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Si j'avais ma guimbarde...

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F. Gouelan

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FINALISTE
Sélection Public

Je pose pas de questions. On me dit rien. Rien du tout. Ils me disent pas quand je vais sortir.

Je sais pas à qui elle est cette maison. C’est pas mal, ils sont sympathiques, faut pas dire. Petit-déjeuner dans la chambre, comme un roi. Réveillé au bruit du chariot, j’ai pas entendu les petits oiseaux. Il est pas mauvais leur café... Bon, c’est pas tout ça, faut que j’avance. Je me débarbouille, sans trop me presser. J’enfile une belle chemise, me voilà tout beau... J'arrange un peu mon plumard. Ah ! Voilà les filles, elles viennent faire le ménage, dans tous les coins dis donc ! C’est tout propre, impeccable. Et puis j’attends... Le voisin il met sa télé un peu fort, il doit être sourd... Tiens, j'entends plus rien. Ça doit être l'heure de casser la croûte...

Oh mais, ce qu’ils sont abîmés ! Y’en a tout plein, des vieux. Pas comme moi, je peux marcher. Pas besoin de machin-là, comment qu’on dit déjà, ça prend toute la place dans le couloir, tu suis derrière, en chaussons. T’es pas rendu, ah ! Je veux bien les pousser pour aller au restaurant, les autres qui sont sur roulettes. Ça m’occupe.

Ils sont tout tordus, faut pas trop regarder. Oh ! quelle misère.

Je leur parle pas. Ceux qui sont pas trop cabossés, ils me demandent si je suis du coin. Ça peut, je réponds, je sais pas bien où on est. Ma maison, elle était bien trop grande et le terrain, ma Doué ! Quand je commençais avec mon Ferguson, le p’tit rouge, j’avais pas fini qu’il fallait recommencer. Ça pousse, nom d’un p’tit bonhomme !

Je suis plus tout jeune.

Je voulais vendre. Les enfants ont dit non. Pas tous... Ils avaient peur que je bouffe toute l’oseille, ah !

Oh, que c’est long le temps ici. Trop de temps pour penser. Ça passe vite la vie. Pffuit !... C’est vrai j’ai pas toujours fait les choses comme il fallait. Ah le con ! Je sais pas aimer. J’ai pas appris. « Savoir aimer... et s’en aller » il fait le chanteur-là. J’avais écrit les paroles sur un ticket de caisse pour pas oublier. Pourtant, quand elle est partie... Ma... Madeleine... et mon fiston aussi... ça fait quelque chose que je sais pas dire. Y’en a tout plein comme eux. Pas le temps de vivre et puis, ils s’en vont. On sait pas pourquoi. C’est comme ça. Faut pas demander, on te répond jamais.

Mado, c’était l’bon temps, mais je le savais pas.

Ah, si j’avais ma guimbarde*... vrrttt ! Je décamperais, mon paletot et mon baluchon sur le dos, ni vu ni connu j’t’embrouille. Mais je sais pas par où m’en aller. Par la droite ou par la gauche ? Me voilà bien avancé. Bon, je trouverai bien un gugusse à qui demander dans ce fichu patelin.

Dans mon livre de cartes, on m’a dit, regarde Papa, t’es là, à Gnétimar Ferfroid – Gné-Ti-Mar, un nom à tailler la route si on veut mon avis –, c’est où habite Émile ton copain d’Algérie...
Mimile et Robert, mes copains d’armée, l’accordéon, mon chien. C’est fidèle un chien... Le soleil qui tape sur le caillou, la mitraillette et tout le barda. Des fois fallait crapahuter dans la neige. Je me souviens, je mélange un peu mais, j’ai pas oublié.

J’ai pas tout dit.

C’est que j’ai roulé dans ma vie. Avec une carte tu peux pas te perdre. Tu suis ta route avec ton doigt. C’est pas comme leur bidule-là. J’ai jamais rien compris. Faut rentrer l’adresse et puis hop ! Tu suis comme un abruti. Ah !

Je suis monté à Paris. À l’usine, on fabriquait la... la... la Dauphine ! C’est bien ça, la Dauphine. J’ai conduit les... les... les bus ! Je connaissais toutes les rues de Rennes. Après ça, les camions. Et le camion-frites. Elle faisait la galette et moi, je grillais les saucisses. Y’en avait du monde à la sortie du stade. S’ils avaient perdu, ils filaient tout droite*, sans boire un coup ! Ah, les cons ! J’ai jamais bien aimé ça le foot.

J’ai roulé ma bosse. « Pierre qui roule n’amasse pas mousse », qu’on me disait. Pour quoi faire ?

Ici, on m’a pas encore donné de boulot. Pourtant y’en a du monde. Ça bouge. Chacun à son affaire, c’est réglé comme du papier à musique. Six heures, tu manges ta soupe ! Et puis le patron du restau, je l’ai jamais vu, mais c’est pas mal, faut pas dire. Ça devrait pas couler son affaire.

