Sinner

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En compétition

Je ne m’en sors pas trop mal : rien qu’une brochette de bleus, un œil au beurre noir et des douleurs dans les côtes. Ni mes os ni mon silence n’ont été brisés. Je me recroqueville contre le mur, ma barbe naissante frottant la pierre humide, et ferme les yeux. Judith vient dans douze heures…

J’ai dix ans et c’est mon anniversaire. Ma mère a fait des cornes de gazelle pour célébrer l’occasion. Elles sont délicieuses. Je retourne dans la cuisine à l’heure du goûter, mon estomac fait des galipettes de joie à l’idée du supplément gâteau… mais mon frère Ismaïl est en train d’enfourner la dernière. De rage, je saisis un tabouret et, bien que trois fois plus petit, je le charge de façon héroïque. Ismaïl prend ses jambes à son cou, et se réfugie dans le pommier sous le regard médusé de mes parents. Qu’il s’abstienne de descendre, je monte la garde ! Je n’avais jamais entendu mes parents rire autant.

Je suis allongé avec Judith, elle sur le dos, moi dans ses bras, la tête sur son épaule. Son énorme ventre est mon horizon. J’entends son cœur battre au creux de son épaule, je sens la douceur de son sein sur ma joue râpeuse, l’odeur du lait qui en suinte me rend fou. Nous avons pris l’habitude de cette position pour soulager son dos, je ne veux plus jamais en changer. L’instant s’étire magnifiquement, comme un chewing-gum à peine mâchouillé.

Je discute avec Ahmed et Fatih tout en préparant le thé. L’élection de Yassoum comme président nous préoccupe largement : ça fait déjà dix ans qu’il est au pouvoir en tant que premier ministre, il vient de franchir un pas supplémentaire. Ahmed s’inquiète de la liberté de presse dans les années à venir. Günlück rue trop dans les brancards pour être ignoré par une dictature en herbe. Je ne l’écoute que d’une oreille.

Nous marchons le long d’une falaise, la mer bleu roi nous sourit, sa face illuminée de joie. Judith s’arrête net devant un buisson et le contemple, fascinée. Un pin et une grosse touffe herbacée, sur lesquels s’entrelacent des liserons roses, violets, blancs. Je soupire, trouve un rocher sur lequel patienter et enlève mes lunettes. Elle les croque minutieusement, son visage plissé de concentration. Je regarde ces fleurs et accuse l’une d’entre elles — c’est de ta faute si je prends racine là. Plus je la fixe, plus elle devient nette, et ses consœurs se dissolvent dans un flou lointain. C’est effectivement magnifique - et ça me rappelle les guirlandes d’une soirée lorsque j’étais étudiant. Suspendues partout, ornant les arbres, envahissant les tentes. C’était féerique. J’étais rentré accompagné ce soir-là, une jolie étrangère nommée Maëlle. Elle aussi était subjuguée par les lumières. Le lendemain, fascination évanouie, nous nous étions souhaité bon vent. Je regarde ma femme crayonner passionnément. Je ne regrette pas cette période-là.


Aujourd’hui paraît mon premier article. C’est une feuille de chou qui le publie, mais qu’importe. Même les grands ont commencé petit. Après trois ans d’université, me voilà officiellement journaliste politique. Ce n’est pas une pièce de maître, mon article, mais qu’importe. J’en suis fier. Ma mère m’a demandé d’en ramener plusieurs exemplaires pour distribuer à la famille. J’ai bien tenté de parler scanner et Internet, j’ai été expédié dehors avec un billet de vingt piastres. Encore devant le kiosque, je feuillette les journaux. L’article est là, signé noir sur blanc : Hassan Aydin.

Judith revient d’une semaine chez ses parents avec les jumeaux. Ils sont encore tout petits, peut-être trop pour voyager, mais elle voulait permettre à ses parents de les voir. Ils ne se sont jamais éloignés de leur village, alors venir ici à Istamdir… Je la cherche du regard parmi la foule qui dégouline du hall d’arrivée. Cette semaine solitaire m’a fait beaucoup de bien. Voir Judith, ma Juju, devenir mère a été dur. Je suis passé du centre de son attention à élément secondaire. Mon rôle était de la protéger, de la prendre entre mes bras jusqu’à ce que plus rien n’existe — même si c’est pour son indépendance et son caractère de cochon que je l’aime. Mais maintenant, c’est elle qui protège.
Je n’avais pas réussi à trouver ma place dans ce nouveau foyer — j’étais sur son chemin quand elle allait chercher les couches, je réveillais les jumeaux en pratiquant ma guitare. Je me sentais plus étranger que père. J’étais en concurrence avec mes enfants. J’attendais son attention comme un dû. Je viens de comprendre que mon rôle n’est plus d’être là pour elle, mais d’être à ses côtés, pour les jumeaux. Nuance plus énorme encore que mon égo. Je me suis senti tellement père que j’ai laissé pousser ma moustache ces derniers jours. Un babillement suraigu ; je me retourne ; ma femme et mes enfants sont là, juste derrière moi. Judith éclate de son rire sonore en voyant ma moustache.

