V/1 Sale temps pour la planète

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Un livre jeté à la mer... " LE RÊVE DU BATTEUR DE GRÈVES " >>> Chapitres I à VI ci-dessous. >>> ou accessible par le lien suivant:  [+]

Toujours la même question : « Comment en est-on arrivé là ? »
Toujours le même rêve...

Il faisait toujours le même rêve. Le rêve, ce vieux compagnon de notre espèce que rien n’avait pu éloigner, était toujours là, tenace, en cette fin de XXVIème siècle. Toujours la même scène : il s’élançait, rebondissait, plusieurs fois, toujours plus haut, jusqu’à atteindre une position aérienne stationnaire, d’où il pouvait observer en toute liberté la vie de ses semblables. Cette fois-ci par contre, il sortait d’un rêve complètement insensé et irrationnel : il s’était retrouvé propulsé dans un futur aveugle, où des humanoïdes qui n’en avaient déjà plus l’apparence, évoluaient dans les entrailles lumineuses d’une planète déchue, la sienne. Le genre de rêve persistant, harcelant. « Mais où suis-je donc allé chercher tout ça ? » Se dit–il en s’extrayant de son module individuel de vie.
Encore jeune d’apparence à quatre-vingt-six ans sonnés – l’espérance de vie moyenne de la race humanisée atteignait désormais presque trois cent ans –, il vivait seul au deux cent cinquantième étage de la Gigapole Verticale Ω dominant l’ancienne métropole de Marseille, face à la mer. En cette fin d’année 2590, c’est l’apparence que revêtait la majorité des villes de la planète. Il avait fallu faire face à la fin du XXIIIème siècle, à la montée généralisée des eaux, aux incendies géants, aux virus mortels libérés par la fonte du permafrost, et à la violence des hordes sauvages surgies du fond d’une misère sans âge, se nourrissant de racines et paraît-il – avec la raréfaction du gibier –, de la chair de leurs semblables. La vie s’était cependant organisée dans les hauteurs pour la race humanisée, par opposition à ceux d’en bas, les barbares, les bannis, seuls désormais à fouler encore le sol d’une planète à l’abandon, vêtus la plupart du temps de hardes des siècles passés, quand ils ne divaguaient pas dans le plus simple appareil.
Chaque Gigapole Verticale bâtie en général sur les ruines d’une ancienne métropole, s’élevait bien au-dessus d’un lourd couvercle de particules empoisonnées ; les tours atteignant jusqu’à quatre cents étages étaient reliées entre elles en leur sommet, par un réseau complexe permettant à chaque individu de la race humanisée d’atteindre son module individuel de vie. Cet espace – en tous points semblable à l’alvéole d’un nid d’abeille en format XXL – était conçu pour réguler et satisfaire tous les besoins d’un individu normalement constitué de sa naissance à sa mort, pendant que les textiles intelligents dont il était pourvu régulaient – jusqu’à la nutrition elle-même – ses différentes fonctions physiologiques.
Ainsi, la notion de famille s’était-elle diluée avec le temps, seul le prénom avait perduré ; le nom, tombé en désuétude avait été dès le début du XXIVème siècle remplacé par un code inviolable. Les géniteurs restaient toutefois – réflexe purement culturel – en lien avec leurs progénitures, du moins dans le monde d’en haut. Que voulez-vous, les traditions sont tenaces. On recensait par ailleurs dans le monde d’en haut, et de manière uniforme sur l’ensemble de la planète, un accroissement significatif d’individus hermaphrodites ; le mode de vie égocentré des humanisés, aurait selon de très sérieuses études, induit ce phénomène. Rien d’inquiétant toutefois – l’évolution.
Le langage lui-même avait subi d’importantes modifications. L’Anglais parlé et écrit, abandonné à la fin du XXIème siècle, avait été tout d’abord été remplacé par un assemblage de milliers de caractères, inspiré d’un dialecte oublié de la planète, emprunté aux derniers peuples asiatiques ; puis, ce langage de transition avait à nouveau évolué, ne laissant que deux modes de communication possibles, que nous baptiserons – par un tragique manque d’inspiration – l’Huma :
Ce que nous appellerons encore la Parole, n’était plus que l’émission par l’orifice atrophié de la bouche – n’assurant plus, vous l’avez compris la fonction nutrition –, d’ultra-sons, exactement sur le même mode que nos chauves-souris ; une technique idéale, assez précise pour le quotidien. La Magnétique quant à elle – utilisant comme vecteur les ondes du même nom naturellement présentes au sein de chaque organisme vivant –, se révélait beaucoup plus appropriée pour gérer les activités complexes de l’espèce, remplaçant à merveille l’encombrante panoplie technologique déployée par de lointains et voraces ancêtres. Dans les deux cas, l’Huma régissait à présent tous les rapports des humanisés. Détail notoire, il ne restait qu’une seule race, ni blanche, ni noire, pas même brune, ni jaune ni rouge, même pas créole, une seule race quoi ! Exactement ! Vous n’osiez même l’évoquer dans vos rêves les plus fous, et pourtant c’était enfin arrivé : Finis les conflits stériles et meurtriers entre nations, au rebut les stratégies de conquête, les machines de guerre, dans mes bras mes frères et sœurs, buvons ensemble le calice de la paix !
Chapeau l’artiste, mais ce n’était encore là qu’un de tes fameux tours de passe-passe ; en réalité les humanisés s’étaient fabriqués un ennemi commun de taille, et non des moindres, j’ai nommé la planète Terre en personne !


