Rencontre

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

L’obscurité lentement s’étendait. Elle ne se pressait pas. Elle savait que la terre montait vers elle. Fatiguée de bruit et de fureur, Gaïa se roulait dans la torpeur. Depuis longtemps déjà, Apollon avait couché ses coursiers. Depuis longtemps déjà, chacun avait rejoint son terrier. À pas de velours, l’ombre brune brumait le paysage et son voile flou habillait étrangement l’ermitage. Perdue dans mes rêveries, sur cette balançoire qui me servait d’exutoire, je l’écoutais.
Elle fut mon premier acte de propriétaire, cette balançoire ; j’en avais été privée durant mon enfance et faisant fi du qu’en dira-t¬on, je l’avais installée dès mon entrée dans la maison ; au fil du temps, elle est devenue mon amie, le grincement de la chaîne estompant mes soucis.
Ce soir-là, doucement bercée par une brise légère, j’écoutais s’élever de la terre, ou descendre des nuées, le grand secret qui briserait mes regrets. Pourquoi fallait-il attendre les ténèbres pour que survienne l’autre ? L’autre, le rêve, le sensuel, le désir. L’autre, l’impossible, l’inconnu, l’inexistant. L’autre, l’autre moi, peut-être.
C’est à cet instant que je le vis, là-bas, à l’autre bout du jardin, juste devant la brèche du mur. Très grand, très fort, très sombre, dans le sombre de l’ombre. Immobile dans toute la puissance de son corps athlétique. Infantile dans son inconcevable présence féerique. Inhabile dans la grisaille de son long regard pathétique. Indocile dans l’enchevêtrement de ma pensée onirique. Il attendait. Il m’observait. Et je n’osais bouger.
Un magnifique cerf, soudain, avait surgi de la nuit, une imposante ramure au-dessus de son corps gris. Les naseaux dilatés, il hésitait, humant l’odeur tant haïe de l’homme. Tassée sur ma balançoire, je tentais de me fondre dans l’obscurité. Je savais la terre mon alliée et je m’enfonçais un peu plus dans ses replis jusqu’à ne faire qu’une. Une avec la plante et l’oiseau. Une avec l’arbre et le ruisseau. Une avec le val et le coteau. Une avec la pierre et le terreau. Et identifiée à la mère nourricière de l’homme, j’en devenais son maître, ou son esclave. J’étais soudain la protectrice de cette apparition, un sauf-conduit pour toutes ses migrations. Et monta en moi le désir fou d’apprivoiser le roi de la forêt.
Il ne bougeait pas. Je restais passive. C’est à notre regard que nous savions notre présence commune. Tous deux nous attendions. Nous attendions que l’autre se manifeste, espérant et redoutant cet instant fatal où le moindre battement de cils entraînerait le démantèlement du cercle magique qui nous enveloppait. C’était cela, apprivoiser. Respectez la présence de l’autre. Combien de temps demeurâmes-nous ainsi, dans la plus totale inertie, laissant la nuit nous recouvrir ? Je ne sais. Mais le silence tissait entre nous des liens indestructibles. Le silence nous unissait dans une complicité unique et son seul bruit nous projetait l’un dans l’autre, comme si l’animal et moi ne faisions qu’un. Et puis, le temps s’acheva. Éole souffla. Une feuille légère doucement caressa l’encolure et d’un bond la bête retourna dans son domaine.
Je vécus la journée suivante dans l’anxiété. Viendrait-il ? Avais-je rêvé ? Qu'elles furent longues les heures de ce jour, les dernières s’étirant sans fin !
Mais dès que l’ombre revint, elle me trouva dans la même position que la veille. Et lorsque la déesse goûta au repos mérité, le dix cors surgit à nouveau, sans que j’eusse aperçu son chemin. Simplement, soudain, il reprit sa faction au bout du jardin. Longuement nous nous regardâmes, sans qu’aucune de nos fibres ne tremblât. Alors, le miracle tant espéré survint. L’œil gris fixé sur moi, l’animal entra dans le jardin. Affolé, mon cœur se mit à battre la chamade. Jamais joie plus profonde ne m’avait envahie. Ni plus grand orgueil aussi ! Ma glèbe recevait le maître des bois ! Ce soir-là, il se promena longuement dans les allées, reniflant ici et là sans cesser de m’épier. Moi, sur ma balançoire, j’oubliais de respirer.
