Silence will fall

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Je suis auteur et bloggeur sur le site de critique littéraire l'Ogre Littéraire www.logrelitteraire.fr Ma passion : tordre la réalité et introduire un peu de fantaisie et de science-fiction dans  [+]

Image de Printemps 2019

C'est comme ça qu'on voit si on se plaît avec une personne. Quand on peut se taire tout à fait au moins une minute et profiter du silence... Cette citation de Pulp Fiction, ces mots de Mia Wallace à Vincent Vega me parlaient plus que jamais alors que tous, autour de moi, ne faisaient que discuter pour ne rien dire.
C’est sans doute pour cela que je me sens si bien, loin des autres, loin de l’humain. Parce qu’ils ne peuvent s’empêcher de meubler le silence avec rien. Les arbres, les roches, les fleurs, les animaux... Eux ne parlent pas. L’autre jour, je me suis assis face à la mer sur la plage, au nord de la ville. Un chat s’est posé à côté de moi. Une heure sans rien dire, sans un mot, sans un bruit autre que lorsqu’il grattait le sable de ses griffes.
J’ai trempé dans des milieux louches, fait des choses dans ma vie dont je ne suis pas très fier. J’ai croisé du monde, beaucoup de monde. Mais je n’arrive pas à me rappeler la dernière fois où je suis resté silencieux plus d’une minute à côté de quelqu’un. Sans doute parce que je n’ai jamais trouvé la bonne personne avec qui partager le silence. Il faut être deux pour l’instaurer. À partir du moment où l’un ne veut pas la fermer...
Je me dis que la citation de Mia Wallace est fausse. Je dirais plutôt qu’on sait quand quelqu’un se plaît avec nous lorsqu’il est prêt à se taire pendant une minute, et profiter de l’autre. Quand on sent qu’un confort tacite s’installe, qu’on est bien, en confiance, sans mot. Enfin se taire et sortir de cette injonction de la société, qui nous assène à longueur de journée que lorsque l’on n’a rien à dire, on est forcément un asocial.
Il paraît que Winston Churchill imposait sa personne et sa position en se taisant pendant de longues minutes. Il créait l’inconfort et la supériorité par le silence. Il le triturait, le malaxait... Je pense que je me serais plu avec lui.
Dans des cas comme aujourd’hui, dans cette soirée coincée où personne ne s’arrêtait de jacter, je fais donc silence avec moi-même. Je les laissais parler, je m’isolais dans ma tête.
Soudain, je l’ai vue. Elle descendait l’escalier de la salle de réception et faisait danser sa chevelure de boucles d’or autour de son cou. Elle prenait son temps sur chaque marche, elle laissait traîner ses doigts sur la rampe. Son visage exprimait plus d’émotions et de mots que toutes les paroles du monde. Je n’avais jamais vu une femme avec un potentiel de silence si fort. Elle balayait la foule de ses yeux microscopes, elle analysait ces êtres vivants si petits pour elle.
Son regard croisa le mien. Elle s’approcha avec sa magie magnétique. Rien ne pouvait l’arrêter. Une fois à mes côtés, elle entrouvrit la bouche et me dit :
— Vous auriez du feu ?
Elle me regardait avec un regard fuyant, elle était là sans l’être. Elle jouait de sa cigarette avec ses doigts. La clope... La meilleure briseuse de glace du monde. Elle vous donne un super pouvoir, celui d’aborder n’importe qui sans la moindre hésitation pour lui demander son briquet.
— Toujours, répondis-je en lui tendant mon Zippo.
Elle s’en saisit, le regarda, l’ouvrit, l’alluma, sans rien dire. Elle l’éteignit puis l’alluma de nouveau, tendit sa cigarette au bout de ses lèvres, l’enflamma, tira deux bouffées. Puis, elle me rendit mon briquet. Il s’était écoulé une minute de silence entre nous... Une minute sans le moindre mot. En conséquence, elle me plaisait.
— C’est ennuyeux, ici, vous ne trouvez pas ? lâcha-t-elle en regardant la foule.
Elle désigna de la tête les deux autres types qui parlaient à côté de moi.