Encore huit heures avant sa visite. J’ai soif, mais pas envie de réveiller mon voisin — il est trop bavard. Je préfère me souvenir de la soirée qui avait suivi.

Les jumeaux dorment paisiblement, je sors d’une douche fraîche. Judith apparait dans l’encadrure de la porte et me regarde, la tête inclinée sur le côté, ses dreads telles des baobabs rassemblées sur une épaule.
— Il faut que tu fasses attention, Hassan, on ne rajeunit pas. Maintenant, quand tu réfléchis, tu gagnes une moustache. Mais dans deux ans, si tu réfléchis, tu vas perdre tes cheveux !
Faussement outré, je la poursuivis dans l’appartement et finis par l’attraper, pouffant encore de rire. Je mordille l’oreille de ma captive tout en la trainant dans mon antre. Son sourire moqueur se mue en sourire mutin.

Je suis assis sur ce rocher depuis plusieurs heures, face à la mer, seul. J’ai vingt-quatre ans, et derrière moi cinq années de soirées et débauche étudiantes. La futilité de ma vie m’étouffe. La folie libère, mais la rigueur construit. Je regarde le ciel et prends ma décision. À partir de maintenant, je vivrai en homme pieux.

Ahmed me tend une tasse de thé à la menthe.
— On l’appelle comment, notre journal ?
Fatih semble absorbé par la dissolution du morceau de sucre dans sa tasse. Esra fume comme un crématorium depuis son arrivée.
— Tu vas un peu vite, Ahmed. On a tout juste les fonds pour le monter, rien n’est encore officiel.
À croire qu’il en va pour les journaux comme pour les enfants : il faut leur donner un nom pour vraiment croire à leur existence.
Polidico ? Kürük gazete ?
— On dirait un quotidien de village, rétorque Esra. J’aimerais un truc plus percutant, à la fois moderne et traditionnel, à l’image d’Istamdir.
Je hausse les épaules.
— On prend des risques pour faire des révélations dans la sphère politique. Pourquoi pas Günlück ?
— Günlück, répète doucement Esra, testant la saveur du nom sur sa langue. Gun luck.

Le chemin devant nous s’étire à l’infini, baigné de poussière en suspension sous un soleil implacable. Lorsque j’ai annoncé à Judith mon intention de faire le grand pèlerinage, elle a simplement posé son livre de comptes et cherché son sac à dos. Nous avons marché quatre semaines pour rejoindre la Ville Sainte, en sandales de cuir comme les premiers croyants. C’est le cœur heureux, gonflé de prières éternelles, et l’âme en paix que nous repartons. Judith a troqué ses sandales pour des chaussures de marche. Le chemin devant nous est droit.

Je joue avec Zorah et Noah. Les jumeaux ont maintenant dix-huit mois. Zorah commence à se tenir debout et faire de petits pas ivres. Noah reste préférentiellement sur le plancher, accompagné d’une pièce de puzzle de sa taille — dimensionnée pour limiter les risques d’étouffement. Les jumeaux portent une couche blanche à flamants roses. Ma chemise préférée il y a dix ans — je n’ai eu d’autre choix que de la sacrifier pour expier l’oubli des Pampers. Sous le regard mi-consterné mi-amusé de Judith, je plonge dans un bac d’eau mousseuse les langes nauséabondes.

Je regarde ma mère, assise sur le banc du jardin. Ses cheveux sont maintenant blanc glacier, les rides du coin des yeux ont gagné son visage tout entier. La mort de papa l’a beaucoup affectée, et j’essaie d’être présent pour elle autant que possible. Je lui adresse un sourire ruisselant de sueur, pose une nouvelle bûche sur le billot et abats la hache. Bénis tes parents, car tu leur dois plus que la vie.

