouette au-dessus de son nid. Mais elle savoure seulement sur le coup, puis n’y pense plus. Elle n’a pas de questions particulières sur les oiseaux. De même pour la plupart de ses autres interrogations, elle aime imaginer des pistes, parfois très farfelues, qui la font sourire. Puis elle passe à autre chose. Par exemple, pour le bout usé de la chaussure : elle a imaginé madame Lotis frappant sur une grosse araignée velue, la chaussure en guise de marteau, raclant le mur avec toute la rage libérée par la frayeur ! C’est drôle, mais point final.

Tous les détails qu’elle relève depuis qu’elle est en âge de parler et qui étonnent souvent ses proches ne lui donnent pas matière à fabriquer cette boule. Qu’est-ce qui est bancal chez ce pigeon… ou ailleurs ?

Au réveil, Thaïs se dresse brusquement dans son lit : et si j’ai été adoptée ? Son petit frère Loïc est blond comme Anne, sa mère. François, son père, châtain clair. Ses cheveux à elle, presque noirs ! Elle rumine en s’habillant et descend dans la cuisine avec une angoisse qui monte. Elle prend son petit déjeuner avec Loïc avant de partir à l’école. Elle ne quitte pas sa mère des yeux, cherchant un signe, une preuve ? Son père est déjà parti travailler. 
— Quelque chose ne va pas, Thaïs ? demande Anne.
— Comment un enfant peut savoir si ses parents sont les vrais ?
Thaïs a lancé ça d’un coup, le regard perdu au fond de son bol. Anne marque un temps d’arrêt. Elle s’assoit devant Thaïs. 
— Je pense que si un enfant a un doute à ce sujet, ses parents vont lui montrer des photos de sa naissance, à la maternité… même des photos d’avant, quand sa mère était enceinte. Des photos prises en famille, pour les anniversaires, quand le bébé joue, quand il fait ses premiers pas…
Thaïs s’est levée pour aller aux toilettes. Au retour, elle taquine son frère et part chercher son cartable avec un enthousiasme inhabituel le matin.

De retour à la maison, pendant qu’Anne donne le bain à Loïc, Thaïs se plonge dans les albums-photos rangés dans la bibliothèque du salon. Son père arrive alors qu’elle termine d’apprendre sa poésie, affalée sur le canapé. Il s’installe en cuisine et commence à préparer le repas du soir. Thaïs le rejoint bientôt, lui proposant son aide…

— Papa, quand Maman a eu son accident, est-ce que quelqu’un voulait qu’elle meure ? 
François lui tourne le dos, concentré sur sa salade qui contient trop de parasites à son goût ! Il stoppe le robinet, saisit une serviette et se tourne vers sa fille. 
— Non, qu’est-ce que tu vas imaginer ?
Puis, après un temps, il s’assoit en la prenant sur ses genoux, le menton appuyé sur l’épaule de Thaïs. Celle-ci colle sa joue contre celle de son père. 
— Tu sais, je t’ai montré le journal. Le camion qui arrivait en face a fait un écart, il était ébloui en sortant du virage… et ta mère a essayé de l’éviter en plongeant vers le fossé… C’était juste le hasard. Elle a eu beaucoup de chance… et nous aussi !

Durant les jours qui suivent, la petite boule de Thaïs a disparu. Le vendredi suivant, en rentrant de l’école avec son grand-père, elle recherche en vain Pigeon Bancal. « Est-ce que tous les pigeons sont voyageurs ? » André lui a expliqué qu’il y a des dizaines d’espèces de pigeons (les colombes en font partie)… qu’on en trouve sur tous les continents… que certains sont sédentaires (voire domestiqués)… d’autres migrants… Elle ne lui parle pas de Pigeon Bancal mais lui demande ce que font les oiseaux blessés pour se soigner. « Certains sont secourus par des hommes, la plupart des autres vivent tant bien que mal avec leur handicap ou meurent parce qu’ils n’arrivent plus à se nourrir… » Son grand-père stoppe d’un coup, se lève et fait quelques pas…

