Six cordes au creux des vagues.

il y a
14 min
53
lectures
3
- Isaac, tu te rends compte, cela fait vingt ans que je ne suis pas revenue dans la région. Réalisa soudainement Stella après avoir fait rapidement le calcul dans sa tête.
- Et bien, il y a des chances pour que tu ne reconnaisses pas tout. Tu sais, le front de mer a sans doute été fortement bâti depuis et cette partie de la côte est plus touristique de nos jours que lorsque tu étais une gamine ! A-t-il répondu amusé.
- Maman, on arrive bientôt ?
- Oui ma chérie.
- Emma ! reprit Isaac un peu excédé, ce n’est pas la peine de demander toutes les cinq minutes quand est-ce qu’on arrive. Tu verras bien !
- Oui, papa, je sais, mais la route c’est long... et puis j’ai faim !
- Ne t’inquiète pas ma douce, on va s’arrêter pour grignoter un morceau. Dit sur un ton rassurant Stella en jetant un regard complice à sa fille de huit ans, assise parmi ses livres et ses jouets à l’arrière du SUV.
Pour leurs vacances d’été, Stella avait réservé une petite maison pour eux trois au cœur de la cité historique de Saint-Vaast-la-Hougue. Sans savoir pourquoi, cette destination s’était imposée à elle comme une évidence. Les objectifs de ces trois semaines de pause étaient multiples : le repos, des joies simples partagées en famille à travers des balades sur les sentiers, la visite de quelques musées, la découverte du patrimoine historique et des sorties en mer. Isaac avait envie d’initier Emma à la navigation et Stella qui n’avait pourtant pas le pied marin avait été ravie de cette idée.

Trois jours après leur arrivée ils avaient déjà arpenté les rues pavées de la ville, visité la Tour de la Hougue, flâné à l’ombre des fortifications, pique niqué au bord de la mer et s’étaient même aventurés à traverser le chenal qui sépare le continent de la minuscule île de Tatihou.
C’est en arrivant au pied de la terrasse de l’unique restaurant de l’île que leurs regards se croisèrent. Stella eut un moment de doute puis en laissant simplement ses souvenirs refaire surface fit le rapprochement entre ce visage presque familier, ce sourire inoubliable et celui de qui elle était tombée amoureuse étant adolescente : Gautier. Il portait une caisse chargée d’huîtres fraîches qu’il venait livrer au restaurant. Absorbé par sa mission, il marqua un infime temps d’arrêt, lui sourit puis s’engouffra dans l’arrière cuisine de l’établissement. Occupé à s’enquérir d’une table pour le déjeuner, Isaac ne remarqua rien.
« Viens-tu ? » Avait-il demandé en tirant légèrement sur sa main. A regret elle s’éloigna de l’emplacement d’où elle pouvait guetter Gautier espérant le revoir et suivit son mari. Ils furent installés à l’ombre d’un parasol sans visibilité possible sur la porte de l’arrière-cuisine. Une serveuse vint rapidement prendre la commande des boissons. Isaac se contenta d’un Perrier, Emma eut envie d’un jus de pomme et Stella d’une bolée de cidre.
- Viens avec moi Emma, on va se laver les mains.
Le prétexte était parfait. En se rendant à l’intérieur du restaurant pour chercher les toilettes, elle aurait peut-être la chance de le croiser et de vérifier que c’était bien lui.
Cependant, Gautier sortit par la cour du restaurant, longea la terrasse et passa tout prêt de la table qu’elle venait de quitter. Il avait dû se forcer à aller au bout de ce pourquoi il était là (une livraison d’huîtres fraîches et l’enregistrement des commandes pour le week-end festif à venir) avant d’aller à l’encontre de celle qui avait attiré son regard alors qu’il poussait la porte de l’arrière-cuisine.
Était-ce possible que Stella soit ici ? Sur son île ? Pourquoi l’avait-elle regardé avec insistance alors qu’il se battait avec sa caisse trop encombrante pour le passage étroit de la porte ? Pourquoi ne l’avait-il pas saluée comme n’importe quelle autre cliente du restaurant ? Perturbé par cette rencontre inattendue, il avait vaguement mémorisé la commande de Lydia Chapot en oubliant de se faire payer. Heureusement, la tenancière du restaurant qui était une femme honnête, n’avait pas manqué de lui rappeler que son enveloppe l’attendait sur le comptoir. Il sortit à la hâte par la cour privée, salua Monsieur Chapot et la chercha du regard, en vain. Elle avait disparu.