Encore six heures avant l’arrivée de Judith. Mon voisin s’est réveillé et est allé satisfaire une envie urgente dans le coin hygiénique - si ce mot peut s’appliquer à un évier fêlé orné de dégoulinures noirâtres. Je distingue, dans la semi-pénombre, une silhouette maigre et des cheveux clairsemés. Il m’a dit s’appeler Cebrail et m’a bombardé de questions dès mon arrivée. Autant dire qu’après soixante-douze heures d’interrogatoire, je m’étais effondré sur ma paillasse sans lui accorder un regard.
— T’as dormi plus de quinze heures, mon gars. C’est un exploit, sur ces tas de planches.
Il me toise, appuyé au mur. Sa posture nonchalante est contredite par la vigilance de son œil unique. L’autre est laiteux, aveugle. C’est la curiosité du journaliste qui me pousse à parler.
— Pourquoi t’es là, Cebrail ?
Il me jauge, se demande visiblement quelle réponse je mérite.
— Le régime n’aime pas les sorciers, lâche-t-il enfin.
C’est mon tour de le fixer. Pas, mais alors pas du tout la réponse à laquelle je m’attendais. Un désagréable silence s’installe.
— Je m’appelle Hassan. Je rencontre le regard perçant de son unique œil. Certes, ça lui fait une belle jambe, que je m’appelle Hassan ou Jennifer.
— Ravi de te rencontrer, Hassan. Le ton est sarcastique, mais la civilité de la réponse est appréciable dans une cellule obscure, douze pieds sous terre.
D’un geste machinal, il prend le crayon de chantier trônant au-dessus de son oreille et se met à le mâchonner. Réflexe d’ancien fumeur. J’ai pensé trop fort dans le silence.
— J’ai dû arrêter quand on m’a enlevé l’utérus. Trop de risques de cancer.
Il n’y a aucune chance que mon air estomaqué lui ait échappé. Je me retourne sur ma paillasse jusqu’à trouver une position supportable pour mes côtes meurtries, et reprends ma rêverie. Judith vient dans six heures…

Les slogans des manifestantes résonnent dans la rue : "Égalité !", "Stop aux lectures biaisées !", "Féministe, pratiquante et fière de l’être !". Mon article sur cette manifestation est prévu pour la deuxième édition de Günlück, il me manque juste une ou deux interviews. Je scrute la foule qui s’éparpille peu à peu – c’est la fin du parcours – et repère deux jeunes femmes qui discutent. L’une a les cheveux noirs en brosse, l’autre de longues dreadlocks qui lui arrivent au bas du dos. Association intéressante, me dis-je. La fille aux cheveux noirs répond à ma demande de discussion par une dénégation véhémente. L’autre me toise. Elle a une silhouette banale, mais dégage une sensation de force. De cette force féminine qui soutient, relève, enveloppe, emmène, sans jamais brusquer. De cette force tout en douceur, qui réussit le tour de force d’amener des enfants au monde puis dans le vaste monde. Elle porte un pantalon ample et la main sacrée en collier. Elle me regarde d’un air moqueur – elle l’a toujours – lorsque je bégaie qu’on serait mieux dans un café pour discuter.

À la douleur lancinante de mes côtes s’est ajoutée celle de mon épaule meurtrie. Je me roule en boule, je ne veux pas interrompre ce souvenir.

Cet air goguenard s’efface petit à petit, lorsque nous débattons de l’égalité des genres dans le Livre. J’en viens à lui parler de Günlück, elle me parle de sa vie de marchande. Je lui parle de mon retour à la foi, elle me parle de sa conversion il y a quelques années. Elle a voyagé dans tout le continent, enchaînant petits boulots et auberges miteuses, jusqu’à tomber amoureuse. D’Istamdir. Où elle a définitivement posé son sac à dos. Elle plisse les yeux quand elle sourit.

Cebrail griffonne sur le mur avec son crayon de chantier. La lumière est trop chiche pour distinguer ses pattes de mouches. Le crissement du crayon m’agace.

Nous continuons cette soirée autour d’une assiette de houmous aux aubergines et d’une théière. Je lui parle d’Ismaïl et son coloc', Arda, un violoniste de l’orchestre symphonique d’Istamdir. Elle me parle de son chat, qui a de l’asthme. La gérante du boui-boui dans lequel nous sommes installés me fait des mimiques expressives — il se fait tard. Judith hésite, et lâche du bout des lèvres qu’elle n’habite pas bien loin. Si je souhaite la raccompagner ? Marcher avec elle dans la douceur du soir ? Volontiers, Judith. Mais je resterai en bas de ton immeuble. Je ne veux pas me réveiller à tes côtés demain matin, illégitime — mais tous les matins du reste de ma vie.

Noah s’agite, en réclame encore. Si j’avais su qu’oublier le biberon me ferait découvrir qu’il adore la crème dessert !

