Tempête dans ma tête

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Vibrez pour une émotion. Frémissez pour une passion. Souriez pour une histoire d'amour. Résonnez au fil des anecdotes, des événements et des péripéties des protagonistes. Naviguez avec eux  [+]

1ère partie : QUAND LA DEPRESSION SE MARIE AVEC ATTENTE LATENTE, IL NE RESTE PLUS QUE LE DESESPOIR.
Sénèque

***

Le 30 septembre 2001

La dépression... Profondeurs terrifiantes, angoisses asphyxiantes et pensées lugubres sont mon quotidien. En tête à tête avec ma maladie, je dois trouver un sursaut nécessaire à ma survie. Je me bats contre moi-même jour et nuit, contre les peurs paniques qui m’assaillent. Elles sont omniprésentes et me collent à la peau. S’ensuivent des crises d’angoisses que rien ne vient soulager.
Je tourne en rond. Je m’assois par terre en plein milieu de la cuisine, hébétée. Je suis incapable de me calmer que ce soit par l’inactivité ou l’hyperactivité. Incapable de me relever, de bouger.
Tout m’a quittée, plus d’espoir, plus de joie, de désir. Plus rien. Je suis là, inaccessible, inerte, amorphe. Je suis dans une bulle hermétique. Je passe mon temps à attendre.

***

Un matin mon état empire. L’anxiété, la panique sont à leur comble. Je fais frénétiquement le tour de ma table basse. Mon psychiatre décide de m’adresser aux urgences psychiatriques de l’hôpital le plus proche. Je n’en peux plus. J’arrive au maximum de ce que je peux supporter. Mon père est là, il m’accompagne, me soutient, mais je ne vois rien. Je me noie complètement, je bois la tasse, ma respiration est haletante, je suis submergée. Je suis seule dans une mer déchaînée, je suis ballotée de droite à gauche, des urgences à la maison de repos.

La clinique accueille une multitude de maladies psychiatriques dans une sorte de « prison » dorée qui n’est pas accessible à tout le monde, que ce soit financièrement ou par la dangerosité de la décompensation. Pour les autres c’est l’HP (Hôpital Psychiatrique), une « véritable jungle » parait-il.
A la clinique, on commence par la phase d’isolement en chambre pendant deux jours.
Là je me retrouve seule, dans cette pièce aseptisée. Plus de parents, plus de psychiatres, plus d’infirmiers, plus d’aides soignants, plus d’autres malades. C’est moi toute seule. Combien de temps je reste assise sur le bout de ce lit, le regard vitreux ?
La dose de médicaments est si forte que je ne tarde pas à sombrer dans un sommeil profond...

***

Les consultations psychiatriques sont quotidiennes, à raison de cinq à quinze minutes maximum. Elles se déroulent à une vitesse impressionnante. La séance n’a qu’un objectif : trouver un traitement susceptible de soulager le patient dans un premier temps.

Apparemment trop agressive, le psychiatre refuse de me prendre en entretien. Il me prescrit une camisole médicamenteuse.
Mon premier repas au restaurant de la clinique est un désastre. Il y a beaucoup trop de monde, je ne sais pas vers quelle table me diriger. C’est un véritable défi. Les médicaments sont trop forts. Je n’arrive pas à me concentrer sur les conversations. Chaque phrase me demande un effort considérable ! Je n’ai même pas envie d’adresser la parole à ceux qui m’entourent, parce qu’en réalité je ne les connais pas et je m’en moque totalement. Je n’aspire qu’à une chose : dormir.

La visite du psychiatre est le seul moment de la journée qui passe trop vite. A peine avons-nous commencé, qu’il passe déjà au patient d’après. Comment arriver à parler sereinement ? J’ai l’impression d’être un numéro parmi tant d’autres. Je me retrouve face à quelqu’un d’hautain, et surtout de peu intéressé, je le trouve détestable. J’ai décidé que si le psychiatre ne me parlait pas, s’il ne m’aidait pas en me posant des questions, je ne parlerais pas non plus.
Aucun de nous n’ouvre la bouche. Il a décidé d’attendre que je craque. Alors on se regarde dans le blanc des yeux, comme une sorte de défi que chacun renvoie à l’autre. Il me semble de plus en plus antipathique. Pendant plusieurs séances, on se toise. Et puis, au fur et à mesure, j’ai tellement besoin d’aide, les crises d’angoisse me font tellement souffrir que je craque. Je deviens un cobaye ! Il tente, ajuste, réaccorde, change de nombreux traitements... Et je dors, je dors....