Déçu, il s’en retourna vers Venus attelée à la charrette qu’il utilisait pour transporter les lourdes caisses d’huîtres. Ce moyen de locomotion et de transport était parfaitement adapté au caractère préservé de l’île. Venus était docile et travailler avec un animal telle que cette jument de trait était d’un grand secours. Avec la mort prématurée de son père, il s’était retrouvé projeté dans la vie active, cogérant avec son oncle la ferme ostréicole que son grand-père paternel avait établie. Le rythme soutenu du travail, les heures de labeur, la lutte perpétuelle contre les éléments marins, le vent, les tempêtes, tout ceci était devenu son quotidien. Heureusement, il parvenait à se dégager un peu de temps pour la musique. Avec des amis et deux de ses cousins, Gautier faisait partie d’une troupe de musiciens qui avait plaisir à se retrouver pour jouer, improviser et se produire sur scène, principalement lors des Festivals organisés l’été dans la péninsule du Cotentin. Sa guitare et le chant constituaient une véritable bouffée d’oxygène lui redonnant de l’énergie et lui remontant souvent le moral. C’est par le biais de la musique qu’il avait fait la connaissance de Caroline, une jeune femme brillante, championne de l’organisation des activités et autres divertissements dans tout le département. Poussés dans les bras l’un de l’autre par David, l’aîné de ses cousins, ils s’étaient trouvés de nombreux points communs. Puis convaincu de ne pas avoir d’autres opportunités de rencontre, il avait succombé au charme des atouts de Mademoiselle Despirres et s’était vite retrouvé la bague au doigt.
«  Voilà mon vieux, tu es comme tes huîtres, tu es casé maintenant ! » lui avait lancé David en plaisantant.
Et c’était vrai. Il avait une femme, une coquette maison à Saint Vaast, un travail sur l’île de Tatihou qui lui permettait de subvenir à leurs besoins et bientôt peut-être une famille. C’est ainsi que son entourage l’entendait.
« Vingt-huit ans, ce n’est tout de même pas si vieux pour se marier » avait-il pensé. Il était loin d’imaginer que sept ans plus tard, son couple en serait toujours au même point. Elle, occupée à sillonner les routes du département voire, de la région à la recherche de fonds et de subventions pour organiser les festivals et autres concerts et lui, accaparé par la ferme et ses contraintes. Alors que la question sur l’arrivée d’un héritier revenait régulièrement sur le tapis, il avait balayé d’un revers de la main le sujet au cours du dernier repas de Noël. Sa mère avait pris la mouche et Caroline était partie en claquant la porte. David avait volé au secours de la femme de son cousin et avait réussi à la convaincre de revenir mais le mal était fait. Caroline était fatiguée de sa vie routinière et n’aspirait qu’à s’évader avec son mari. Mais Gautier ne bénéficiait pas de la même liberté. Il avait une ferme à gérer et le dernier accident de santé de son oncle n’avait en rien arrangé la situation. Englué dans ce rythme de vie où le repos est toujours de courte durée il avait fini par accepter que son épouse ne vienne pas au traditionnel anniversaire de famille organisé de son côté, ni à la fête des mères. Puis il lui avait laissé le champ libre pour qu’elle parte quelques semaines dans le Sud de la France avec sa sœur aînée et ses neveux et nièces.

Deux jours après cette entrevue qui lui avait laissé comme un goût d’amertume, Stella avait accompagné Isaac et Emma à l’école de voile. Sa fille était inscrite pour un de stage d’optimiste et Isaac avait opté pour le catamaran. La première matinée, elle resta à observer les allées et venues des petites coques de noix dans lesquelles sa fille et d’autres enfants de son âge apprenaient les rudiments de la navigation. Le lendemain, ils avaient convenu qu’Isaac garderait la voiture et rentrerait directement à la maison, avec Emma après leur cours respectif, pour partager le déjeuner, récupérer des activités sportives et se balader le reste de la journée.