— Vous êtes accompagné ? me fit-elle.
— Je suis plutôt du genre qui accompagne plutôt que d’être celui qu’on accompagne. L’invité d’un invité, en somme. Et vous ?
— L’inverse. On se bat pour être à mes côtés dans ce genre de sauterie.
— Et ça vous plaît ?
— Ces réceptions ?
— Non, qu’on se batte pour y venir avec vous.
— Pas vraiment.
Nouveau test de silence. Je pris une cigarette dans mon paquet glissé dans la poche intérieure de ma veste et je l’allumai avec délicatesse. Je tirai une latte, puis deux, puis trois... Elle ne disait rien, elle me regardait de haut en bas avec curiosité. Avec une minute sans mot, elle me plaisait. Mais là, avec deux bonnes minutes, je commençais à sérieusement envisager de tomber amoureux.
— J’aime comment vous expulsez votre fumée, me dit-elle.
Mon cœur tressaillit.
— Dites-m’en plus...
— Quand elle sort de votre nez, elle part en tourbillon. Et vous la soufflez en rythme. C’est rare et élégant. L’élégance est une valeur mise à mal ces derniers temps.
— J’essaie d’être à ce que je fais.
Elle imposait systématiquement quelques secondes de silence avant de me répondre. J’en buvais chaque centième.
— On sort d’ici ? me demanda-t-elle.
Un regard circulaire sur la salle et les invités lui suffit comme réponse. Je la suivis dehors.
Elle occupait l’espace de sa présence. Sa main droite tenait sa cigarette et la gauche traînait sur tout ce qu’elle croisait. Un vase, une commode, un tableau... Elle marquait son territoire, laissait son empreinte partout. J’étais fasciné par ses doigts qui se dépliaient sur le mobilier.
Nous avançâmes ensemble, traversant les volutes de fumée, vers la terrasse de l’appartement. Un perchoir nocturne de deux cents mètres de haut au-dessus du tapis de lumière de la ville. Elle posa sa main libre sur la rambarde et se tourna vers moi.
— Vous avec déjà essayé de vous tuer ?
Je la regardais, figé de surprise. Son ton avait été trop direct, trop froid. Impossible de savoir si ce n’était que du badinage ou si sa question était sinistrement sérieuse.
— Vous, oui ?
— Plusieurs fois, répondit-elle. Face à des balcons similaires. Monter sur le rebord, regarder en bas, avancer un pied... D’abord se sentir en déséquilibre, puis basculer. Tomber. Et enfin, plus rien.
Ses yeux restaient froids. Elle était de ce genre de personne qui laisse la tristesse consumer l’âme. Certains la repoussent, d’autres l’accueillent à bras ouverts. Parfois, même, ils finissent par l’aimer comme certains aiment le bonheur.
— Qu’est-ce qui vous en a empêché ?
— Mettre fin à ses jours et une action impulsive. Il n’y a rien de réfléchi là-dedans. Je n’ai pas peur de beaucoup de choses, mais ces quelques secondes avant l’impact, quand on a sauté et que le sol se précipite sur nous... Que l’on sait qu’il est trop tard. On est déjà mort, mais sans vraiment l’être. Ça, cet instant, ces quelques secondes. J’en ai peur.
Elle parlait de tout ça avec un tel détachement que je me disais qu’elle avait certainement réfléchi plus d’une fois à la question. Elle s’éloigna soudain du balcon et s’approcha de moi. Elle passa une de ses mains le long de mon bras puis agrippa la barrière de la terrasse qui était maintenant derrière moi. Elle passa sa main qui tenait sa cigarette de l’autre côté et me plaqua dos au vide.
Je ne pouvais plus bouger mes bras, prisonniers de son étreinte. En guise de signe de reddition, je lâchai ma cigarette sur le sol.
— Ça ne vous fait pas peur, vous ? Le vide ? Sauter ?
Ses lèvres étaient si proches, je n’avais qu’à me pencher pour les embrasser. Ses yeux étaient si près, je voyais les miens s’y refléter.
— Vous devriez... Avoir peur. Je suis persuadée que Carlos Vergas a eu peur, lui.