Je sympathise avec une dame d’un âge certain. Son visage à l’air doux, armé d’une patience sans failles, mais aussi empreint de tristesse ou de mélancolie. Elle s’appelle Lou. Cheveux gris, courts, elle aborde un large sourire, ses paroles sont calmes et posées. Peu à peu nous commençons à discuter. Elle m’apprend le tricot, elle devient ma principale compagnie. Nous tissons des liens d’amitié, nous prenons soin l’une de l’autre. Comme si pour survivre, il fallait s’allier.

Début d’une énième séance. Le psychiatre me fait remarquer que nous parlons beaucoup de mes parents, mais très peu de moi et de mes traumatismes. Nous abordons donc des sujets marquants de mon enfance. Il me pose des questions, m’accompagne dans le développement de mes réflexions, ou plutôt des siennes, et lentement oriente ma pensée vers ses conclusions. Nos relations ont changé, ou est-ce moi qui ai changé ? La glace a presque été brisée. Mais à chaque fois que je sors d’une séance, je suis bouleversée. Ces dernières sont très difficiles. Mais je comprends que c’est une sorte de passage obligé, que c’est pour mon bien, et que seule, je ne m’en sortais plus.

Les médicaments commençaient à agir de sorte à ne plus me mettre dans un état de somnolence continue, tout en maîtrisant mes crises d’angoisse. Mais au fond de moi, je sais que ce n’est pas le bon traitement. Il rend la situation tout juste supportable mais il ne me stabilise pas.

Un jour, Lou se livre et me raconte son histoire, les viols répétés de son père, les nuits agitées qu’elle passe depuis, l’impossibilité de tirer un trait et de vivre pleinement sa vie, de rencontrer quelqu’un. Et moi qui la vois tous les jours, souriante, elle ne laisse rien paraitre. Elle ajoute « n’attends pas d’avoir mon âge pour régler tes problèmes ».

Un proverbe chinois dit « Ne crains pas d’avancer lentement, crains seulement de t’arrêter ». La guérison de cette dépression doit sûrement s’inspirer de cet adage. Encore faut-il pouvoir avancer !

***

Un semblant de volonté se fraye un chemin dans mon esprit. Il faut que je progresse avec mon psy, que je m’ouvre d’avantage, même si parfois, nous sommes comme chien et chat.

Accepter une psychothérapie demande du courage et de la volonté. Il faut se dévoiler face à un inconnu, parvenir à comprendre que celui-ci ne nous jugera pas, peu importe ce qu’on lui révèlera.

Un jour, je commence à aborder le viol. Et là.... Trop tard ! Le psychiatre me coupe dans mon élan : la séance est terminée. J’enrage ! Comment ça terminée ? Il n’a pas entendu ce que j’étais en train de lui dire ?
J’ai l’impression d’avoir été chronométrée. Je n’avais pas terminé, et pourtant c’est à peine courtoisement il me montre la porte sans bouger de sa chaise. Je repars avec énormément de violence, en pleine bataille avec moi-même.
Je retrouve Lou dans la salle commune. Sa sérénité apparente et sa gentillesse me calment un peu, et me font l’effet d’un anxiolytique.

***

La clinique devient mon monde... Eloigné de la réalité. Tout est rythmé par les repas et les quelques activités. J’ai le sentiment d’être à l’abri, protégée par ces murs et le corps médical omniprésent. Il n’y a aucune agression extérieure, rien ne vient troubler la réflexion sur soi-même. Les médicaments temporisent les humeurs de chacun.

Le salon de la salle commune est un endroit qui favorise la réunion de résidents. Certains tricotent, pendant que d’autres discutent ou jouent à des jeux de société. Une véritable petite communauté se crée avec les départs et les arrivées de chacun, avec les histoires et les maladies de tous.