Le mois suivant, un dimanche après-midi, Thaïs récupère sa boule alors qu’elle joue avec Loïc dans le jardin. Elle s’approche de son père, confortablement installé dans le hamac sous le pommier. Elle grimpe à ses côtés.
— Est-ce que tu as déjà eu une sorte de boule qui vient comme ça, même si t’es pas triste ou pas malade… qui reste à la même place ou qui bouge dans ton corps ?
Son père pose son livre. Oui, comme elle à son âge, et aussi plus tard… et même encore maintenant… ça lui arrive. 
— Qu’est-ce que tu fais alors ?
Il hésite, reprend son livre, le tourne plusieurs fois, le repose… 
— Ta grand-mère Alice me disait d’aller chercher de la mie de pain (ou du pain dur qu’il fallait alors mouiller) pour en faire une boule de la même taille que celle qu’on avait à l’intérieur. Ensuite il fallait la déposer sur le bord d’une fenêtre ou dans le jardin et surtout, surtout, ne pas rester regarder les oiseaux venir la manger ! Le lendemain, seulement le lendemain, on pouvait aller voir. Si elle n’y était plus, ta boule secrète avait disparu !
Thaïs marque son étonnement par un profond bâillement. 
— Et ça marchait ? finit-elle par questionner.
— Oui, presque toujours… mais j’ai oublié de te dire qu’il ne fallait pas savoir pourquoi tu avais cette boule en toi… Sinon, rien ne se passait ! 

Le vendredi suivant, il pleut. Pas question de faire halte dans le square. André semble nerveux. Il accélère le pas, l’averse redouble avant qu’ils n’atteignent l’abri de bus. Ils prennent une autre ligne. André la rassure en lui disant que c’est une surprise !

Quand ils descendent enfin (Thaïs a trouvé ça très long), la pluie a cessé et le soleil met les bouchées doubles pour réchauffer les passants. Ils traversent un petit square, légèrement en pente. Son grand-père traîne un peu la jambe. Il garde le silence tout en serrant fort la main de Thaïs. Ils s’assoient enfin sur un vieux banc (André a essuyé méticuleusement la place de sa petite fille auparavant). André lui tend son goûter. Il sourit quand elle lance les dernières miettes devant elle comme à son habitude. Il n’y a aucun pigeon en vue, ce jour-là… « Ton père m’a raconté pour ta boule l’autre jour ». Il marque une pause et observe Thaïs. Celle–ci souffle dans son poing fermé (c’est une de ses manies quand elle est contrariée), le regard fixé sur ses miettes. André lui prend la main et l’entraîne vers le bâtiment…

Le couloir paraît interminable. Thaïs serre la main de son grand-père et ne regarde pas les gens qui les saluent, parfois bruyamment. Il frappe discrètement à une porte et l’ouvre avec précaution. La pièce est plongée dans une demi-obscurité. Thaïs entend un cri rauque et se réfugie derrière son grand-père. « C’est moi, Alice, n’aie pas peur… Je suis venu avec ta petite fille… Thaïs. » La dame continue à grogner, elle s’est levée avec difficulté et s’avance vers André, la main levée. André sort de sa poche un sachet en papier. Alice se calme d’un coup et se rassoit. André ôte le pain au chocolat du sachet et lui donne… Alice mange avec avidité. Thaïs lâche la main d’André, elle fixe sa grand-mère. André demeure immobile et muet. Alice jette brusquement le reste du pain à terre. Elle reprend ses grognements. André fait un pas quand Thaïs se penche et prend le morceau de pain entre ses mains. Elle s’applique pour faire une belle boule bien ronde. Elle s’approche lentement de sa grand-mère et lui tend la boule. Celle-ci, les yeux exorbités, hésite un instant. Elle se dresse d’un élan, prend la boule et marche jusqu’à la fenêtre. Elle se tourne alors vers André, le visage apaisé. Celui-ci s’avance et entrouvre la fenêtre. Alice passe délicatement la main et pose la boule sur le rebord. Elle reste immobile quelques instants…

Alice s’avance vers Thaïs. André esquisse un geste mais le retient. Alice est maintenant devant Thaïs, elle se penche lentement vers sa petite fille, pose une main sur son épaule et lève l’autre en collant son index sur sa bouche… « Chut... chut... » Fait-elle doucement en tournant la tête vers la fenêtre.
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