De son côté, Stella dévora une partie des livres qu’elle avait emportés pour les vacances, profita du beau temps pour faire le marché ou savourer en terrasse un cocktail bien frais et déambuler dans les rues de St Vaast, se laissant porter par l’ambiance des musiciens se produisant çà et là. Ce jour-là, attirée par les applaudissements de la foule qui s’était constituée au pied des interprètes, elle se fraya un chemin parmi les gens et s’avança. Il était là, sur le côté de la scène, afférer à remplacer une des corde de sa guitare. Elle longea l’estrade et vint vers lui. Elle voulait le voir de plus prêt et se sentait déterminée à lui demander s’il était bien Gautier Challand, le garçon de ses souvenirs.
Elle leva les yeux vers lui en souriant. Sentant qu’il était observé, il interrompit ses gestes et posa son instrument sur un trépied. Il jeta un coup d’œil en direction de ses compagnons et annonça à l’un d’entre eux qu’ils pouvaient continuer sans lui. Puis il sauta de l’estrade et se posta devant celle qu’il espérait revoir.
Il fourra ses mains dans ses poches, ne sachant pas trop comment la saluer. Elle chassa une mèche de cheveux qui avait volé devant ses yeux et proposa de faire quelques pas. Soulagé par sa proposition il la retint par le bras pour lui demander.
- Stella, c’est bien toi ?
- Oui c’est bien moi.
- Je ne fais pas erreur ?
- Non, non, je te rassure. Tu sais Gautier, je ne sais pas trop quoi dire, je,... si tu dois jouer, vas-y je peux attendre.
- Non, non. Ils vont se débrouiller sans moi. Viens avec moi.
Empli d’une joie soudaine, il voulait s’éloigner des regards indiscrets et avoir le loisir de lui parler sans être dérangé. Il agrippa sa main et l’entraîna jusqu’au détour d’une ruelle tortueuse.
- C’est bien toi que j’ai vue à l’auberge des Trois Vents ?
- Oui. Tu travailles là-bas ?
- Non, je leur fournis les huîtres. Viens, marchons.
Se laissant guider par ce natif de la région dans le dédale des rues de la ville, Stella expliqua le chemin qu’elle avait parcouru depuis ses dernières vacances en Normandie, vingt ans auparavant. Elle révéla sa situation familiale et professionnelle et s’enquit de la sienne. Ravi de voir qu’elle était heureuse et bien dans sa vie, il ne s’épancha pas trop sur sa situation quelque peu mouvementée. Une sonnerie de téléphone les interrompit subitement.
- Mon Dieu ! J’ai complètement oublié l’heure ! Je dois rentrer à la maison de vacances ! Dit-elle un peu affolée.
- Laisse-moi te raccompagner.
- Ça va aller Gautier ! répliqua-t-elle en s’éloigna déjà à grandes enjambées, en levant le bras pour le saluer. C’était cool de se revoir.
Il la suivit discrètement afin de repérer où elle logeait. Il n’eut aucun mal à reconnaître le gîte que Monsieur Pagnon louait. Maintenant qu’il savait où la trouver il n’avait qu’à faire en sorte que leurs chemins se croisent à nouveau. Il n’avait aucune intention d’éteindre cette flamme nouvelle qui venait de s’allumer dans son cœur.

Stella arriva à la hâte au portail en fer forgé situé à l’arrière de la maison et trouva Emma et Isaac en train de profiter de la terrasse, au soleil.
- Maman ! Maman ! Regarde, j’ai eu un diplôme pour mon stage.
- Superbe ma chérie, mais le stage n’est pas fini !!
- Non mais demain, comme c’est le dernier jour, ils ont prévu une séance plus courte et on va partager un pique-nique tous ensembles au club ! Il faut que tu viennes, ça va être génial.
Emma débordait d’enthousiasme, elle voulait présenter sa nouvelle meilleure amie à ses parents et réclamait déjà une deuxième semaine de stage. Elle avait réussi les épreuves du premier niveau et briguait déjà le niveau suivant. Encouragée par son père, qui lui avait donné quelques astuces, elle avait même été félicitée, par son entraîneur, pour sa bienveillance à l’égard d’une autre embarcation en difficulté. Très fière de sa fille, Stella avait hâte de la voir naviguer et se laissa facilement convaincre pour la deuxième semaine de voile. Isaac hésita puis finalement opta pour une deuxième semaine, lui aussi.
- Et toi, maman, tu vas faire quoi le matin en nous attendant ? Avait demandé innocemment Emma.