Un jour, en consultation, nous arrivons à aborder le harcèlement sexuel de mon ancien directeur avec ses paroles et ses agissements déplacés. Gestes que je n’ai pas pu arrêter une fois, tant la force et la violence, la détermination de cet homme était forte. C’est ce pourri qui m’a fait plonger dans cette sombre dépression. Mais déjà mon temps de consultation est terminé. Ce qui m’excède.

Je sors de ma séance de psy. Je retrouve Lou, enfoncée dans son fauteuil, affairée sur une écharpe. Le tricot devient mon occupation quotidienne, mon obsession. Ces gestes me calment, ça m’apaisent, je ne pense plus qu’aux mailles. Je suis calmée par le bruit régulier des aiguilles et se rencontrent, qui s’entrechoquent.

Parfois des tentatives de suicides viennent troubler notre mini communauté.

Bien que nous ayons conscience qu’en sortant nous ne garderons pas forcément contact, certains deviennent mes confidents d’un soir, ou des « amis » de quelques semaines.

La journée, les visites et les permissions s’enchaînent. C’est un va et vient permanent. Pour l’instant, je n’ai droit ni à l’un, ni à l’autre. Je suis coupée du monde, pas de visite. On m’a confisqué mon portable comme on le ferait pour un enfant. Le manque de contact avec mes parents est cuisant.

La collation du soir est une sorte de rituel que tout le monde suit. Je prends les médicaments du coucher, à partir de 21h, puis tisane et au lit.
Les somnifères sont un vrai soulagement. Je suis enfin calme !
La nuit un infirmier fait des tournées. Il est disponible à n’importe quel moment et c’est rassurant. En cas de crise d’angoisse, il est là, lui et nos médicaments.

***

Le prix de la journée d’hospitalisation pour une chambre simple est exorbitant, inaccessible si la mutuelle du patient n’est pas adaptée. La prise en charge des frais par celle-ci dure un mois. Alors, c’est une sorte de course contre la montre. Il faut faire passer cette dépression en un mois, sinon... nous ressortons de la clinique livrés à nous-mêmes dans un monde qui n’a jamais paru aussi plus hostile. En effet, l’établissement ne comporte que quatre chambres doubles. Mais elles sont prises d’assaut, étant donné que celles-ci n’ont pas de coût supplémentaire. Moi, je me demande comment peut-on partager l’intimité de sa maladie ?

Petit à petit, je m’habitue à cette ambiance, au cérémonial : le petit déjeuner servi en chambre, la distribution des médicaments, l’attente du psychiatre toute la matinée, assis à même le sol dans les couloirs de la clinique, près de son bureau, la distribution des médicaments, le repas du midi, l’après-midi tricot, tricot et toujours tricot, la distribution des médicaments, le repas du soir à 18 heures, la collation du soir et la distribution des médicaments et enfin... la nuit.
Je pense que ce n’est qu’en décrivant le rythme, la redondance d’une journée que l’on peut comprendre à quel point les hospitalisations peuvent être longues, mornes et harassantes.
Ma chambre est devenue mon havre de paix, un endroit où nul patient ne rentre, où je peux m’y réfugier quand j’en ai besoin. J’y entrepose mes tableaux, quelques photos. Bizarrement, je prends soins de mes quelques mètres carrés.

***

Plus j’y réfléchis, plus j’y pense, plus je sais que je ne serai pas en mesure de remonter la pente en si peu de temps. Je décharge plutôt un trop plein d’événements qui ont ébranlé ma vie. Le psy interprète mes tableaux, mes écrits, mes pensées, mes mouvements. Il décortique tout. Parfois, j’ai du mal à le suivre, mais notre travail a commencé à avancer malgré la fugacité des séances.

***

C’est après une période qui m’a parue incroyablement longue, que mon si doux psychiatre me donne le feu vert pour retrouver enfin mes parents.
Je m’enivre de leurs parfums. Je me délecte de leurs voix, de leurs contacts physiques. C’est un réel bonheur, comme je n’en avais pas éprouvé depuis longtemps. Ils ont l’air d’avoir les traits marqués, ils paraissent aussi heureux que moi de ces retrouvailles.
Je crois qu’ils nourrissent une colère, une rancœur, voire même une haine envers ce psychiatre arrogant et prétentieux qui leur avait interdit visites et appels téléphoniques pendant tout ce temps.

