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On s'enlise dans la boue, on en meurt plus atrocement encore que sous les balles ; elle monte sournoisement le long des jambes, s'enroule autour des doigts et nous étreint si férocement que son contact n'est que hardiesse. Elle engloutit tout, recouvre tout et ensevelit même nos espoirs, nos souvenirs. On oublie qui on est, conditionnés pour se battre, recrutés pour mourir.

Personne ne parle car personne n'en éprouve la force, et même s'il venait l'envie d'entamer une discussion, aucun homme ne le ferait car l'heure n'est plus aux bavardages. En dépit de ce silence de mort, les racines de notre camaraderie sont ancrées dans nos cœurs.

La pluie ne cesse de s'abattre sur le champ de bataille, noyant le paysage sous un rideau liquide. Certains assurent que c'est Dieu qui exprime sa colère, mais lorsque mon imagination s'égare dans les méandres de ma pensée, je rétorque que le ciel pleure avec nous.

Pourquoi nous battons-nous ? Contre qui ? Tout ceci est loin derrière nous car seul le présent compte, le passé n'est que souvenir inaccessible et le futur ne représente qu'une illusion. La Grande Guerre nous a tout volé, elle nous a arrachés à l'amour, à l'humanité, en nous mettant un fusil entre les mains avec comme seule instruction de tuer les hommes de la tranchée d'en face. Depuis, trouver la paix me paraît plus impossible encore que d'essayer de capturer le vent.

Si la perception du temps en lui-même nous échappe, le séjour au front, lui, semble interminable. Aucun de nous ne peut affirmer depuis combien de jours nous nous trouvons ici, à combattre cet ennemi qui semble en tous points similaire à ce que nous connaissons. Il est facile de dire que nous perdons la tête en cet endroit, mais une chose pourtant évidente s'impose à nous : ces hommes que l'on nomme « ennemis » sont nos égaux. La nécessité de tuer pour survivre en est encore plus douloureuse.

Nous attendons les ordres, avachis dans la boue, meurtris par le froid et tenus par la faim. Le vent, transportant avec lui la puissance de la pluie, siffle au-dessus de nos têtes. Il lèche le sol de ses violentes rafales, se glisse contre les parois de la tranchée, irrite la peau nue, mais maintient éveillé. Balayant de son souffle enragé les feuilles mortes, il chasse aussi les munitions tombées sur le sol. Quelques-unes tombent dans notre fossé et roulent jusqu'à nos pieds, comme pour nous maintenir dans la réalité.
Je me souviens avec précision le jour où mon camarade et ami a été fusillé pour avoir déserté le champ de bataille lors d'un bombardement. Le commandant l'a abattu d'une balle dans la tête. Afin de masquer son crime, il l'a inscrit dans la liste des soldats tombés au champ d'honneur. Aucune preuve, aucune trace de son acte, mis à part quelques hommes du régiment, trop éreintés pour se révolter.

Les choses se passent ainsi au front, on vous impose le combat et la tuerie, et si vous faites preuve d'une once d'humanité – si toutefois vous faites partie des chanceux à qui il en reste encore – on vous exécute. Puis, pour prouver une dernière fois que vous ne valez rien, on ment sur votre mort.
Je ferme les yeux et songe aux vers de Baudelaire :

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer,
Exilé au sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher »

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé ce poème, sans que je ne sache véritablement pourquoi ; j'imaginais que c'était tout simplement dû à l'incroyable génie de l'auteur, de son talent pour donner à un texte une tonalité mélodieuse, sa capacité à créer une succession harmonieuse de mots.

Mais désormais, j'y vois un tout autre sens. Je me sens un peu comme cet albatros, arraché à mon milieu naturel par des hommes égoïstes, exilé sur une terre où pleurs, cadavres et fusils se mêlent. Sur une terre où la vie tutoie la mort. Inutile de compter sur la presse blanchie par la censure pour faire part de notre calvaire au peuple qui ne combat pas, il est vain d'espérer un jour voir la vérité publiée lorsque Anastasie et ses ciseaux épient chaque mouvement de journalistes un peu trop curieux et désapprouvent les meilleurs tirages.

Nous attendons les ordres, avachis dans la boue. Et alors que le soleil perce enfin à travers l'épais banc de nuages qui recouvre le ciel, un obus explose. Chacun de nous sursaute et s'empare de son fusil, quand bien même ils sont inutiles face aux bombardements, mais par pur réflexe. Nous échangeons des regards indécis, quelqu'un hurle des ordres que personne n'entend car personne n'écoute, une seconde explosion retentit, une jambe vole, des hommes crient. Le chaos se déchaîne autour de nous, le cauchemar se répète.