Bon moi, je prends mon temps. Les autres, t’as à peine pris ta serviette, ça y’est ils ont tout avalé. Ils en prennent moitié trop. Y’en a même un, un sacré lascar, si tu finis pas ton morceau de pain, il le rafle. Allez hop, dans la poche ! C’est pas le mauvais bougre au fond. Et les bonnes femmes-là, y’en a toujours une qui mord l’autre, toujours à foutre le bordel, les vieilles chipies ! Mais les filles, elles sont là pour remettre de l’ordre. C’est quand même elles qui commandent à la fin. Avec moi elles sont tranquilles, je leur donne pas trop de boulot.

Je mange peu, je prends mon temps, j’écoute pas les bruits autour. J’ai que ça, du temps... faut dire. Les filles elles disent : il a pas fini monsieur Richomme ?... Elles sont sympas, elles poussent pas trop. Bon, je les comprends, quand c’est la fin de la journée, t’es bien content de rentrer chez toi.

L’autre fois on a fait une animation comme ils disent. Fallait mettre des numéros sur des petites cartes. Y’en a des numéros. Tu parles d’un truc ! Ça rigole pas, des fois que tu gagnerais le gros lot, ah !

J’entends mal mais je veux pas faire répéter, ça me gêne. Je réponds pas toujours quand ils me causent. Je fais celui qu’est pas là. Ils doivent me prendre pour un maboul... Toujours en groupe à faire des trucs de gosses. C’est pas mal, faut pas dire.

Je reste dans mon coin.

Y’a écrit mon nom sur toutes mes affaires. Mes mouchoirs, mes chaussettes. Tu parles d’une histoire. Ils croient que je sais plus comment je m’appelle. Ah ! Elle est pas mal celle-là !

Y paraît que c’est dimanche. C’est écrit en grand dans le hall, au cas où t’aurais pas tes lunettes. Ils mettent de la couleur partout. Faut bien... C’est bien le dimanche, pas de boulot, tu te reposes. Quand il fait beau tu te promènes. Y’en a un là, il arrête pas de faire des tours de couloirs. Il avance avec son machin devant lui, chacun son tour. Tu le vois plus, tout d’un coup, le v’là qu’arrive. Ah, tu parles d’un zigoto !

Le ciel est bleu. Je ferme le store. Le soleil donne en plein dans la fenêtre. J’me trompe de bouton, j’ai allumé le plafond ! Je vais faire une sieste tiens – faire merienne, il disait le père Palierne –, ça va me reposer le ciboulot.
Les couloirs ça me donne le tournis. Manquerait plus que je m’casse la margoulet’ !

Je me réveille, je suis perdu.
Elle est où ma sacoche ? Ah, les truands ! Quand j’ai plus confiance, c’est fini... J’avais des affaires, j’ai plus rien. Même pas mon couteau. Et mes outils... ils sont où mes outils ?

Y’a des petits meubles-là, des tasses pour prendre un p’tit caoua, des biscuits, une nappe avec des pompons – c’est le pompon, ah ! – Je sais pas à qui c’est. Plein de trucs accrochés au mur. Des images, du bleu, des messages de bonheur. Aimer la vie que c’est écrit en gros, avec des belles lettres. On m’a aménagé si vite que j’ai pas eu le temps de dire ouf. C’est pas mal, faut pas dire. La lampe de chevet elle est bizarre. Un cube. Vide. C’est moderne...

C’est pour que je me sente chez moi, qu’ils disent.

Des fois y’a Joséphine qui passe avec ses copines. Je dis Joséphine, mais en fait, je sais plus comment qu’elle s’appelle. C’est une astuce... Sinon je dis « ils », « machin », ça marche pour tout.
Le dimanche, Joséphine, elle vient pas. Le dimanche elle va au bal. Moi aussi avant... j’allais conter fleurette au bal musette... Ma voisine, elle a pas l’air mal. Y’a son nom écrit sur la porte, pour pas se perdre. Madeleine que je lis en passant, comme ça. Je ferais bien un petit brin de causette...

Faut signer au bas du document, là Papa, tu vois ?...

Je suis pas aveugle. En fait, c’est pas le problème, je veux bien mettre mon autographe qui tremblote mais, j’arrive plus à comprendre les mots qui dansent. Comme dans la java bleue, tout se confond, ça fait tourner la tête. Tout m’échappe, avec le temps va, tout s’en va il faisait Léo. Mais bon, je dis rien, je veux pas passer pour un con, alors je signe. C’est quand même embêtant... et pas qu’un peu !

Quand je lis, les mots se tire-bouchonnent, le bouchon reste au fond. Ah, elle est pas mal celle-là !

Ils veulent bien vendre la maison qu’ils disent, les enfants. Dommage, maintenant que je sais plus où aller...