- Eh bien, j’ai repéré une agence de location de bicyclettes, je pense que je vais louer un vélo et puis je vais faire des balades. A l’office du tourisme, j’ai pris une carte des sentiers du littoral donc j’ai de quoi m’occuper. Et puis, j’ai ces trois gros livres, que je voudrais lire et je vais aussi étudier le programme des concerts et expositions du coin pour nous trouver des choses à faire ou visiter l’après-midi quand on est tous ensemble.
- Merci maman !! C’est les meilleures vacances de ma vie !! Avait répondu Emma en sauta au cou de sa mère.
Le premier matin de leur deuxième semaine de vacances, Isaac déposa son épouse au bureau de poste, à quelques centaines de mètres de la location de vélo, puis il poursuivit sa route avec Emma en direction de l’école de voile.
La houle qui s’était levée ne dissuada pas Stella. Armée de sa carte, chaudement vêtue et avec de quoi se sustenter, elle enfourcha son vélo et sillonna les ruelles de la ville faisant étape dans le port et à la chapelle des marins. Elle regarda longuement la tour Vauban de l’île de Tatihou et s’imagina Gautier au milieu de ses parcs à huîtres. Un travail si pénible dans un environnement si beau. Elle huma pleinement l’air s’imprégnant de ses notes salines. Un coup d’œil à sa montre lui fit admettre qu’il était trop tard pour s’y rendre. Elle remit donc au lendemain son excursion sur l’île.

Bien qu’occupé à réorganiser les poches de son parc implanté sur plusieurs hectares, Gautier, aidé de Donovan son commis, examinait les allées et venues des touristes avec le secret espoir de la voir. Mais il était trop loin pour pouvoir distinguer parmi les silhouettes si Stella était là, quelque part, à l’observer. Le soleil était encore bien haut dans le ciel lorsqu’il reçut un appel de David lui proposant de répéter une heure plus tôt le soir même. Il avait prévu d’emmener sa femme et leurs enfants au restaurant et voulait avoir le temps de travailler leurs morceaux pour le concert du 15 août avant de sortir. N’ayant pas d’autres contraintes que ses huîtres, Gautier accepta et quitta ses paniers plus tôt qu’à l’accoutumée. Il laissa Venus sur l’île, salua Marcelin, le gardien du musée maritime et rentra sur le continent. Il fit volontairement le détour en passant devant la grille du jardin du gîte de Monsieur Pagnon. Stella se reposait sur un transat, Emma griffonnait sur un cahier et Isaac lisait un magazine. L’image de cette famille heureuse et en paix lui procura à la fois de la joie et de la tristesse. Pourquoi Caroline et lui n’avaient-ils pas été aussi chanceux ? Pourquoi leur amour n’avait-il pas porté d’aussi beaux fruits. Il ne s’attarda pas pour éviter de gamberger et accéléra le pas pour passer à son domicile, récupérer sa guitare et rejoindre David et le reste de la troupe qui se réunissait chez Paul, son autre cousin. Ponctuée de fous-rires et de vrais moments de travail, la séance musicale avait balayé son amertume et redonné à Gautier le sourire. Il prolongea sa soirée chez Paul et ne rentra chez lui que tard dans la nuit.

Quand Stella ouvrit les yeux, le soleil brillait déjà fortement. Pas un seul nuage dans ce ciel d’azur, pas de vent non plus. « Emma va être déçue » pensa-t-elle.
Elle prit son temps pour déjeuner et se prélasser dehors observant le ballet incessant des abeilles dans la lavande. Elle sortit son vélo de la remise et descendit la rue. Elle s’apprêtait à rejoindre le quai Vauban lorsqu’elle aperçut un cheval tractant une charrette. Elle s’arrêta pour le laisser passer quand elle reconnut Gautier. Il s’arrêta à sa hauteur.
- Stella !
- Salut Gautier. Tu fais quoi ?
- Je vais retourner mes poches d’huîtres et faire le point sur mes parcs du côté de l’île. Et toi, un tour de vélo ?
- Oui, euh. En réalité, Isaac utilise la voiture pour aller avec Emma au club de voile donc j’ai mes pieds pour me transporter ou mon vélo.
- Tu veux venir ? proposa-t-il en lui tendant la main.
Elle rêvait de cette proposition et avait du mal à croire qu’il avait osé lui demander de l’accompagner. Elle considéra son vélo et se décida rapidement.
- OK. Tu me laisses cinq minutes le temps de ranger ça ?