***

27 octobre 2001

Et puis, une semaine après c’est la sortie. Elle est programmée dans quelques jours. Mais il faut être réaliste, je ne suis pas guérie, mais le mois où la mutuelle remboursait encore les frais quotidiens de la chambre simple a été atteint. Financièrement, je ne peux pas assurer mon séjour en clinique.

J’attends avec impatience le retour chez moi, ce qui ne m’empêche pas de redouter le fait d’être seule, non encadrée par un corps médical.
Retrouver la vie « ordinaire » me fait bizarre... Les séquelles sont toujours là.
Même si je m’y ennuyais, j’étais comme à l’abri des agressions extérieures. Il va falloir retrouver le chemin du travail, ce que j’appréhende plus que tout. La rechute est tellement proche.

***

Du 4 juillet 2002 au du 30 juin 2005

Quatre autres hospitalisations ont suivi celle-ci. J’espère toujours que la dernière est la bonne.
Mais mes hospitalisations s’interrompaient chaque fois pour raisons financières. Je ne suis jamais stabilisée en sortant.
Les notes grâce auxquelles je retrace mon parcours sont plus qu’éparses lors des trois hospitalisations suivantes. Je sais seulement que les deux avant-dernières ont lieu dans un établissement où les hospitalisations sans consentement sont « admises ». Le droit d’aller et de venir est entravé par le biais d’un sas, qu’il faut traverser pour sortir du « dortoir », contrôlé 24/24h par le personnel. On me pique et me repique un peu partout, les perfusions s’enchaînent.
Cette clinique pratique les électrochocs. Avec beaucoup de chance, j’y échappe. Les chambres sont toutes doubles. Aucune ne ferme, même la nuit. Hommes et femmes sont mélangés. Les malades errent en trainant des pieds dans les couloirs. Des hurlements proviennent de la chambre d’isolement, dont l’endroit est gardé secret par le personnel.
Cette clinique pourrait faire un peu peur, mais de toutes les manières avec les médicaments, ont ne ressent plus grand chose, pas même la peur.

Toutefois, la dernière hospitalisation durera six mois. Mon diagnostic évoluera de la dépression à la bipolarité. Les traitements s’affineront ce qui n’est pas le cas de mon corps dont le poids ne cesse d’augmenter.
Incapable de reconstituer ce parcours, je me concentrerai uniquement sur la cinquième hospitalisation. En sept ans, la plume et la tournure des phrases ont bien changé.
Avance rapide sur ces quelques sept années qui se sont écoulées depuis mon premier séjour en psychiatrie de 2001.

***



2ème partie : VOYAGE AU CŒUR D’UNE BIPOLAIRE
« Toi ma douleur ma peine qui ne me quitte pas,
Toi ma douleur, ma peine, je t’en prie lâche moi »
Christophe Maé

Le 15 octobre 2008

La dépression, est une infinie maladie insidieuse, une sangsue abominable et effrayante, une infirmité incomprise pour tout étranger à mon esprit. Etre bipolaire, c’est une lutte sourde de moi contre moi, car nul mot, nul discours, nulle théorie ne peuvent décrire ce massacre imbriqué dans un immense vide, l’attente éternelle d’un aboutissement improbable, c’est une extinction de soi, un risque d’épilogue irrémédiable.

Le type de bipolarité et ses phases (maniaques ou dépressives) font varier les symptômes et les manifestations de la maladie. Lors de ma cinquième hospitalisation, il s’agissait pour moi de faire face à un savant mélange entre solitude, attente, violence, agacement, incapacité d’être en communauté. Mes sautes d’humeur sont fréquentes. C’est une véritable lutte incandescente contre les fluctuations d’humeur.