Ma maison c’est du solide, je m’y connais en parpaings. Pas une fissure, pas une moisissure. Juste un truc ou deux à rafistoler, faire du neuf avec du vieux, c’est encore ce qu’il a de mieux. Pas par moi, j’aurais à peine fini de mettre le dernier boulon que ça y est, dix années ont passé et hop, le bonhomme le v’là clamsé !... Non, faudrait trouver un gars qui s’y connaît en bricole, pas malhonnête pour un sou.

J’aurais pu enclore, mettre un... un arbuste... non... un... un mouton. Pour l’entretien quoi. Je m’embrouille. Des fois, le temps que je trouve mes mots, je ne me souviens plus de ma phrase. C’est fou ça. Y’a pas moyen de... de... les ramener au bercail, saperlipopette ! Ils se barrent comme des troufions sous la mitraille, ah !

Où ils vont les mots perdus ?

Faudrait que je commande du vin à mon cousin. Quand j’ai du monde, faut bien casser la soif comme on dit. Avant je descendais sur Bordeaux avec ma 504. De la bonne mécanique. Aujourd’hui c’est plus la peine, on te livre. Et en plus c’est le fils qu’a pris la relève. Ça tourne. Quatre-vingts ans que j’ai au compteur...

Leur vin c’est pas de la saloperie. Faut quand même pas en abuser si tu veux t’emmener loin.

Maintenant j’ai une Mercedes. Avec ça tu peux aller où tu veux, ça te lâche pas si t’en prends soin. Ah mais y’en a des voitures sur les routes, de toutes les couleurs qu’elles sont...

C’est tout pollué.

Je suis comme un con-là. J’attends qu’on me pousse... Demain animation « marrons grillés » avec les gosses de l’école. C’est pratique, c’est en face. C’est pour faire jeune...

T'es marron mon vieux...

Toujours pas vu le toubib... Le palpitant est en mode ralenti, c’est tout. Va lentement mais va sûrement, disait la tortue au lapin, quand j’étais sur les bancs de l’école chez les curés. Même que j’étais souvent au tableau d’honneur. Sauf qu’à treize ans fallait gagner sa croûte, ah ! Il était pas commode le beau-père...

Tous les jours le même cirque, je tourne en rond... J’aimerais bien faire un peu de boulot, m’occuper quoi ! Promener mon chien, le regarder faire l’andouille. Tailler les vieilles branches, ramasser les feuilles mortes, en attendant le printemps.... Je me demande bien à qui elle est cette baraque d’où je vois que des toits. J’en perds le ciel. Je préfère la campagne, là y’a que du béton et du bitume. Je sais pas qui paie pour tout ça, la sécu ? Ça peut, j’ai cotisé pas mal d’années... Je dis rien, je pose pas de questions, des fois qu’on m’répondrait un truc que c’est pas vrai.

Si, l’autre jour mon gars, il m’a expliqué sans que je demande... J’ai pas bien compris. Il avait l’air mal à l’aise... moi aussi. Des fois, ça fait un sacré désordre dans ma tête, comme un trou noir... J’ai senti dans son regard qu’il voulait m’aider, me sortir du brouillard... Est-ce que tu te sens bien ici ?, il a ajouté au bout du silence.

C’est pas mal ici, faut pas dire, j’ai répondu, comme un con – ces mots-là ils sortent tout seuls, même quand t’as glissé jusqu’au fond. Y'en a des bien plus malheureux que moi, je me plains pas mais, que c’est long ! On me dit rien. Rien, du, tout. Ils me disent pas quand je vais sortir. C’est pas croyable ça, ah !

Mais, j’en ai dans ma caboche faut pas croire. Alors je m’accroche, je fais pas le fou. Pas question de rester en cage jusqu’à la fin de mon temps, nom d’une pipe ! C’est bientôt Noël. Quand je suis arrivé, en plein été, j’étais maigre comme un clou, j’avais plus de forces. Là, je me remplume. Je pourrais bien m’envoler par la fenêtre tiens, vrrrtt ! Sans leur faire coucou, ah !

Elle est où ma guimbarde, sinon ?


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*Guimbarde : vieille voiture
*Tout droite : parler local

PRIX

Image de Hiver 2019
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Bertrand · il y a
bonne finale^^+5
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Claire Bouchet · il y a
Je vous souhaite une très belle finale.
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Julia Chevalier · il y a
bravo pour votre écriture. on sent vraiment la confusion et les éclairs de lucidité de ce vieil homme. Bravo
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Miraje · il y a
Bravo. Bonne et belle finale.
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Ginette Vijaya · il y a
Un univers dans lequel on peut basculer nous aussi .
Je vous souhaite bonne chance et une bonne finale pour votre texte si émouvant .

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Pascal Gos · il y a
je vous renouvelle mon soutien. Belle finale.
F.Gouelan, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Marie · il y a
Bravo !
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F. Gouelan · il y a
Merci Marie.
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thierry · il y a
comment ne pas revoter pour ce magnifique texte
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Rupello · il y a
Vote confirmé.
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Fred Panassac · il y a
Je revote en finale !
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