- T’embête pas, mets-le dans ma charrette, tu en auras besoin pour rentrer !
Il sauta à terre et l’aida à hisser sa bicyclette à l’arrière. Puis ils s’assirent côte à côte sur la banquette située à l’avant et s’éloignèrent en direction de la mer. Il l’examinait du coin de l’œil ne voulant pas qu’elle se sente mal à l’aise à ses côtés alors qu’il avait du mal à ne pas la regarder.
- Tiens, prends les rennes ! Lança-t-il en les lui mettant directement dans les mains.
- Je ne sais pas guider un cheval, répliqua-t-elle un tantinet angoissée par cette mission soudaine qu’il venait de lui confier.
- Venus connait par cœur le chemin. Elle sait où on va.
Du dessous de la banquette il sortit sa guitare de sa housse et joua. Sa voix grave et harmonieuse était envoûtante. Plongée vingt ans en arrière, Stella se laissa bercer par le rythme du cheval et la musique. Elle se revit jouant dans les dunes avec son frère et sa sœur et puis Gautier, cet enfant du pays qui savait tant de choses sur la nature, les vents, les marées, la faune maritime, la flore locale et l’histoire de son village. Ce jeune musicien dont elle était tombée amoureuse dès leur première rencontre.
Pendant cinq étés consécutifs, ses parents, Monsieur et Madame Perrinot avaient planté leur tente au bord de la mer dans un pré appartenant à Monsieur Philippe Ribeauville, le maire de l’époque. Et Gautier, le neveu de ce dernier avait mis par mégarde deux de ses chevaux à paître dans le pré où la famille avait planté sa tente. Le cri de surprise poussé par Marianne, la mère de Stella avait fait détaler les chevaux et sortir précipitamment les trois enfants de la tente au petit matin. C’est en se rendant chez Philippe, que Gautier et Stella s’était vus pour la première fois. Rapidement, une amitié était née de cette rencontre et de jeux en découvertes, ils devinrent plus que des amis. Alors que monsieur Ribeauville ne voyait aucun inconvénient à ce que son neveu vienne les voir régulièrement, Marianne avait essayé de faire comprendre à sa fille que son ami avait peut-être des parents et d’autres choses à faire que passer son temps avec eux. Mais Gautier n’avait que faire de la ferme ostréicole de son père. Il préférait s’amuser avec ses nouveaux amis. Les deux étés suivants furent à peu près similaires pour les parents Perrinot. Mais pour Stella qui ne comprenait pas pourquoi Gautier avait moins de temps c’était plus dur. Elle cherchait toujours un prétexte pour se rendre à la ferme de la famille Langlois dont le grand-père tenait encore les rennes.
Gautier et Stella cherchaient constamment à se voir mais la timidité les empêcha d’aller plus loin. Sans savoir que l’été de leurs quinze ans était le dernier qu’ils passeraient à se côtoyer, ils s’étaient retrouvés à danser côte à côte, sans même oser effleurer la main de l’autre, la veille du départ de Stella.
Vingt ans plus tard, Gautier voulait rattraper le temps. Elle était là, bien réelle, tout prêt de lui et sa maturité avait eu raison de sa timidité. En fredonnant avec lui les chansons qui avaient bercé leur adolescence ils savouraient conjointement ce bonheur si simple, si doux de retrouver celui ou celle qui à plusieurs reprises a provoqué un chavirement de leur cœur.
De fait, Venus les conduisit jusqu’à l’île de Tatihou et s’arrêta devant une des habitations de l’île. Ils atteignirent une petite plage préservée et s’assirent côte à côte. Leurs regards se croisaient, allaient dans la direction opposée, fixaient l’horizon puis revenaient immanquablement vers le visage de l’autre. Elle rompit le silence.
- Quand je repense à cette époque lointaine où nous étions adolescents et si timides. M'autorises-tu à faire quelque chose que je n'aurais jamais osé faire quand j'avais douze ans ? Il a opiné et l’a examinée avec tendresse alors qu’elle s'est approchée de lui pour le serrer dans ses bras.
- Il y a toujours eu une place toute particulière pour toi dans mon cœur. S’est-il risqué à avouer en chuchotant dans son cou. Il n’a pas su déterminer si cet élan d’amitié, son parfum délicat ou encore le contact de son corps contre le sien était la source de tant d’émotion. Avant d’être totalement envahi par ce trouble il s’est hasardé à lui demander une faveur. À mon tour puis-je...