*

En cette fin de siècle, les énergies fossiles n’étaient plus qu’un lointain – et très mauvais – souvenir. Les derniers fossiles d’ailleurs, des carcasses rouillées de véhicules, d’avions, de navires, et même de satellites des siècles passés, jonchaient à présent le monde d’en bas, et servaient de refuges aux barbares déshumanisés dont il conviendrait de parler un peu plus : Au départ, des rebelles, des exclus du système, des exilés volontaires qui pensaient qu’une autre vie était possible, qu’il fallait tout reconstruire, penser différemment, réfléchir sur les erreurs passées, etc...etc...De doux rêveurs, des utopistes – que voulez-vous, il y en aura toujours et de toute façon, chaque société a les siens.
Ils s’étaient adaptés – ou plutôt désadaptés –, multipliés même, et tentaient de survivre sur le sol inondé d’une planète hostile, aux pieds des tours de nos Gigapoles Verticales, comme une menace permanente, une excroissance, un cancer pour la civilisation humanisée. Régulièrement, ceux qui osaient enfreindre les règles en vigueur chez les humanisés venaient encore en ce XXVIème siècle finissant, grossir leurs rangs – affligeant et trop familier spectacle. Bref, passons.
Dans le même temps, tout au sommet des tours, le Loop, sorte de pipe-line tentaculaire, traversant villes, océans et continents, était à présent capable de projeter les humanisés dans une capsule de titane en sustentation, à la vitesse de mach 20, soit le tour de la planète en moins de deux heures ! Qui dit mieux ? Pas de quoi parader cependant, sous le regard chargé de reproche des siècles passés, qui virent nos anciens sombrer dans la démesure. Vraiment pas de quoi, effectivement : Des milliards de tonnes d’écrans, de panneaux et d’appareils obsolètes de toutes sortes, tapissaient à présent le fond des océans ; les particules de métaux rares – et plutôt lourds – qui s’étaient échappés de cette fange technologique avaient consciencieusement apporté la touche finale, bannissant – mis à part quelques bactéries diablement résistantes –, toute forme de vie, et pour de nombreux millénaires.
Même combat en surface : Les sarcophages de béton fissurés du XXIème siècle, libéraient de vielles – et forts susceptibles – momies radioactives en hibernation ; l’utilisation effrénée des hydrocarbures, avait de plus offert à la planète ce désolant couvercle de plomb, dense et nauséabond, sous lequel tentaient de survivre ceux d’en bas. L’ours blanc, le manchot, l’otarie ne semblaient jamais avoir existé, sur quelles calottes glaciaires d’ailleurs ? Le mythique Mont Blanc lui-même, qui en avait perdu sa virginité, n’était plus à présent – tout comme ses majestueux cousins – qu’une simple vue de l’esprit.
Passionné d’histoire, Al – nous le nommerons ainsi – était, en parfait érudit, fasciné depuis son enfance par le XXIème siècle, le siècle des ténèbres, celui où tout avait basculé. L’humanité d’alors avait dit-on, péché par orgueil et insouciance. Ils avaient voulu dompter la planète en tirant toujours plus d’Énergie de ses entrailles, en jouant à la dilapider, bien et trop souvent, pour le fun – expression d’époque authentifiée. Lorsqu’elle a montré les premiers signes de fatigue, ils ont voulu – ces mégalos – emprisonner son soleil en tapissant des déserts entiers de panneaux et de capteurs de toutes sortes, tant et si bien qu’ils furent incapables de maîtriser leur prolifération et leur obsolescence.
De prétendus sauveurs providentiels inventèrent alors le concept – le leurre devrait-on dire – d’Énergie propre, comme leurs charlatans d’ancêtres abusèrent sans vergogne leurs contemporains, avec le mouvement perpétuel ou la pierre philosophale. Elle était si propre cette énergie, qu’ils en redemandèrent toujours plus, pour alimenter leur superflu et se donner l’illusion de dompter leur vertige. Hypocrisie ? Déni Collectif ? Goinfrerie effrénée ?
« Rien ne se perd, rien ne se crée... ». Pardon pour eux cher Monsieur Lavoisier, non seulement ils n’ont rien retenu, mais ils ont même, à court d’idée – tenez-vous bien –, essayé de piéger le vent et les marées ; la nature dans sa grande sagesse a détruit d’un simple revers de la main et en quelques générations, leurs pathétiques jouets.
Mais leur plus grande erreur fut encore de croire, qu’il leur fallait absolument consommer toujours plus d’Énergie – toujours là cette garce ! – pour encore mieux communiquer ; alors que leur corps n’était tout simplement – je cite –, que « la plus merveilleuse machine à communiquer que l’univers ait jamais conçu ». Toujours plus de cette – foutue – Énergie, pour laquelle ils ont mutilé les grands lacs salés et des espaces millénaires de contrées vierges ! Il ne leur restait alors qu’une seule alternative, la dernière carte, le joker, une partie d’eux même – la plus infime et la plus intime – à sacrifier à l’insatiable déesse Énergie : l’atome ! Là encore, ils ont manqué de bon sens, de vista – comme on disait à l’époque. De toute façon, il était déjà trop tard, alors un peu plus ou un peu moins...Quelle importance maintenant ?