Le troisième soir, triste et doux comme un requiem, l’ombre à nouveau tranquillisa la nourrice des hommes. Et la bête et moi, nous nous trouvâmes fidèles au rendez-vous. Son appréhension ne dura guère. Un bref coup d’œil de mon côté lui apprit que nul danger ne la menaçait. En toute quiétude, elle visita le jardin, grignotant ici et là, une feuille de pommier ou une de salade. Je demeurais dans l’émerveillement de son pas nonchalant, sous le charme de son corps souple et puissant. En secret, la terre était notre complice et les cieux eux aussi nous étaient propices. Toute chose et tout être vibraient au rythme de nos cœurs, la douce langueur vespérale éloignant toute peur.
Je me levai et esquissai un pas de son côté. Le cerf ne s'en émut pas, il continua simplement son repas. Lentement, je m’approchai. Je voyais bien que sans laisser rien paraître, du coin de l’œil, il m’observait.
Enfin, plus sûre de moi, peut-être un peu trop sûre, je lui parlai doucement. Des mots très simples, les premiers qui surgirent à l’esprit : « Viens ! Ami ! » Mais ce son qui soudain sortait de l’étranger effaroucha l’animal. La tête dressée et immobile, il attendit un bref instant et bondit vers son royaume. Trop hâtive, j’avais brisé le lien qui nous reliait. M’en voudrait-il ? Et je maudis ma stupide impatience.
Mais non. Alors que des champs montait l’odeur chaude de l’humus et que des nues descendait la sérénité, le dix cors rejoignit mon gazon. Le grillon dans l’herbe, l’oiseau dans l’arbre, le renard dans le terrier, bêtes et plantes communiaient. Comme si la vie commençait. Comme si, pour la première fois, animaux et végétaux se découvraient. Et chacun goûtait la paix, la grande paix que chacun portait en lui. Lentement apaisée, Gé l’Ancienne se laissait voiler. L’ombre immense recouvrait tout. Mais la nuit lumineuse aspergeait de ses lueurs blanchâtres la vie silencieuse.
À quelques pas de moi seulement, la bête des bois broutait, tranquille. Mon domaine était le sien. Elle se savait conquise mais toujours libre. Et j’étais trop fière de mon pouvoir tempéré pour risquer le moindre geste déplacé. Et puis, pourquoi l’inquiéter ? Je savourais pleinement sa confiance. Elle représentait pour moi le fondement même de la terre, l’instinct le plus cruel comme l’amour le plus profond. Et la sauvage beauté qui émanait d’elle incarnait la liberté première ou la pureté retrouvée.
Chaque jour, la bête s’approchait. Je parlais. Dans mon cœur, je lui contais mes joies et mes peines. Et elle m’entendait. Elle entendait mon silence. D’ailleurs, souvent, elle relevait la tête et longuement me scrutait. D’ailleurs, parfois, elle cessait son repas et son grave brame résonnait. D’ailleurs, une fois, sans crainte, elle vint si près, que j’aurais pu la toucher. Elle renifla ma main tendue puis pleine de mon odeur, sans hâte, s’éloigna.
Le cerf était mon ami comme j’étais le sien. Chacun dans nos limites, nous le savions. Aux mouvements de son corps, à son regard grisâtre, au balancement souple de son pas, je connaissais les tourments de sa vie. Je l’imaginais, se vautrant dans son ressui. Je l’imaginais, broutant librement le pâtis. Je l’imaginais, débusqué de sa reposée. Je l’imaginais, haletant, courant sa menée. Je l’imaginais, échappant à mille dangers.
Et chaque soir, l’ombre me retrouvait fidèle à mon devoir. Et chaque soir, l’ami venu d’ailleurs élevait mes espoirs. Nous reprenions alors notre conciliabule silencieux. Lui, il dévorait mes salades. Moi, je l’abreuvais de jérémiades.
Au fil des jours, la toile de notre amitié grandissait dans des rets invisibles. Aucun frisson ne secouait cette masse de muscles puisque j’étais là. Un calme olympien m’emplissait puisqu’il était là.
Et puis un soir, baignée dans la tiède douceur de l’ombre, comme d’habitude, j’attendis. J’ai attendu longtemps. J’ai attendu tous les jours suivants. Il n’est plus jamais revenu.








(texte refusé)
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