***

Mon état se détériore doucement. Je nage à contre courant, je me débats, je bois la tasse. Je m’étouffe. Nul endroit où fuir, nul apaisement, nul soulagement. Les journées se ressemblent toutes et pourtant chaque jour est insurmontable. Je suis seule dans ces moments, confrontée à mon pire adversaire : moi-même. Je vis dans un enfer, mon enfer, je vis dans un paysage de désolation absolue. Je m’engouffre dans mes ténèbres sinistres et lugubres, parfois morbides. Je suis morte de l’intérieur. Je ne m’en sors pas. Je m’abandonne dans mon monde sans vie. Epuisée, le visage ravagé par l’angoisse et le désespoir. Pas de solution. Reste l’attente, une inexorable et inhumaine attente.
Je suis accablée, abattue par l’inertie. Je ne ressens plus qu’un immense désespoir, un vide impossible à combler.

Je me fous du temps. Plus rien n’a d’importance. Je suis spectatrice d’une expectative interminable. Il faudrait faire quelque chose pour sortir de cette torpeur. Mais de toute façon, mon corps est paralysé.
Ma solitude est intolérable, mon angoisse insoutenable, aucune discussion ne vient à bout de mon néant. Je vis, je tiens, je me retiens, j’endure !

Je ne vois plus l’avenir, plus le passé, mon présent est oppressant. Je ne m’en sortirai pas. De multiples visions me cachent la vue... Le train... Des accidents de voiture.... De nombreux accidents de voiture... Une fin immédiate à ma souffrance, un simple soulagement. Je ne veux pas mourir, mais je veux être délivrée de ce supplice.

Je suis un rien qu’il ne sert à rien de rencontrer. Je suis insignifiante, inintéressante. Il y a d’ailleurs un paradoxe énorme avec ma famille, qui elle est là pour moi.... Toujours là. Ils persévèrent, s’accrochent, ils ne lâchent pas. C’est une grande chance pour moi, mais c’est complètement aberrant parce que je n’en vaux pas la peine. Et si je contaminais cet entourage ? Mon entourage, insatiable de patience et d’attention envers moi.
Et puis l’angoisse s’en mêle.
Je cherche partout des yeux une occupation, n’importe laquelle. Mais tout est hors de portée. Tout m’angoisse davantage. Je me sens de plus en plus oppressée. Il faut que je m’assoie, ou que je m’allonge, ou que je m’assoie ? Je n’en ai aucune idée. Alors je reste dans la position la moins inconfortable.
L’angoisse monte encore d’un cran et devient de la panique. Que faire ? Il faut ne plus penser. Je reprends un « si besoin »*. La pression qui bout en moi augmente. J’ai du mal à respirer. Je me sens comme enfermée dans mon propre corps. J’aimerais qu’on m’aide, mais pour demander quoi ? Mon ressenti est inexplicable et personne ne peut comprendre...
J’ai envie de me mettre à l’abri, sous la table basse et de me cacher de mes angoisses. Peut-être que recroquevillée en position fœtale, elles ne me harcèleront plus. Mes yeux regardent par moments le vide, puis aux quatre coins de la pièce de façon frénétique. Je navigue entre les angoisses et les états statiques. Je suis paralysée, en état de sidération.
Et puis c’est l’agitation irrépressible : mon corps, mes jambes, mes mains ne cessent de s’agiter. Impossible de les contrôler. Dans mon esprit plus rien ou tout en même temps. Je pars dans un isolement invisible, une agitation d’une intensité incroyable. Tout est dissocié, disloqué ! C’est la tempête dans ma tête.


* Un « si besoin » est un médicament supplémentaire pour rendre une crise, une angoisse, une montée de violence plus soutenable pour le patient.


Le sommeil devient mon refuge, les médicaments mon sanctuaire. Depuis plusieurs jours, je pense à l’alcool. Serait-ce une autre solution tangible ? La bouteille me réclame, m’insuffle des mots tendres et doux, me promettant un état second, même si cet état est de courte durée. Je souhaite juste ne rien faire, rester là à périr, à dépérir, à me laisser pourrir.

***

Surviennent alors les problèmes de mémoire, les innombrables problèmes de mémoire. Je suis une vraie passoire. A court terme, je perds complètement mes repères. Je n’arrive plus à me souvenir du début de ma phrase. Répondre aux questions est un défi.
Adipeux... C’est le bon terme ! Toute cette graisse.... Je grossis sans arrêt... Les médicaments indispensables pour être stabilisée, sont un poison pour mon poids. Quarante cinq kilos en sept ans. Ce n’est plus moi qui habite dans ce corps, cette enveloppe charnelle n’est plus mienne. Je me dégoûte. Je traîne ce corps déformé et répugnant.
Je suis en colère contre tout.