J’ai les yeux rivés sur l’écran d’Esra, de même qu’Ahmed et Fatih. Nous sommes le 16 juillet, et un putsch militaire est en train de se produire. Nous sommes suspendus aux nouvelles, rien ne semble joué. Les différentes chaînes se contredisent. L’inquiétude règne dans la rédaction. Si les putschistes parviennent à instaurer une dictature militaire, notre journal va connaître des heures sombres. Mais s’ils échouent face à Yassoum, un gant de fer flottera sur le pays.

Un souffle chaud goût café… Il est tôt dimanche matin, je suis perdu dans la nébuleuse de l’oreiller. Le goût café descend sur ma gorge, y dépose des baisers légers, remonte titiller ma joue. Un poids familier s’installe sur mon corps. L’odeur du café annonce une douce matinée.

Ismaïl franchit le seuil de la porte. Il a relativement bonne mine pour un homme revenant de soixante-douze heures de tête-à-tête avec la police. Arda et Judith se jettent sur lui et le serrent à l’étouffer. Je souris du spectacle derrière mes lunettes — je feins le calme, mais je bous de joie de le retrouver. Lorsqu’Arda a sonné chez nous, il y a soixante-douze heures de cela, j’ai eu peur pour sa vie. Ismaïl a été arrêté sommairement, embarqué dans une voiture au beau milieu de la rue alors qu’il rentrait chez lui. Le putsch raté a fourni au pouvoir l’occasion rêvée pour se débarrasser de son rival, Büren. Et de tous ses partisans, journalistes, fonctionnaires, et enseignants comme Ismaïl. Je me lève pour lui donner une accolade à mon tour.
— Ismaïl, il faut que vous quittiez le pays, Arda et toi.

L’angoisse me glace. Leur départ est prévu dans cinq jours. Un passeur les emmènera jusqu’aux côtes du pays voisin, dans la ville de Warna, où une amie de Judith pourra les accueillir. Pourvu que je puisse continuer à taire leur départ. Pourvu que je ne les trahisse pas.

Judith prépare sa valise — je réprime un sourire, c’est son vieux sac à dos qui reprend du service. Nous avons eu une violente dispute tout à l’heure. Elle va quitter Istamdir avec Ismaïl et Arda, emmenant les enfants avec elle. Elle craint d’être identifiée comme la Manthe et emprisonnée. Sans tenir un blog pro-Güren comme elle – crime de lèse-majesté par les temps qui courent – je risque également de tailler une bavette avec un officier de police bedonnant vu le contenu de mes articles. Mais je ne veux pas partir. Elle peut tenir le blog de la Manthe depuis Warna, qu’importe, ce sont ses amis qui l’informent. Mais moi ? Où un journaliste peut-il trouver ses sources, sinon sur place ? Et quand suis-je utile, sinon maintenant, pour dénoncer les abus et crimes commis ? Je resterai.

Un trousseau de clés trousse la serrure. Une silhouette apparaît à contre-jour sur fond de lumière néonesque. Un cerbère. Qui beugle à Cebrail de ramasser ses haillons, son histoire se poursuit ailleurs. Mon maigrichon voisin de cellule s’exécute sans un mot. Les coups, ça calme. Mais je ne peux m’empêcher de héler le gardien. J’ai le besoin viscéral de savoir — vais-je être libéré après la visite de ma femme ? Pourrais-je même repartir avec elle ?
C’est un rire gras et malsain qui prélude à la réponse.
— Libéré ? Non… Toi mon gars, tu es destiné à Sakariya.
La porte se referme sur ma solitude et mon hébétude.

Fatih lance son blouson sur le portemanteau, le rate et continue à grandes enjambées vers la kitchenette. Le blouson se recroqueville contre le mur comme un enfant maltraité. Je me lève, quelque chose ne va pas. Fatih est assis à la table et fixe son thé noir d’obsidienne.
— Hassan… J’ai vu un ancien prisonnier politique ce matin. Il a passé onze mois dans la prison de Sakariya. C’est un bourg à cent kilomètres d’ici maximum. Le type…
Sa voix est saccadée, son visage halluciné, des vaguelettes parcourent son thé. Je ne l’ai jamais vu ainsi, pas même le jour où l’agrafeuse a confondu le papier et son doigt.
— Il ne m’a pas laissé entrer pour l’interview. Il m’a parlé derrière une porte entrouverte, maintenue par une chaînette, tu vois le genre ? Son récit était atroce. J’en ai presque douté, c’était pas possible qu’il ait vécu tout ça et soit encore là pour le raconter. Mais j’ai vu sa main quand il a enlevé la chaînette pour refermer. C’était… ça n’avait plus rien d’une main humaine.