Le sergent de notre régiment m'ordonne alors d'apporter de l'aide aux autres soldats à l'autre bout de la tranchée, attaqués de front par l'ennemi. Il me lance un sac rempli de grenades et je m'élance pour porter secours à nos hommes quand un obus atterrit près de nous. Trop près. Tout vole en éclats, des lambeaux de terre et de bois explosent sous l'impact, des hommes sont arrachés du sol et propulsés, les objets filent à toute allure dans tous les sens. Soufflé par le choc, je suis jeté en arrière, une planche de bois dans le bras et une lame dans le tibia.

Les oreilles en sang et l'arrière du crâne ouvert, je reste au sol, immobilisé par la douleur qui semble s'accroître à mesure que le temps s'écoule. J'ignore depuis combien de temps je suis allongé dans la boue à attendre que la souffrance s'atténue et que mon ouïe me soit rendue, mais alors qu'après le calme qui a suivi l'impact quelques hommes se relèvent enfin, un autre obus éclate près de nous.

De là où je suis, j'aperçois distinctement le casque voler dans ma direction, le fusil l'accompagner et c'est désormais toute une pluie d'objets et de terre qui va s'abattre sur moi. Le choc est violent et d'une puissance inouïe, la douleur qui s'ensuit est insupportable.

Ensuite, c'est le noir absolu, épais.

Mon cœur bondit dans ma poitrine si violemment que j'ai la sensation qu'il s'apprête à s'extraire de ma cage thoracique, ma respiration s'affole comme si j'avais été trop longtemps en apnée, mes yeux, habitués à la pénombre de mes paupières closes, sont éblouis par la lumière. Ma vue met plusieurs minutes à s'adapter et quand, enfin, je parviens à voir ce qui m'entoure, ma gorge se serre. Ma femme, Catherine, tenant notre fille contre elle, me jette un regard de peur et d'angoisse mêlées. Un homme en blouse blanche est assis à un bureau face à moi, ses doigts font danser sa plume sur le papier blanc, le couvrant de grandes lignes noires aplaties.

Il me faut quelques instants pour réaliser où je me trouve, que cela fait un moment que je ne suis plus au front, sur une terre jonchée de cadavres ; que cela fait un moment que les combats sont achevés, que cela fait un moment que je suis rentré. La première émotion qui me submerge est une joie merveilleuse. La guerre est donc derrière moi. Puis c'est une sensation étrange qui la balaie, l'anxiété germe en moi, elle naît au creux de mon ventre, puis lentement, avec sournoiserie, elle se répand. Elle s'entremêle à la joie que j'ai pu ressentir et crée une émotion nouvelle, inédite, mais surtout malsaine. J'ignore où je me trouve, pour quelle raison j'y suis et le mutisme professionnel du docteur n'arrange en rien mon mal-être douloureux.

Enfin, il se lève et s'avance vers Catherine afin de poser son diagnostic. Il articule chaque syllabe, donnant plus de poids à la sentence :

— Votre mari est sujet à de graves reviviscences. Je suis désolé.

* * *

Extrait de Blessures de guerre, par Lucien Delard (p. 26) :

Pour plusieurs raisons, nous omettons volontairement certains aspects de la guerre. Préférant les victoires aux morts causées, la glorification des chefs de gouvernement au souvenir des soldats tombés. Nous ne parlons que trop peu des hommes qui reviennent du front, de ces êtres humains dont l'identité a été piétinée, l'humanité éradiquée.

Mon esprit est torturé.

Lorsque le médecin a annoncé de quel mal je souffrais, il a rivé son regard dans celui de ma femme Catherine sans juger nécessaire de me l'expliquer à moi. Pourquoi ? Ces « reviviscences » dégradaient-elles ma capacité de compréhension ? Rendaient-elles mon jugement défaillant ? J'ignorais ce que signifiait ce mot et quelle en était la portée. S'agissait-il d'un mal irrémédiable ? D'une sorte de maladie incurable ?