***

Je suis seule contre un moi plus fort, invincible, que je tente de contrer à grands coups d’anxiolytiques. J’ai envie de crier, de me débattre, de ravager tout, une violence extrême et intérieure ne demandent qu’à exploser, qu’à imploser. Je suis épuisée par cette souffrance permanente, par ces images, par l’envie de porter des coups de poing au visage de personnes qui s’approcheraient trop de moi... Des flashs... Je me contrôle à peine, tout à envie de sortir, d’éclater, de mettre au grand jour cette fureur. Alors je ravale tout et c’est l’implosion en moi. Et puis, plus rien, et tout recommence... Le vide, puis la violence....
Avec la violence et la solitude traîne le désintérêt de ce qui m’entoure. Seul l’amour porté à mes parents, à ma famille très proche, me fait me sentir coupable de mon apathie, de mon manque d’entrain.
Aujourd’hui je n’arrive presque plus à parler et encore moins de moi. Que dire aux personnes qui m’entourent ? Que tout va bien ? Mensonge ! Ma vie se résume à un théâtre, à une véritable comédie.

Alors la solitude devient mon mot d’ordre, ma ligne de conduite. Surtout, ne pas avoir une présence humaine près de moi. Faire semblant, c’est déjà faire l’effort de ne pas être couchée, de parler et encore pire de sourire alors que je ne ressens rien... La violence mise à part, je suis complètement vide à l’intérieur. Je suis une coquille vide, rien ne m’intéresse. Je sens un poids sur moi, une tristesse lancinante qui s’accroche à mon corps, à mon esprit.

***

Je n’aime plus les gens, je n’aime plus leur présence, je ne supporte plus leurs contacts physiques qui crispent tout mon corps. J’ai envie de me dégager, de m’éloigner, de prendre de la distance, je veux qu’on respecte ma bulle de sécurité, ma bulle de survie.
Ma cinquième hospitalisation se rapproche à grands pas.
Les épreuves s’enchaînent, non seulement, parce qu’il faut apprivoiser sa maladie, mais il faut aussi supporter, endurer et accepter les décompensations de tous les autres malades lors des hospitalisations. S’entremêlent alors : schizophrénie, chambre d’isolement, hurlements des malades attachés, dépression majeure, violences, angoisses, perfusion, bipolarité, électrochocs, hospitalisation d’office, scarifications, tentative de suicide, et malheureusement suicide.

***

A mon soulagement, mon psychiatre de ville entend que la vie quotidienne est insupportable. Enfin nous tentons, enfin, je tente une nouvelle clinique ! Je peux arrêter de mentir à mes proches sur l’étendue de mon mal être (même s’ils ne sont dupes de rien) ! C’est fini ! Je peux décompenser, le corps médical m’encadre jour et nuit. J’accueille cette nouvelle comme une délivrance. Je peux me concentrer uniquement sur mon traitement. Fini de lutter pour me faire à manger, prendre la voiture, aller au travail, bouger de mon canapé.

Je vais alors vivre une longue hospitalisation, mais aussi une incroyable rencontre avec des professionnels de santé, passionnés par leur métier, investis et compétents.


3ème partie : CES GUIDES, MES SAUVETEURS

DR LAMY : jeune psychiatre avec l’envie de bousculer les codes.