Je prie. Je prie sans discontinuer depuis un temps infiniment long. Les souvenirs m’étaient un subterfuge contre l’attente, mais seule la prière m’offre un refuge contre la terreur qui m’étreint. J’ai peur de la souffrance. J’ai peur de l’anéantissement de mon corps et de mon esprit. Et plus que tout, j’ai peur de trahir les miens et les condamner au même sort.

Je ne sais plus si je frissonne de froid ou d’effroi. Peut-être que mon corps se convainc ainsi d’être toujours en vie. Si seulement je pouvais être mort. Si seulement je pouvais mourir maintenant. Il n’y a pas d’autre échappatoire.

Une étendue grise. Choc. Marquée de moisi. Choc. Le moisi s’étend et bouge. Choc. Il est mêlé de pourpre. Choc. Uniformément grise. Choc. Le suicide est interdit car celui qui veut mourir doute de Sa miséricorde. Je ne doute pas de Lui, mais de moi. Tout pour que ma famille soit épargnée. Choc. Gris brouillé. Choc. Floraison blanche. Ma tête rate le mur et je m’effondre au sol, trop sonné pour continuer. La litanie des prières résonne dans mon esprit flou.

Un cliquetis gargantuesque. Un rai de lumière. Une silhouette. Fine. Enfin. Judith, ma Juju, ma femme, mon amante, ma mère, mon pilier. Elle regarde mon visage, effarée. Je tombe à genoux devant elle, la serre dans mes bras et enfouis mon visage entre ses seins. Elle n’a plus la légèreté de sa jeunesse, et sa consistance entre mes bras m’est une planche de sauvetage. J’aimerais me blottir contre elle jusqu’à tout oublier et me sentir protégé de tout. J’aimerais entrer en elle en tant qu’homme, et y rapetisser jusqu’à n’être plus qu’un petit pois en sécurité en son ventre. Je me rends compte que je pleure.
— Hassan… Sa main caresse mes cheveux avec une infinie tendresse, mais son ton est pressant.
— Nous n’avons que quelques minutes… Tu vas être envoyé à Sakariya, Hassan.
Ses mains quittent mes cheveux et s’affairent dans les siens. Je remarque maintenant seulement ses dreads relevées en un chignon de la taille d’un ballon de foot. Elle tire, tourne, tortille, essayant de le défaire. Enfin, quelques dreads se délovent. Elle extrait du chignon moribond un pistolet miniature.
— J’ai pensé que ça pourrait t’être utile, dit-elle simplement. Il ne contient qu’une seule balle.
Je suis abasourdi, incrédule. Je pose l’arme sur ma couchette et reviens embrasser Judith. Intensément. Comme si c’était la première fois. Mais au goût du café a succédé le goût du sel.

La porte vibre encore, le bruit des pas s’éloigne jusqu’à devenir imperceptible. Derrière moi luisent les mots griffonnés par le crayon de chantier de Cebrail, des heures plus tôt.


For I'm a sinner now you see
Pointing my own gun at me
Feel the cold bite of the steel
In my darkness where I kneel.

For I'm a sinner now you see
Point my loaded gun at me
Here's the cold bite of the steel
It's the last thing I will feel.







Note de l’auteur : les tags dégradant honteusement les murs de la cellule correspondent à la track Sinner de Monolink.

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Fred Panassac · il y a
Bon récit mettant en scène un opposant politique en Turquie, emprisonné pour ses écrits, bien que le nom du Président turc soit fictif. Les retours en arrière obligent à se replacer dans l’instant décrit, entre les différentes époques de la vie du narrateur.
Votre idée est-elle que cet écrit soit passé à l’extérieur par voie clandestine ?
Beaucoup d’émotion dans ce récit.

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M. Iraje · il y a
Une écriture qui, suivie pas après pas, nous entraîne dans l'intimité du personnage central pour ne plus nous lâcher. Le coup de 🤍 du jour !
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Adrien Neves · il y a
L'association de la chanson en fin de texte au dénouement est belle. J'ai écouté le morceau, la répétition, le son grinçant, fatal, résolu. À l'image de ce (dernier) séjour en cellule. Le mélange des souvenirs du journaliste au présent de sa détention fonctionne bien, en lisant je me suis dit l'amalgame vient de l'intemporalité de la cellule. L'effet mériterait des accentuations pour la suite, jouer sur le trouble du narrateur qui bascule vers sa fin. Bravo !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire captivante qui nous tient en haleine du début jusqu'à la fin ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Lyne Fontana · il y a
Bien écrit et bien mené.

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