En quelque sorte. En fait, les reviviscences c'est simple. On vit un événement traumatisant et il l'est tellement que notre cerveau ne sait pas trop où le classer. Faut-il le ranger dans les souvenirs ? Le considérer comme un rêve ? Un peu perdu, il ne lui suffit parfois que d'un son pour raviver le souvenir sanglant. Un son, ou bien une image, un geste, un toucher, une odeur, un goût... les hallucinations sont diverses. Certaines ne peuvent donc qu'être sensitives, olfactives ou auditives, même visuelles, mais dans certains cas, ce sont tous les sens qui sont impliqués.

Beaucoup de soldats subissent les conséquences de la guerre et bon nombre d'entre eux souffrent de ce mal. Les reviviscences sont peu connues mais très handicapantes pour les victimes. Le cerveau est un organe complexe et c'est assez étourdissant de songer à tout ce qu'il peut contenir. Un peu comme si nous possédions une partie d'infinie en nous.

Cette part d'infinie est ce qui me torture. Mais comment l'en blâmer ?

* * *

Extrait de Blessures de guerre, par Lucien Delard (p.47) :

Nous sommes des assassins envoyés par la patrie, des criminels pardonnés au nom de la victoire du pays.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Lyriciste Nwar · il y a
Tu m'as coupé le souffle
Bon courage je vote
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Rachel · il y a
Une lecture qui laisse méditer + 5
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Charlotte Lavoué · il y a
Merci beaucoup !
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KAMEL · il y a
Ce texte devrait être dans la catégorie "Philosophie" et non "Drame". Terrifiante réalité pourtant vaillamment soutenue l'humanité entière (toutes races et époques confondues) pendant des millénaires et des millénaires
Très beau sujet et Bouleversante manière d'écrire !
BRAVO l'auteure !

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Charlotte Lavoué · il y a
Merci beaucoup, commentaire très touchant !
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Skimo · il y a
Beaucoup de lectures et pas beaucoup de voix . Ce texte est dérangeant. Ce doit être l'explication car il est beau malgré la dureté de ce qu'il décrit.
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Charlotte Lavoué · il y a
Merci beaucoup
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Skimo · il y a
A l'occasion, si vous avez le temps, un tour sur ma page, hors concours.
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Zouzou · il y a
ne vaut il pas mieux la mort à ces ' gueules cassés ' ? mes voix
en lice poésie ' De sa vie en rose ' ' continuer ' et ' Pour le Nouvel An ' si vous aimez

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Magalune · il y a
Dans l'esprit de ces soldats survivants traumatisés, l'enfer ne cesse jamais. Je ne comprendrais jamais comment des Hommes peuvent faire subir cela à d'autres Hommes. Toute l'horreur de la guerre est contenue dans ce texte. la guerre physique et la torture récurrente qu'elle inflige aux survivants.
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Jcjr · il y a
" La guerre est faite par des gens qui s'entretuent sans se connaître au profit de gens qui se connaissent et ne s'entretuent pas." Paul Valery. C'est l'apanage des hommes, contrairement aux animaux, que d'avoir le choix, du meilleur ou du pire. Avez vous vu le film " Joyeux Noël " ? Votre texte est plein du ressenti de ce soldats. Mes voix et une invite à découvrir " l'essentiel "...
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Charlotte Lavoué · il y a
En effet oui, j’ai vu de nombreux extraits de ce film et inconsciemment, il m’est sûrement resté en mémoire !
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Alain Lonzela · il y a
Un texte très dur, mais très bien écrit, qui met le doigt là où ça fait mal....
On parle de tués, de blessés, de vivants, mais jamais des traumatisés.....
Johnny s'en va en guerre (Johnny got his gun) devrait pourtant nous rester en mémoire....
Merci de nous le rappeler et bravo pour ce texte

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Charlotte Lavoué · il y a
Merci beaucoup !
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Eddy Riffard · il y a
Le ton est très juste, et cela se sent dès les premières lignes.
Je suis en passe d’envoyer un texte semblable, vous pourrez en prendre connaissance s’il est retenu.

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Charlotte Lavoué · il y a
Merci ! Et avec plaisir.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien conçue, bien écrite qui nous oblige à méditer
les vicissitudes de notre condition humaine ! Un grand bravo !
Mes voix ! Une invitation à venir déguster et apprécier “Grappes de Raisins”
qui est également en lice pour le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance et
bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grappes-de-raisins

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Charlotte Lavoué · il y a
Merci beaucoup ! Oui, c’est un thème qui m’intéresse beaucoup ! J’irai y faire un tour
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