Impressionnante par la froideur glaciale qui transpire des traits de son visage. Son port de tête, la posture et les mouvements de son corps mettent immédiatement une forte distance entre le patient et elle.
Elle est très jolie, grande, son visage est allongé et son rare sourire offre un éclat de douceur étonnant. C’est alors une autre femme qui apparaît.
Ses cheveux sont longs, elle les rassemble en queue de cheval quand la situation est grave. Elle est très féminine. Les robes et les jupes ne lui sont pas étrangères. Son ton est distant, professionnel. Elle parait avoir des lignes de conduite strictes auxquelles elle ne veut absolument pas déroger.
Ses yeux paraissent rechercher ce qu’il y a d’enfoui en nous. Elle prend, quand ça le nécessite, un moment infini pour ses patients, peu importe l’heure ou le jour. A la différence de mes autres hospitalisations, ce médecin ne me lâche pas, elle ne m’expédie pas quand les dix minutes sont passées.
Elle est toujours là quand j’ai besoin d’elle. Je peux réellement compter sur cette psychiatre, en cas de panique, de pensées suicidaires, de pensées noires insurmontables, elle répond présente pendant toute la durée de mon hospitalisation.
Mais elle ne se sépare pratiquement jamais de son air hautain et froid. Elle est toujours dans la recherche du travail et de l’avancée de la thérapie de ses patients. Elle m’accompagne et me guide.

MR LANGLOIS : jeune psychologue à l’écoute remarquable.

Les cheveux très bruns, une barbe de trois jours mange son visage. De petites lunettes sont campées sur son nez. Ses yeux sont francs et marrons, il n’est pas très grand, son corps est sec. Il n’est pas rare de voir un sourire se dessiner sur ses lèvres découvrant une dentition parfaite. Il aborde plutôt un air sympathique, proche de ses patients.
Il reprend les termes et les mots prononcés par le patient, les reformule et le conduit subtilement à suivre le cheminement de la pensée de ce dernier ; il amène le patient à entrevoir alors une sorte de conclusion où la situation serait plus supportable.
Il a un petit tic de langage récurrent. En effet, il ponctue ses interventions d’un « entendez bien que là vous me dites... ». Et là, tout s’éclaire, on se remet en question, et on se rend compte que la solution peut aussi être en nous.

JADE : thérapeute corporelle et psychologue aux méthodes atypiques.

Une personnalité hors du commun et des courbes harmonieuses. Il parait difficile de la décrire. Elle s’occupe de l’expression corporelle, de la danse et des ateliers d’écriture sur des contes. Dans ces ateliers, il n’est pas rare, voire usuel qu’une personne craque et se mette à pleurer.
Passionnée, directe, parfois un peu trop franche. Mais, si on décide d’aller à ses ateliers, on prend le risque de s’ouvrir... Elle ne cherche pas à réconforter, à consoler, non, elle accompagne le patient dans l’expression de son mal être. Elle nous aide à faire ce voyage difficile de notre corps.

***


Et puis vient l’espoir...
L’espoir avant tout est une délivrance...Goûter au silence, plus de cris au fond de soi, plus envie de mettre fin à ses souffrances, seulement ressentir la paix, accéder à la sérénité de son esprit. Incroyable comme sensation, vous n’avez pas idée.
Enfin... C’est parti ! La boule, les angoisses, la pression, l’oppression, je suis à nouveau pleine d’espoirs. Moi ? Pleine d’envies ? Oui c’est moi qui parle ! C’est vraiment fou, insoupçonnable après sept années de cauchemars ! Je ne me souviens pratiquement de rien. Le soleil brille pour moi ! Il est éclatant, j’avais oublié à quel point il pouvait être agréable de se laisser réchauffer doucement la peau. Je souris toute seule. Je souris à la vie ! Merci mon Dieu, je pensais que vous m’aviez abandonnée ! Je n’y crois pas mais je déguste chaque minute qui s’écoule où mon cœur n’hurle plus de douleurs.

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Un petit mot pour l'auteur ? 5 commentaires

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Nathalie Landrit · il y a
Je connais ton histoire un peu plus précisément grâce à cette nouvelle. Quelle force et quelle volonté de s'en sortir! Le vie vaut le coup de s'accrocher, courage et continue l'écriture ....
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Doris Kochan · il y a
Comme Béa je vous découvre suite à une recommandation de Marie-Claire et je trouve votre histoire captivante et saisissante de réalisme.
Vivement la suite.

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Onésime Page · il y a
Merci Doris, ça me fait tellement plaisir !!
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Béa Boscher · il y a
Une belle page très réaliste. Bravo, continuez !
PS Marie-Claire vous a recommandé et elle avait raison.
J'attends la suite !

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Onésime Page · il y a
Merci Béa, vos commentaires et vos encouragements me vont droit au cœur !