*

Al avait par sa culture – et c’est une règle universelle –, ce recul, cette distance nécessaire dont peu de ses contemporains pouvaient se prévaloir, ce qui expliquerait en partie son rêve, cet envol stationnaire, durant lequel il se sentait vraiment lui-même. Il aurait voulu faire demi-tour, changer les règles, rattraper le papillon – disparu lui aussi – et conjurer l’effet du même nom, d’où selon une très antique théorie, tout serait parti. Mieux, il en voulait à ses lointains ancêtres. Il aurait voulu leur mettre le nez dans tout cet héritage empoisonné ; chaque Gigapole Verticale devait à présent enfouir ses Supra-générateurs – comme leurs encombrants déchets – toujours plus loin, vers le centre d’une planète, la sienne, à jamais souillée et défigurée.
Il ne pouvait leur pardonner en particulier, cette fracture à ciel ouvert, cette cicatrice purulente qui s’était formée du Kazakhstan à l’Egypte, la faille d’Alep ; trace indélébile, creusée par un déluge de feu déversé au début du XXIème siècle sur cette cité millénaire, devenue pour un temps terrain de jeu et d’expérimentation des marchands de mort du monde entier, avec la complicité d’états voyous qui – pour des raisons souvent peu glorieuses ou pire, contradictoires – cautionnèrent et approvisionnèrent jusqu’à l’écœurement, de machiavéliques guides sanguinaires de tous bords en mal de pouvoir. Âmes pures s’abstenir, ce qu’elles firent d’ailleurs...Trace indélébile de la honte.
Ils avaient, ces ancêtres indignes, confisqué à leurs descendants, en l’espace de deux siècles les deux millénaires suivants – rien que ça ! Des voix s’étaient élevées, mais beaucoup trop faibles, beaucoup trop tard ! Pourquoi les voix crient elles toujours dans le désert, jamais au bon moment et surtout jamais assez fort ? Toute cette absurdité le contraignait à vivre aujourd’hui – si l’on osait encore ce terme –, avec ses semblables, à deux mille pieds au-dessus du sol. Pour combien de temps encore d’ailleurs ?
Ce sol volé, violé par les anciens, où nombre de leurs rejetons s’en étaient au fil du temps, retournés à l’état sauvage, où, surpassant en tous points leurs ainés, des humanisés avares de compassion, et oublieux de leur passé, venaient, aux pieds de leurs tours insolentes, de décrocher l’oscar de la meilleure reprise :
Celle du mépris des uns, du désespoir des autres, et de leur terreur partagée.
Un vieux succès planétaire....
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