Comment connaissait-elle ce nom ? Un nom qui surgissait d’outre-tombe. Un passé que j’avais tenté d’oublier, d’enfouir dans un coin de mon crâne.
Elle avait articulé lentement, presque à chuchoter. Je n’avais jamais senti ce mélange de désir et de peur, et il me paralysait. Cette femme m’avait attrapé comme il le fallait. Elle avait habilement fait baisser toutes mes gardes. J’étais là où elle voulait, quand elle le voulait.
J’avais le choix entre rester là et faire face à ce qu’elle me réservait, ou bien fuir sa présence hypnotique. Ce qui m’effrayait le plus était que la mort me semblait la plus douce des sorties.
— Je ne connais personne qui s’appelle...
— Chut ! m’ordonna-t-elle en déposant un doigt sur mes lèvres.
Je sentais son ongle rentrer dans ma lèvre supérieure.
— Je suis Veronica Vergas, sa fille.
Les souvenirs affluèrent. Je voyais son père, la mallette de billets qu’il avait volée à mon patron de l’époque. Nous étions tous les deux sur le toit d’un immeuble. Carlos avait essayé de me la faire à l’envers. Il y avait eu lutte. Je l’avais poussé, il était tombé.
— C’était il y a longtemps, articulai-je derrière son doigt.
— Pour vous, peut-être.
— C’était une autre vie.
— Pas pour moi.
Elle s’approcha de moi et glissa sa bouche le long de ma joue jusqu’à mon oreille. Je sentais son souffle chaud me caresser le cou. Sa poitrine se déposa contre la mienne. Sa respiration haletante appuyait contre mon torse. Elle était excitée. La question était : par quoi ?
— Je vous traque depuis si longtemps... susurra-t-elle. Je sais tout de vous. Vos démons, vos désirs, ce qui vous plaît.
À cette distance de mon oreille, c’était comme si elle criait. Sa respiration s’accéléra. Ses lèvres m’effleuraient. J’étais à ses genoux, mentalement, elle me possédait. Elle recula sa tête et se posa face à moi. Si près que je ne pouvais plus voir sa bouche, seulement la sentir en la frôlant avec la mienne. Vous a-t-on jamais menacé sensuellement ? Croyez-moi, c’est redoutable.
— Partez avec moi, dit-elle.
— Où ça ? demandai-je en ayant une bonne idée de la réponse.
— Là, en bas.
— Ensemble ? Sauter ? Je ne...
— Chut.
Elle parcourut les derniers millimètres qui nous séparaient. Je sentis sa langue chaude se frotter contre la mienne et me distiller son poison. Si deux minutes à côté d’elle sans parler suffisaient à me retourner, imaginez les effets qui suivent deux minutes sur sa bouche...
— Allons-y... me dit-elle tout en continuant à m’embrasser. Laissez-vous aller.
— Je ne peux pas, arrivais-je à articuler.
— Allons-y.
Ses baisers étaient de plus en plus fougueux. Elle m’emportait dans sa transe. Putain, j’allais le faire. Je n’y crois pas, c’est impossible, me dis-je. Et pourtant, une voix en moi envisageait que j’avais peut-être vécu ce que j’avais à vivre, que j’avais devant moi l’occasion de partir avec panache.
— Sautons. Descendez avec moi. Accompagnez-moi dans ces derniers instants si terrifiants.
Chaque baiser me poussait en arrière. J’étais à un doigt de basculer.
— D’accord, fis-je soudain.
Et je me laissais emporter par Veronica.
Alors que nous descendions l’un contre l’autre, que les étages du bâtiment défilaient derrière nous, nos lèvres continuaient de se mêler. Je ne ressentais rien de la chute libre, tant mon ventre vibrait déjà avant de passer par la rambarde.
Que voulait-elle ? Un compagnon de route pour son chemin vers la mort ? Une vengeance ? Les deux ?
Je ne peux vous affirmer qu’une chose. Quand on saute et qu’on tombe de plus de deux cents mètres dans les bras de Veronica Vergas, à aucun moment, on ne ressent l’idée d’avoir fait une connerie. Au contraire, ça semble être la chose la plus logique et la plus censée du monde.

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