- Oui. a-t-elle répondu aussitôt pressentant qu’il était sur le point de dévoiler un secret qu’il avait préféré taire jusque-là.
Poussé par une force mystérieuse, il a plongé son regard dans le sien, a saisi son doux visage et sans qu’elle n’oppose aucune résistance l’a embrassée. A cet instant précis, alors que leurs yeux étaient fermés, que leurs lèvres se pressaient l’une contre l’autre, elle se laissa transporter avec bonheur au cœur de ses souvenirs passés. A cet instant précis, il eut envie d’elle, plus que jamais. Il caressa ses épaules et son dos et la serra davantage contre lui. Il ne pouvait plus faire marche arrière, il ne voulait pas qu’ils se quittent à nouveau sans lui révéler le fond de sa pensée. Elle laissa ses doigts courir sur sa nuque et dans sa chevelure ébouriffée se demandant si ce baiser si doux et voluptueux n’était pas le fruit de son imagination. Puis délicatement, leurs bouches se désunirent. Ils restèrent longuement à se regarder restant si prêt l’un de l’autre que leur souffle se mélangea. De son index, elle vint caresser ses lèvres charnues, remonta sur l’arête de son nez droit, frôla ses sourcils fournis, redescendit le long de ses joues et s’arrêta au niveau du haut de son torse. Il inclinait doucement la tête pour accompagner les gestes qu’elle dessinait sur chacun des traits de son visage.
- Pendant ces cinq étés, mon cœur me poussait à te déclarer mon amour, mais je n’ai jamais eu l’audace de te l’avouer. Quand j’ai compris que tes pas ne te conduiraient plus jusqu’à moi et qu’une autre femme m’était destinée, j’ai enfoui ce désir au plus profond de moi-même croyant pouvoir t’oublier, mais j’avais tort. A la seconde où je t’ai aperçue j’ai su qu’il fallait que j’aille vers toi, que je te retrouve.
- Comment as-tu fait ?
- Mon île est petite, je la connais comme ma poche.
- C’est un heureux hasard.
- Il n’y a pas de hasard. Il y a le temps qui passe, la vie avec son lot d’incertitudes et les souvenirs laissés par les rencontres que l’on fait.
- Tu es de loin le plus beau souvenir de mes vacances d’été au bord de la mer.
- Et dire que nous avions peur d’un geste aussi anodin que celui-ci. Déclara-t-il amusé en glissant ses doigts dans une des boucles de sa chevelure.
Cherchant à tout prix à lutter contre son désir d’aller plus loin, elle déposa un baiser furtif sur sa joue et se redressa.
- Je dois rentrer !
Il attrapa sa main et l’attira à lui, l’obligeant à se rasseoir puis il la prit au creux de son bras et l’embrassa avec passion. Elle essaya de se raisonner mais n’y parvint pas. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser dans sa poitrine. Il la serra plus fort contre lui et, sans jamais se quitter des yeux, ils roulèrent sur le sable jusqu’à ce qu’il se retrouve au-dessus d’elle.
- Même si vingt ans d’éloignement nous ont changés, mes sentiments pour toi sont restés intacts. Tout en déposant une myriade de baisers sur son visage il se dévoila : Oh, Stella, j’ai imaginé cet instant des centaines de fois.
Succombant à son tour, elle ne le repoussa pas laissant sa bouche goûter le galbe de ses seins tandis que ses mains exploraient la courbure de ses hanches et le creux de ses reins.

Leur étreinte n’alla pas plus loin. Des cris d’enfants à la recherche de leur cerf-volant les interrompirent. Deux petites têtes brunes s’avancèrent vers eux en quête du précieux jouet. Gautier saisit sa guitare et joua quelques arpèges. Stella sourit en regardant le va et vient des vagues, enveloppée par la douceur des notes de musique.
3

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Géraldine Besnouin
Géraldine Besnouin · il y a
J'adore ! La suite, la suite, la suite...
Image de Lise-Marie Lemaitre
Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci beaucoup Géraldine pour ton message.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Carton

Francis Boquel

On l’appelait Carton. Par métonymie, si on veut. Il n’y avait pas le moindre mépris dans ce surnom : ça lui allait bien et ça rendait bien compte de la réalité de sa vie, c’est tout... [+]